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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Art et patrimoine

15 Juin 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #patrimoine , Parthénon, musée du Louvre, colonisation, campagne d'Egypte, cloisters, architecture, peinturee

La conversation va bon train, sujets intéressants, partenaires éclairés, aimable repas convivial. Tout à coup, une question : peut-on admettre la délocalisation des œuvres d’art ? Autrement dit, l’art doit-il rester sédentaire ? Patrimoine ou pas ?

Le statut de l’art avec ses deux extrêmes, sacralité ou vénalité triviale, se trouve ainsi interrogé. Evidemment malaisé de répondre par Oui ou par Non.

Qu’entend-on par œuvre d’art, d’une part, et, d’autre part, toutes les œuvres ont-elles le même statut ? De quoi parle-t-on au juste ?

S’il parait évident que le propos concerne d’abord ce qui relève de l’architecture, le cas des métopes du Parthénon vient immédiatement à l’esprit. Ces éléments de frise, achetés assez frauduleusement par Lord Elgin au gouvernement ottoman dans les premières années du 19e siècle, font depuis l’indépendance de la Grèce l’objet de demandes de restitution jamais abouties.

Le pillage avait commencé à la fin du 18e. La campagne de Bonaparte en Egypte, puis les guerres napoléoniennes ont largement contribué à enrichir les collections du Louvre avec des objets dérobés ou acquis à vil prix auprès de vendeurs totalement dénués de scrupule.

(Au passage, le parallèle avec la braderie gouvernementale de notre patrimoine portuaire, aéroportuaire ou autoroutier, en attendant les forêts, vient évidemment à l’esprit.) 

La colonisation et les guerres afférentes ont de même façon provoquées le pillage systématique d’objets divers, souvent rituels, africains ou orientaux ; objets détournés de leur fonction initiale pour devenir abusivement œuvres d’art homologuées pour certaines dans les arts dits premiers.

Londres (British Museum), Berlin (Pergamonmuseum), Turin (Museo delle antichità egizie), Paris (Musée du Louvre, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, Musée Guimet) comptent des musées célèbres pour la richesse de collections issues de rapines en Grèce, au Proche, au Moyen et en Extrème-Orient, en Egypte, ou en Afrique noire. Monuments, tombeaux, ensembles urbains, démontés, transportés, puis remontés loin de leurs origines, totalement hors contexte, rendus inertes, vide de sens, simple choses énuclées à contempler.

Il semble clair que, pour tout ce qui s’apparente à l’architecture, édifices, portions d’édifices, objets mobiliers conçus pour un emplacement spécifique (retables monumentaux du Moyen-âge, fresques murales réalisées à vif, mosaïques et pavements, parements ouvragés, vitraux…), l’arrachement du lieu d’origine et l’exposition ailleurs constitue un véritable délit, et demande réparation, sans doute sous forme de restitution et de remise en place.

Toutefois, le Musée d’Art National de Catalogne, à Barcelone, qui détient une fantastique collection d’art roman pyrénéen, présente de nombreuses reconstitutions. La plupart des peintures murales et des sculptures avaient été acquises par un groupe de financiers et d’antiquaires étatsuniens désireux de les transférer aux Etats-Unis (on connait l’extravagante réalisation des Cloisters au nord de Manhattan, provenant du démantèlement de plusieurs abbayes du sud-est de la France). A Barcelone, un Comité des musées mena une intervention exemplaire de récupération dans les années 1920, dont ce musée est le fruit remarquable. Une tentative réussie de restitution respectueuse de ce qui a été détruit dans les villages pyrénéens par des prédateurs iconoclastes.

La question est des plus délicates si la remise en place ou la restauration attentive sont impossibles. Quelles peuvent être alors les « réparations », une indemnisation est-elle sérieusement envisageable ? L’indemnisation n’est-elle pas une véritable boite de Pandore, dont l’ouverture peut entrainer des conséquences maléfiques imprévisibles ? Sommes-nous strictement comptables des malversations de nos aînés sur les biens et les personnes ? Les descendants ont-ils à être indemnisés du tort fat à leurs aînés (esclavagisme, génocides, dépossessions territoriales…) ?

Pour ce qui concerne la peinture, la situation semble différente.

Dès lors que la peinture s’est détachée du mur en prenant la forme du tableau, il est apparu que la mobilité devenait la règle. Mobilité des artistes, comme de leurs œuvres dont la dissémination n’a rien qui puisse effaroucher. Sauf si elle est le fruit de pillages ou de spoliations, comme les nazis, derniers en date, en ont usé. Des jugements récents ont donné lieu à des restitutions d’œuvres parfaitement justifiées.

Une peinture doit pouvoir vivre sa vie, circuler au gré des circonstances, à moins qu’elle n’ait valeur patrimoniale, auquel cas l’Etat peut faire valoir son droit de préemption.

Le cas du Guernica de Picasso est exemplaire. Je me souviens de l’avoir vu successivement à Paris, puis à New York, puis à Madrid.

Que le Musée de L’Hermitage à Saint-Pétersbourg possède une fantastique collection d’Impressionnistes ne me choque en rien, pas plus que la présence de Jérôme Bosch (Le jardin des délices) au Musée du Prado, à Madrid. La Joconde est à Paris, elle fut acquise par François 1er

L’Art doit avant tout être vu, partagé, pratiqué et scrupuleusement respecté, car il sollicite ce qu’il y a d’essentiel en chacun, ce qui fonde notre humanité et la préserve. Les objets d’art, quelle que soit leur dimension, requièrent une attention particulière. Ils témoignent du génie de l’espèce, quels que soient ses représentants, quels que soient les lieux et les modes d‘expression. Ils parlent de chacun d’entre nous dans notre diversité. Il n’y a que des individus dégénérés pour parler d’art dégénéré.

Le pillage et le démantèlement ne sont que des marques de sauvagerie barbare.

Contrairement à un malentendu nocif, tout n’est pas nécessairement art. La séduction du fonctionnel bien conçu ne suffit pas.

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S
Une bien belle définition de l’art
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