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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Lire Georges Perros

9 Juin 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Georges Perros, Jean Vilar, Cioran, Joseph Joubert, Paul Valéry, Benjamin Constant, Rimbaud, Francis Ponge, J-P Sartre, V. Hugo, Kierkegaard, Bretagne, Montaigne

Georges Perros n’est pas ignoré, il n’est pas non plus un auteur très pratiqué de nos jours. [1] Et pourtant, il mérite une attention particulière. L’actualité de son discours à bâtons rompus est évidente. Il dit tranquillement des choses importantes, essentielles parfois, sans jamais pontifier. Il parsème son chemin de petits cailloux étincelants.

 

Né à Paris en 1923, il y est décédé en 1978. D’abord comédien (Comédie Française), il quittera la scène pour devenir lecteur au TNP de Jean Vilar, puis ensuite aux éditions Gallimard.

Il lit sans cesse. Il lit comme il convient : un crayon à la main, braconnier des idées. Il note sur tout papier passant à sa portée réflexions et impressions de visites chez les écrivains. Écrire est pour lui une sorte d’hygiène accompagnant ses lectures.

« Je n’écris pour personne – dira-t-il – publier m’indiffère. Il est écrivant plus qu’écrivain. » Peu à peu, sans aucun dessein préalable, une manière littéraire verra le jour. Elle portera le titre générique « Papiers collés ».[2]

Parfois des commentaires assez étoffés, souvent des traits s’apparentant à des saetas.

Sans être nommés, Cioran, Joubert, se profilent ; Valéry, Benjamin Constant, sont clairement requis, Rimbaud, des auteurs du répertoire, des comédiens, Sartre, Hugo, sont brillamment abordés. Francis Ponge, Kierkegaard, et la Bretagne, connaissent un soin particulier.

Un patrimoine commun.

Cela se présente comme une succession d’écrits à butiner, ou comme un clavier sur lequel composer une partition aléatoire personnelle.

Accumulation de notes. «... la note existe ... Elle dit à peine ce qu’elle veut dire ... Elle laisse l’intelligence de l’autre libre de la finir, de la commencer, ou de l’avaler. »

 

Commenter, citer ?  

Plutôt prendre le risque de présenter, en vrac comme dans l’ouvrage, des remarques personnelles, partiales et partielles, suscitées par la rencontre avec ce « faiseur de notes » nous enrôlant parmi les « contrebandiers de la littérature ». Persiller ces remarques personnelles de quelques citations clairement identifiables par guillemets et italique. Lancer le tout sur la toile, et ne plus s’en préoccuper. Passer à autre chose, vivre ce qui advient.

Voici, donc. Avec maladresse, c’est-à-dire avec quelque exactitude. Si ce qui suit n’est pas intégralement de Georges Perros, il est dû à l’enjambée du premier tome de ses « Papiers collés ».

 

 

Le « moulin à tout broyer » (à propos des classifications en catégories humaines). Comment mieux évoquer le discours politique d’aujourd’hui, les croyances et les certitudes ? Les premiers de cordée, les héros, les gagnants et les perdants se croisant dans les gares, etc.

Impossible de rester indifférent au mépris car « Vivre, c’est enregistrer. »

C’est « le fait d’être comme on est (qui) nous rend singuliers. »

« Fidèle à soi-même, c’est fidèle à son futur, non à son passé. »

L’honnêteté est suspecte car elle s’oppose à l’ordre naturel du monde tel que l’établit la doxa politique, si étrangement entretenue par la servilité électorale. Elle cache nécessairement quelque-chose (trop beau pour être honnête), il faut donc lui trouver quelque histoire véreuse à révéler. Depuis des lustres, la presse et les hommes de pouvoir veillent à la proclamation de la Vérité.

« Nous avons acquis une telle habitude de la saloperie humaine que, dès qu’un homme semble ne s’en prendre qu’à lui-même s’il a tort – ou raison – haro sur le baudet. »

 

Le besoin de liberté ne peut que conduire à la solitude. Celle-ci se trouve parfois tempérée par le plaisir d’être en marge. Où l’aiguille parvient-elle à trouver son point d’équilibre ? Ce point existe-t-il même ? Le principe d’équilibre porte en lui une instabilité fondamentale. L’équilibre, un mythe ?

« La solitude donne l’habitude des trous. »

La liberté recèle quelque-chose d’effrayant. Chacun est alors réduit à lui-même. « Lève-toi et marche » est un commandement terrifiant. Il n’y a plus d’autre à qui s’en prendre.

 

Comment croire en Dieu puisque l’existence de Dieu ne peut être qu’incroyable ? En fait, c’est une question dénuée d’intérêt. Si Dieu n’existe pas, diront certains, tout est permis. S’il existe, la vie et les dirigeants de la planète nous enseignent qu’il en va de même. Dieu est une absolue futilité au nom de laquelle il fait si bon s’entre tuer. Belle occasion de souligner la malhonnêteté chrétienne. Notamment.

« Le comble du pessimisme : croire en Dieu. »

 

L’héroïsme civil ou militaire n’est jamais qu’un pis-aller face à ce que vivre exige de nous.

« Vivre est orgueilleux (...) C’est parce que je ne renonce pas que je me sens comme né d’hier. »

Il n’est pas question d’être le premier. Désir aussi insensé que le sens hiérarchique.

L’autorité, le respect sont d’autre nature. Ils n’émergent que s’ils sont admis et ressentis, imposés leur fragilité les explose. Ils ne tiennent alors que par la force de la barbarie et des grenades offensives.

 

Toute œuvre d’art est construite autour d’un silence qui sait, mais garde le secret. Demander ce que veut dire telle œuvre, telle page, ou tel fragment de poème, est parfaitement ridicule. L’auteur, l’artiste a dit ce qu’il avait à dire, à sa manière. Ce n’est jamais la faute de l’œuvre si elle passe inaperçue ou est incomprise. Toute réponse ne peut être que mensonge. Tout commentateur détenant La Réponse n’est qu’un menteur. Pire peut-être, un ignare prétentieux.

Seul compte ce que chacun en peut faire pour soi.

« La poésie donne le plaisir de ne pas avoir à comprendre ... La poésie ...se lit moins qu’elle ne se boit. »

« Le sacré se manifeste par moments ... L’art est la conservation de ces moments. »

 

La difficulté de la relation aux femmes est une constante. Une douloureuse ambiguïté la caractérise. Le besoin d’affection, le désir d’amour, jolies sources d’embarras avec l’encombrement du désir qu’ils suscitent. Cependant qu’il est doux de rencontrer quelqu’un, homme ou femme, avec qui la complicité va de soi, s’entend d’un sourire partagé, d’un clin d’œil.

L’air de ne pas y toucher fortifie. Entretenir l’écart de l’indicible favorise l’humour, lien suprême quand il est partagé. Essentiel de bien faire l’humour. Il y a de la protection là-dedans.

La maladresse si souvent ressentie de la relation avec les autres tient à l’étrangeté totale de la relation à autrui. À quoi correspond-elle au juste, pouvoir s’en déprendre appartient à la sauvegarde. Sentiment d’autant plus accentué s’il s’agit d’une femme. En fait, ce qui nous rapproche est aussi ce qui nous sépare de manière irrémédiable. L’amour s’apparente quelque fois à un obstacle qui fait dépérir.

 

Le langage, plus exactement l’écueil du mot, qui prend parti à notre insu, tient à distance. On prend au mot quelqu’un, comme on  capture un cheval sauvage au lasso. Le mythe de la Tour de Babel : c’est parce qu’ils se parlent que les hommes s’entendent si mal.

 

« Ce sont les autres qui m’ont rendu intelligent. »

« Je comprends tout le monde. Je me comprends moins bien ».

 

« Dès que la conscience apparait, l’homme est travaillé par la mort comme le bois par le ver. » Mourir est assurément le but de la vie. Montaigne nous l’enseigne avec une tranquille assurance. Y parvenir.

Certains parfois se conduisent de manière telle que leur seul et estimable mérite est de trépasser. Ils disent la triste vanité de l’existence.

Il y a dans la vie un moment de bascule où l’on vit avec la certitude permanente de la mort. Comme dans son attente, fascinante. Elle est là inéluctable, elle se profile, elle borde l’horizon, rien ne presse. Au-delà est une visée.

« Comme ... pour la première fois depuis des semaines, en mer, on aperçoit la terre. »

 

Écrire est un exercice passionnant, heureusement dévorant. Bien ou mal écrire, pour soi ou pour les autres, questions superflues. Avant tout, pour tenter de comprendre et de connaître. Pour affuter le regard. Pour combler le trou de la solitude de soi avec soi. Pour faire avec.

L’écriture est un moment fragile et fugace, moteur aussi. Qui ne se décide pas, mais exige beaucoup de disponibilité. Qui occupe. Qui donne une raison d’être.    

« Il faut écrire pendant que c’est chaud. » « Écrire est l’acte le moins pessimiste qui soit. »

 

Éloge de la paresse qui ménage le plaisir. L’activité, pire l’activisme, polluent l’existence. À quoi bon vouloir sans cesse s’employer ? Il y a là une difficulté énorme à laquelle il parait difficile d’échapper (l’âge apporte cette tranquillité de la déprise). Le formel s’oppose toujours à l’être véritable, authentique si possible.

 

 

Ainsi donc...

Et maintenant cap sur les écrits de Georges Perros, dans l’isolement de la lecture.

À chacun de tenir son livre de bord personnel durant une croisière qui ne peut manquer de richesses.

 

[1] Je pense aussitôt à André Suarès, un maître d’exception encore tenu trop à l’écart.

[2] Papiers collés I, II, III, Gallimard, collection l’Imaginaire. Les œuvres complètes sont parues dans la collection Quarto, fin 2017

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J
Lire Perros, évidemment. Suarès également et quelques autres. On n'en finirait pas d'admirer et d'aimer ces gens-là quand tant d'imbéciles prétentieux nous importunent et nous ennuient, le plus souvent au quotidien.
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P
Très beau papier sur GP. Ça donne envie de relire, encore et encore.
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