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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

A propos du  Jardin des Délices

15 Août 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Bosch, Jardin des Délices, André Breton, Gilles Clément, Le Nôtre, délices de Capoue, Hannibal, Thélème, Rabelais

L’actualité de préludes à un dialogue avec une artiste m’incite à visiter à nouveau le Jardin des Délices, unanimement attribué à Jérôme Bosch, bien que non signé. (Google pour images)

Le triptyque peint sur bois mesure 220cmx386cm, il aurait été réalisé entre 1480 et 1505. Visible au Musée du Prado, il est en Espagne depuis 1587 environ.   

Troublante révision d’une œuvre illustrissime, qui a donné lieu à bon nombre d’études, analyses savantes, exégèses et commentaires. Y ajouter quoi que ce soit paraitrait dérisoire, à moins de  considérer que consigner des résonances personnelles n’est jamais que réagir, sans aucune prétention.

Cette somme de travaux approfondis se situe au plan du Savoir, la part du rêve, du fantasme personnel n’y est que portion congrue, mis à part ce qu’en a dit André Breton, réagissant en homme du 20e siècle muni de la grille de lecture surréaliste.

Inventorier l’œuvre, la décrire, tenter de l’expliquer, oui, bien sûr c’est important, nécessaire même, mais totalement insuffisant car strictement intellectuel. Or la peinture s’adresse d’abord au sensible, à l’affectif, à l’émotionnel, et ce triptyque ne manque pas de ressources à ce sujet.

C’est la conjonction d’une œuvre, d’un regard, et d’une actualité, qui est susceptible de proposer un sens particulier complémentaire, non exclusif de quelque autre interprétation.  

Ainsi donc, quelques résonances actuelles, iconoclastes voire peut-être outrancières :

Si le titre donné au tableau n’est pas de l’artiste lui-même, il rend compte du caractère énigmatique de l’œuvre, appelée au 16e siècle Penture de la variété du monde, puis Peinture de la fraise (symbole de virginité).  

Jardin 

Un jardin est un lieu à l’espace délimité, le hortus conclusus médiéval, symbole de la virginité de Marie, très présent dans les enluminures.

Qu’il soit suspendu comme à Babylone, naturel paysager comme le veut aujourd’hui Gilles Clément, à la française comme le dessinait Le Nôtre, ou à l’anglaise comme on le trouve outre-manche,  le jardin suppose toujours la présence d’un jardinier, donc une intervention extérieure modifiant et contrôlant les conditions originelles, règlementant son usage. Les occupants y sont toujours plus ou moins libres d’évoluer à leur guise.

Il en va ainsi pour le Jardin d’Eden soigneusement gardienné par un Créateur jaloux de sa création. Adam et  Eve, ainsi que leurs descendants vivent dans une sorte de prison dorée soumise à la vision panoptique du Maître des lieux. Fruit défendu entraîne péché originel, puis défense de marcher sur les pelouses, accès et sens interdits.

On remarque que dans la peinture de Bosch, les constructions élégantes, surprenantes d‘audace, sont toutes fragiles et en situation d’instabilité. Le jardin d’Eden n’est pas nécessairement un endroit stable, impérissable. Il est soumis aux vicissitudes de l’architecture tape à l’œil.

Le jardin se présente comme occasion et lieu de création animé par une multitude d’animaux et d’oiseaux symboliques, dont la signification d’alors nous échappe. Le texte implicite demeure inaccessible aujourd’hui, cela importe-t-il vraiment ? A chacun de chercher s’il le désire sa propre interprétation. Le tableau provoque l’imaginaire de celui qui le regarde, que celui-ci se laisse aller. Le tableau est avant tout un détonateur, une invitation au vagabondage.

Le revers des panneaux latéraux illustre la séparation des eaux et de la terre. La rupture est à l’origine de la vie.

Le panneau de gauche présente Adam et Eve dissociés l’un de l’autre, avant sans doute leur union, Eve tenue en main par le Décideur suprême, auquel seul appartient la possibilité de délivrer attestations, certificats, diplômes, visas, carte vitale, et permis de séjour. Indispensables papiers faute desquels personne n’est rien.

Création implique donc séparation, rupture, mais aussi ré-union possible, choix, et contraintes d’une règle à respecter (le cahier des charges des peintres médiévaux, ou bien les codes et les lois du bien vivre en société ; nul n’est censé ignorer la Loi).

Si la création est occasion de jouissances, elle peut aussi conduire à l’Enfer (panneau de droite). Les objets mêmes de la création (instruments de musique) deviennent bientôt instruments de torture (préfiguration  du thème de l’artiste maudit ?).

Délices 

Le terme est très équivoque.

Les Délices de Capoue signalent Hannibal et ses troupes victorieuses s’amollissant à Capoue, finalement défaits par Rome. Ils qualifient une vie facile, les plaisirs, la luxure, l’amollissement, une perte de temps, différentes manières de se mettre en péril.

Délices se révèle proche de danger. Adopter la devise de l’abbaye de Thélème, Fais ce que voudras, imaginée à la même époque par Rabelais, n’est pas sans risque. Les ravageurs du milieu naturel, aujourd’hui, ne s’en soucient guère. Les conséquences sont là.

Une vision utopique du Monde nous serait proposée, un probable Paradis terrestre accueillant aussi bien des noirs que des blancs.  Les immigrés accueillis, bienvenus dans un monde où règne l’étrangeté, où la notion d’étranger n’a par conséquent pas sa place.

Un leurre sans doute, puisque nous allons directement de la Création à l’Enfer, en passant par une vie insouciante exaltant le plaisir des sens dans un monde grouillant, où l’isolement identitaire est rare. Uniformisation, robotisation, décervelage.

Le principe de plaisir faisant loi, l’ignorance voire le dédain des fruits défendus, l’inattention portée à la diversité du monde, font que l’humanité est vouée au chaudron infernal, dont les dérèglements climatiques sont aujourd’hui les signes avant-coureurs.

Bosch, visionnaire intemporel, tutoie l’essentiel. Il développe le monde imaginaire des métamorphoses propre aux jeux de l’enfance, chez lui tout est possible, tout se transforme, tout peut être détourné. Maître du rêve et de la joie de vivre, il engendrera beaucoup plus tard un Joan Mirò, et quelques autres de même acabit.

Analogie possible avec l’Atelier de l’artiste, lieu de création, de plaisir, mais aussi de souffrance.

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P
en fait j' évoquais ce thème du paradis présent dans la peinture : Gauguin , Matissse etc.. Le jardin des délices , lui , c' est la bacchanale de Bosch qui se termine mal donc en enfer " culpabilité oblige .Son univers est celui du merveilleux , fantasmagorique , fantasque ; il rejoint dans son universalité nos préoccupations d' aujourd'hui : c' est la force visionnaire de ses images . Jardin des délices , jardin du Paradis , jardin d' amour , jardin de méditation ou au contraire descente aux enfers dans les contradictions du réel , chaque peintre met toujours un peu de cela dans ses tableaux .....
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P
j' ai commenté ce texte à propos de ce thème du jardin dans l' histoire de peinture et so lien avec l' idée d 'harmonie ....j' ai l' impression qu' il n'est pas pas enregistré ; perdu , tant pis , à une autre occasion de peinture et de jardin
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