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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Georges Perros, Stéphane Mallarmé et l’impossible de l’Art

7 Juillet 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Georges Perros, Stéphane Mallarmé, Georges Pérec, Schubert, Monteverdi, Alban Berg, Stendhal, Graal, Epiphanie, Cubisme

Dans un texte de 1973 intitulé « Préface aux Divagations », Georges Perros, dont ce blogue a récemment parlé, prend prétexte d’une réédition d’un ouvrage ultime de Stéphane Mallarmé, recueil de textes poétiques et de réflexions en prose, pour traiter de l’Art et de l’expression littéraire. [1] - [2]

Perros présente brillamment un écrivain à la recherche d’un dépassement du langage, en quête d’un absolu inatteignable, donc auteur d’une œuvre impossible, réputée obscure quoique fascinante.

Cela donne lieu à de fort pertinentes remarques sur le rapport à l’Art  comme à l’écriture.

Puisse-t-on en juger par ce bref aperçu où quelques citations de Georges Perros sont présentées en italique gras, dans l’ordre même du texte original qui n’a pas pris la moindre ride. Le temps se prolonge en exacerbant certains de ses filaments.

 

D’emblée, Perros pose un constat, capital : Au fur et à mesure qu’on étudie, on désapprend à lire. Assertion d’apparence paradoxale, cependant diablement fondée.

À mesure que l’on s’enculture l’esprit de géométrie l’emporte sur la finesse des sensations et des nuances. L’intérêt immédiat commande, il empêche le désintéressement de la découverte curieuse et joyeuse. Explication formelle de texte ou commentaire anecdotique de gardien de musée vont de pair. Plus le discours devient savant, voire pédant, plus il occulte ce qui fait la grâce profonde d’une œuvre, son timbre et sa couleur.

Pour moi, le comble est atteint par les écrits universitaires où les notes de bas de page empêchent à l’évidence tout vagabondage de la pensée. Georges Pérec a su en faire un miel délectable.

 

L’exposé liminaire se poursuit ainsi : ... l’art n’a de sens que s’il exprime une présence humaine vierge ... que s’il prouve que son évidence rejoint celle des forces naturelles (...) La culture c’est de vivre (...) On dirait que tout est mis en œuvre pour nous empêcher d’aimer donc de comprendre...

Lignes écrites en 1973, rappelons-le. Prémonitoires ? Sans doute pas, seulement le fait d’un écrivain aux aguets, d’un veilleur talentueux. Nous dirions aujourd’hui un « lanceur d’alerte ». Défense de l’Art contre toute spéculation, à commencer par l’intellectuelle.

 

Venons-en à l’œuvre de Mallarmé, propre à redonner le goût d’une lecture clarifiée grâce à sa recherche de l’extrême pureté, qui n’oblitère rien de son amont mais permet d’en mieux saisir les joyaux. On peut toujours et mieux écouter du Schubert ou du Monteverdi après Alban Berg.

Si aborder ou fréquenter les écrits mallarméens n’est pas aisé, la démarche permet toutefois de se débarrasser de bien des idées reçues. Cette lecture annule des tas de notions oiseuses, de catégories mal définies : la forme et le fond, le subjectif et l’objectif, bref tout l’appareil de guerre froide que l’on sait (...) Car c’est finalement de plaisir qu’il s’agit. Le grand mot décisif, imparable, est lâché. Nous y sommes. Merci.

 

Évocation de la trajectoire de Mallarmé, amorce de confrontation à Rimbaud, Georges Perros poursuit son examen au scalpel, pour aboutir à cette formulation intermédiaire : Mallarmé se veut ignorant de ce que l’existence propose de rapidement comestible. Exemplaire, roboratif, indispensable en ces temps que nous vivons ! Bravo, voilà qui fouette les méninges, voilà qui confronte au joli miroir auquel nous demandons stupidement une belle image de nous-mêmes ! Nous sommes loin du lamento, de la polémique, l’évidence nous prend au collet, elle nous met en demeure.

Avançons. Mallarmé chemine en art sans concession. Il n’emprunte pas les chemins de traverse pour ménager ses efforts. Il tente d’atteindre l’énigme, il cherche le geste différent, annonciateur de l’essentiel. Le mauvais peintre vous fera un arbre en une heure. Le bon passera sa vie à scruter les moindres tressaillements, à tourner autour. La chose lui résistera, comme on résiste à ce qui nous aime. (...) Bon nombre d’artistes n’éprouvent pas le besoin de pousser dans ses derniers retranchements le phénomène de la conscience créatrice.

Nous sommes ici confrontés à l’un des problèmes majeurs de l’Art et de notre relation à celui-ci.  Œuvre qui taraude l’au-delà des apparences, représentation artistique mondaine, ornement ou bibelot décoratif, objet de consommation courante ?

Mallarmé est obscur comme la nature, dont la menace et l’envoûtement sont imperceptibles. Nous voici proches, semble-t-il, d’une évocation du syndrome de Stendhal.

Il s’agit de chercher, comme un mineur de fond, ce qui se cache derrière les mots, derrière les images, derrière les données factuelles.

Surgit alors l’évocation de la quête artistique de l’insaisissable, et de ceux qui s’y livrent.

Non pas de l’anecdote ou du matériel qui permettra de nourrir un prochain travail, forcément limité à un aspect descriptif, souvent aimable par ailleurs, mais sans plus. Il s’agit là de la production de voyeurs-voyageurs, explorateurs de faits divers ou d’apparences. Des reporters en quelque sorte, parfois des huissiers, auxquels le talent peut ne pas faire défaut. Il peut y avoir de la magie en eux, pas forcément du magique qui bouleverse et emporte.

Il en est d’autres, à qui s’attache ma pensée première, qui ont quelque chose du saumon cherchant les échelles, existantes ou supposées, leur permettant de remonter le cours du courant pour aller aux origines.

Bien que sachant que l’œuvre absolue, partition, tableau, écrit, est impossible, ceux-là n’en tentent pas moins l’élaboration, leur vie durant. Comme la quête d’un Graal.

Pour ceux-là, la binarité n’existe pas. Le néant, l’impossible, l’impensable, sont créateurs. Ils rendent possible toute Épiphanie.

 

À la fin de son papier, parlant d’un écrit paru trois-quarts de siècle auparavant, Perros estime que Mallarmé a pointé l’essentiel de ce qui a remué notre époque, la sortie définitive de l’étouffoir classique. Mallarmé a dédouané certaines régions du langage, et remis l’acte de penser – de voir – en question...

1897, parution des Divagations pour lesquelles cette nouvelle préface est écrite.

1907, apparition du Cubisme en peinture...

 

[1] Lire Georges Perros – Epistoles improbables, 9  juin 2018

[2] Georges Perros – Œuvres – Quarto Gallimard, 2017, pp 968 à 977

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B
Comme je suis heureux que ce blogue puisse générer des commentaires de cette sorte.<br /> Merci à vous Arnaud Forgeron, lecteur.dont la fidélité m'honore.
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A
Bonjour,<br /> <br /> De tout temps, certaines sensibilités ont sondé l'épaisseur du monde, encore pour certains, des mondes, sensations, intuitions trouvant de plus en plus de réalité par l'avancée des sciences dites "dures" (de la Terre au centre des choses nous en arrivant aux théories du multivers). Là sont nés deux pans principaux des esthétiques humaines (de ceux que l'on appelle artistes, qui selon moi, n'est qu'une étiquette où d'autres se greffent dans une marchandisation de leurs rétrécissements spirituels) entre les tenants de la stricte réalité, sans arrières mondes, et les allumeurs et coureurs d'horizons, frères voyants. Entre : toutes les chromatiques.<br /> <br /> Pour moi, il n'y a pas vraiment de sujet, sauf pour les gestionnaires sociétaux.<br /> <br /> La vie est un miroir<br /> Se reconnaître en lui,<br /> Tel est, pour ainsi le nommer, le désir premier,<br /> Auquel nous ne faisons qu'aspirer.<br /> <br /> Friedrich NIETZSCHE, Pforta, 1858.<br /> <br /> Pour qui chérit l'abîme, il faut avoir des ailes.(variation personnelle d'un aphorisme de Friedrich NIETZSCHE)<br /> <br /> Dans les citations ci-dessous, poésie peut-être généralisé comme art.<br /> <br /> Je n'ai rien à faire d'instruments de chirurgie. (Arthur RIMBAUD, correspondances)<br /> <br /> ...Oui voici maintenant le seul usage auquel puisse servir le langage, un moyen de folie, d'élimination de la pensée, de rupture, <br /> le dédale des déraisons, et non pas un DICTIONNAIRE où tels cuistres des environs de la Seine canalisent leurs rétrécissements spirituels...<br /> <br /> (Antonin Artaud, la Révolution surréaliste n°3)<br /> <br /> Le poète se remarque à la quantité de pages insignifiantes qu'il n'écrit pas. (aphorisme de René CHAR) <br /> <br /> Monter, grimper...mais se hisser ? Oh ! Combien c'est difficile. Le coup de rein lumineux, la rasante force qui jaillit de son terrier et, malgré la pesanteur, délivre l'allégresse. <br /> (René CHAR, Eloge d'une soupçonnée)<br /> <br /> Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n'auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité. <br /> (Antonin ARTAUD, L'ombilic des limbes.)<br /> <br /> La poésie est un glorieux mensonge. (Stéphane MALLARME)<br /> <br /> Je suis hanté. L'azur, l'azur, l'azur, l'azur. (Stéphane MALLARME)<br /> <br /> Frères, je vous trompais : Abîme! abîme!abîme. (Gérard de NERVAL, Le christ aux oliviers)<br /> <br /> Les poètes aujourd'hui ont la farce plus tranquille... (H.F THIEFAINE, Affaire Rimbaud)<br /> <br /> J'avais quitté la proie pour l'ombre... comme toujours » (Gérard de NERVAL, Petits Châteaux de Bohême)<br /> <br /> Où avez-vous perdu tant de belles choses ? (…) Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris. (Gérard de NERVAL, Petits Châteaux de Bohême)<br /> <br /> <br /> Juste pour finir, quelques réflexions.<br /> <br /> Il y a beaucoup de choses et peut-être de plus en plus qui se disent, l'important, l'essentiel est peut-être ce qui ne se dit pas.<br /> <br /> La poésie est affleurement, effleurement.<br /> Affleurement de l'être par l'existence, de la vie par le vivant.<br /> C'est la rencontre, un signe de la main, une oscillation de soi-même avec le monde.<br /> <br /> La poésie est la philosophie du poète. (auteur chinois dont je n'ai pas la référence, si quelqu'un peut m'éclairer.)<br /> <br /> La poésie c'est percer incertain silence.<br /> <br /> Un ouvrage illuminant une partie du sujet: Les frères voyants, Paul Eluard, d'où sont issues les phrases en italique du texte suivant tiré de, Oeuvre d'indéfinissables. AF.<br /> <br /> Une volée de corbeaux ramifie le ciel comme autant de lumières noires mourantes<br /> dans l'obscurité, dans le douloureux jeu du burin et de l'acide. Deux louves jettent<br /> leurs regards fluides en arrière entre les plis d'un orage éclairé de poussières.<br /> La foudre parle sur les murs un silence fort éloquent, l'oeil attrapé par la fenêtre<br /> principale de leurs âmes, des poésies muettes. La forme n'est changée que par les<br /> mains expérimentées de la Mort. Les yeux de la sagacité regardent par Amour.<br /> <br /> Le peintre a les yeux habiles, la réalité?<br /> «Prenez mes yeux et vous la trouverez belle.»<br /> «Je possède deux cents manières de faire regarder le ciel par de beaux yeux.»<br /> «Je préfère peindre les yeux des hommes que les cathédrales, car dans les yeux<br /> il y a quelque chose qu'il n'y a pas dans les cathédrales.»<br /> C'est un regard spirituel, une correspondance intérieure qui se projette.<br /> <br /> Qui ne peut avoir son cerveau libre s'éloigne de lui-même. Il n'y a pas de<br /> langage, seules des langues, «il n'y a pas d'art, il n'y a que des hommes.»<br /> «...l'art doit-être l'écriture de la vie.» Pont mystérieux des faces du visible<br /> invisible, conciliation de l'absolu, une histoire naturelle, universelle, déploiement<br /> de la réalité qui ne s'épuise. Ce qui doit-être comprimé revient par les puits<br /> de mémoire. «Qu'est-ce que peindre, si ce n'est saisir toute la surface d'une onde?»<br /> <br /> «L'art c'est l'homme ajouté à la nature...»<br /> L'homme délivré de sa peur profonde tissant des affinités vers<br /> le diamant de transparence. «L'art précède la science...»<br /> Il n'y a pas d'Art véritable, de jugement dernier, de vérités perdues.<br /> Des gènes des symboles des mythes, une fleur de langage<br /> des pas et des chemins.<br /> <br /> Cordialement.
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