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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Je t’aime, moi non plus  - Service public et gestion libérale

26 Février 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Riccardo Morandi ; Fabrizio Palmisano ; ministère des transports; rue d'Aubagne Marseille ; viaduc de Gennevilliers ; pont de l'ile de Ré ;

 

Il y a quelques décennies, la notion de Service Public (service à rendre à la collectivité) résonnait fortement aux oreilles de beaucoup. Elle était même parfois brandie comme un étendard. La mise en place progressive d’une politique de désengagement de la puissance publique – de l’Etat vers les collectivités locales, auxquelles fort peu de moyens nouveaux sont attribués - a peu à peu conduit à ne  profonde dégradation des services rendus au public, devenu simple usager. La Poste comme la SNCF offrent un remarquable exemple de cet état de fait, chacun en a fait un jour ou l’autre l’expérience.

L’actualité des mois écoulés depuis l’été dernier montre combien une gestion libérale débridée ouvre la porte à des catastrophes, pas seulement dans l’hexagone.

 

Gênes, 14 août 2018, effondrement du pont Morandi

 

Ce pont de 1121 m fut construit entre 1962 et 1966, inauguré en 1967.

- Temps 0

Dès 1979, l’architecte Riccardo Morandi lui-même a signalé des désordres techniques dus aux fumées acides d’une usine voisine, occasionnant un vieillissement accéléré du béton, matériau beaucoup moins résistant aux agents extérieurs qu’il n’y parait. Il a en même temps proposé des mesures à prendre.

Le professeur Fabrizio Palmisano (spécialisé dans la recherche sur les effondrements majeurs - Université de Bari) a produit une étude consécutive à l’effondrement. Pour lui, il ne peut pas s’agir d’une erreur de conception initiale, mais bien de carences d’entretien et de prise en considération sérieuse des relevés de visites techniques.    

- + 11 ans

Début 1990, constat d’importantes corrosions des câbles de haubans.

1992-1994, renfort et ajout de câbles, ce qui ne fait que différer les conséquences des constats précédents.

2011-2013, deux inspections mettent en évidence d’importantes dégradations sur certaines travées.

2012, élaboration d’un programme de renforcements programmés.

2017, essais dynamiques dans le cadre de ce programme.

- + 39 ans

2018, programmation de travaux pour un montant de 20 millions €.

14 août, effondrement et 43 morts.

Comme on le voit, le « temps long » des décisions administratives peut avoir des conséquences dramatiques, évidemment non prises en compte dans les délibérations budgétaires.

 

Marseille, 5 novembre 2018, rue d’Aubagne

 

En début de matinée, deux immeubles s’effondrent, faisant 8 morts. « Il a  beaucoup plu ce jour-là » déclarera peu après le Maire de la ville...

La situation était connue depuis longtemps. Etudes et rapports se sont succédé sans jamais rien provoquer. Alors qu’elle aurait dû le faire et qu’elle en avait les moyens, face à la vétusté et à la dégradation d’immeubles non entretenus, la Ville n’a prescrit aucune intervention d’office depuis 2014.

Le 27 septembre 2018, un rapport d‘expertise détaille les signes avant-coureurs de la catastrophe à venir, n'entraînant aucune réaction de la Mairie.

Depuis, les arrêtés de péril pleuvent, des gens sont chassés de chez eux, relogés dans des conditions souvent déplorables, la peur règne dans l’administration locale, les manifestations populaires s’enchainent. La fin de règne du Maire est chaotique.

Derrière tout cela s’esquisse une sombre affaire de bonneteau financier où quelques élus et des promoteurs immobiliers se retrouvent. Laisser pourrir un tissu urbain occupé par une population dont on aspire à se défaire, pour vendre des droits à bâtir et attirer une population nouvelle, gentrification des quartiers populaires.

 

Audit du Ministère des Transports, 2017

 

2017, nouveau quinquennat, la ministre des transports fait procéder à un audit du réseau routier français, afin de prendre date le cas échéant. Le rapport d’audit est rendu public en 2018. La catastrophe de Gênes étant intervenue entre temps, la situation des ponts importants appartenant encore à l’Etat fait l’objet d’un regard particulier.

Il apparaît que

2 ponts sont gravement altérés (des travaux sont actuellement en cours) ;

7 sont sérieusement altérés, des travaux sont nécessaires à court terme (délai non précisé) ;

24 présentent des désordres à réparer, soi-disant sans urgence ;

10 sont affectés de défauts dits mineurs.

 

15 mai 2018, un mur de soutènement s’effondre au viaduc de Gennevilliers.

14 septembre 2018, constat de la rupture d’un câble d’armature dynamique du béton sur le pont de l’ile de Ré.

Le scénario génois se prépare-t-il en France ?

 

Ces faits incitent à penser qu’à mesure que la technique s’affine et devient plus pointue, les exigences de maintenance (sécurité et affectation de personnels spécialisés) vont croissant. Or il ne semble pas que cette donnée soit prise en charge dans les budgets prévisionnels de l’Etat. C’est plutôt de raréfaction financière qu’il s’agit, au détriment de la politique de prévention  du risque. Nous sommes là dans le court terme du nez à la vitre de la rentabilité immédiate chère aux illusionnistes de la finance et aux théoriciens de l’énarchie. Nous sommes là dans le champ du discours lénifiant supposé rassurer et apaiser une opinion publique désorientée. Terreau idéal pour les oppositions extrêmes. Moment parfait pour un sursaut et une prise de conscience des moins politisés, devenant brusquement lucides et exigeant des comptes.

 

De réforme en réforme, de réorganisation en réorganisation, nous constatons de manière générale un éloignement géographique des postes de responsabilité du terrain auquel ils devraient s’attacher, de même qu’une quasi disparition des points d’accès pour le public (cas notable de La Poste). Ce qui entraîne à l’évidence un appauvrissement des compétences sur place, et une grande défaillance à gérer le risque immédiat.

Le turn-over important des ministres va à l’encontre de la continuité dans l’action, chacun étant plus préoccupé d'inscrire rapidement sa marque que de réfléchir à long terme. L’Education nationale serait exemplaire sur ce plan.

S’ajoute à ces joyeusetés de gestion approximative des deniers de l’Etat, la puissance discrétionnaire de Bercy, qui sabre et tranche sans grand état d’âme.

 

Des changements radicaux, l’édification de nouvelles règles sur des bases enrichies et consolidées, nous étaient promis. Comme toujours, il est urgent que rien de fondamental ne change pour que des virages déterminants nous menant à l’abîme libéral soient pris sans aucune négociation.

Des élections européennes vont bientôt se dérouler. Que prétendent officiellement les candidats experts en langue de bois ? Comme pour les produits de grande consommation, il conviendra de décrypter les étiquettes, pour déceler les enjeux, connivences, et assentiments, dissimulés sous les formules aguichantes.

La séduction dissimule le venin.

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P
Gloups ! Fort et intéressant…
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P
Bien aimé cette relation simple et intelligente qui dit les choses comme elle sont: à vomir...
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