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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

- Ils vont bien, merci

4 Août 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Climat, pollution, biodiversité, Cynthia Fleury, Sartre, anthropocène, Rousseau, Voltaire, Zola, Ferré, Sweig, Benjamon, #W Benjamin

Cyclones et tsunamis s’enchainent en Amérique et en Asie, des incendies gigantesques ravagent la Sibérie, ainsi que la Floride, 21° centigrades sont relevés au Pôle, des canicules se succèdent en Europe, des espèces végétales et animales (mammifères, insectes, poissons…) disparaissent comme jamais, les océans sont transformés en décharges sauvages d’emballages en plastique, la déforestation défigure l’Amazonie, l’atmosphère est jonché de débris satellitaires, les déchets nucléaires sont enfouis à la va-vite ou exportés en catimini vers les pays les plus pauvres, la calotte glacière diminue à vue d’œil, le permafrost dégèle libérant virus, mercure, dioxyde de carbone et méthane, l’Afrique est ravagée par l’extraction des terres rares, l’acharnement pétrolier demeure, chaque année les ressources vivrières globales disponibles diminuent, l’agro-alimentaire industriel dénature les productions agricoles, les sols s’appauvrissent à force de chimie destructrice et de bétonisation, etc.

Tout cela est su, tout cela est globalement tu ou soigneusement dissimulé, tandis que quelques voix s’époumonent à prêcher dans le désert.

L’accent porte en priorité sur des données factuelles : les foucades de tel ou tel dirigeant politique souvent dément doublé d’un menteur effronté, qui jamais pourtant n’a pris le pouvoir de force, les atteintes aux libertés élémentaires, l’indifférence aux détresses humaines, les dérives totalitaires de nombreux Etats, les affaires frauduleuses, l’accaparement des richesses, les égoïsmes privés ou nationaux, la mise à sac réglée des ressources, la dénaturation de tel lieu en particulier, la ségrégation, les poussées de violence, les privilèges, la fourberie des ententes économiques et des accords commerciaux, la mascarade des Conférences internationales sur le climat ou les règlements financiers, les alliances politiques de circonstance, la médiocrité des dominants irresponsables de tous niveaux, zizanies à gauche, errements à droite, etc.

 

Ces données, pour extrêmement importantes qu’elles soient, ne sont jamais qu’anecdotes par rapport au sujet essentiel : la disparition progressive accélérée des conditions nécessaires à la permanence de la vie sur la planète.

 

- Allo, comment vos enfants vont-ils, et vous ?

- Ils sont en vacances, à la plage ; ils vont bien, merci ! Tout le monde va très bien.

 

Marx souligne au mitan du 19e siècle le manque de soin auquel les individus se soumettent dès lors que les valeurs du respect le plus élémentaires disparaissent, « l’homme retourne à sa tanière, mais elle est empuantie par le souffle pestilentiel et méphitique de la civilisation… »

« Quand la civilisation n’est pas soin, elle n’est rien », écrit Cynthia Fleury. Rien à voir évidemment avec l’idiotie de la « société du care » vantée par une ex-ministre socialiste en mal de slogan.

Jean-Paul Sartre l’affirme dans un texte de 1945 « L’homme … n’est d’abord rien …il sera tel qu’il se sera fait … l’homme est responsable de tous les hommes … notre responsabilité est beaucoup plus grande que nous ne pourrions le supposer, car elle engage l’humanité entière.»

Sartre qu’il est devenu de bon ton de vouer aux gémonies, ses erreurs politiques ne comptent pas pour rien il est  vrai, mais qui m’a personnellement maçonné à l’adolescence, m’inculquant la question éthique de la responsabilité individuelle face au fonctionnement du Monde et au devenir personnel. C’est en contribuant à la marche du Monde par son action que l’homme révèle son humanité, ai-je alors compris. A ce titre, chacun à son niveau façonne son environnement. Il y a là présence au monde et aux autres, juste à l’opposé de l’individualisme forcené et de la réussite personnelle, quel qu’en soit le prix social. Juste à l’opposé du modèle dominant conduisant le Monde à sa perte.

Retenons et méditons cette phrase à propos de Jean Genêt : « l’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous. »

Ne surtout pas se dessaisir de sa faculté de jugement, à peine de risquer l’uniformité  robotisée des zombies, et la perte de toute humanité.

 

La dépréciation du langage à laquelle nous sommes confrontés en permanence, langue de bois, mensonges, contre-vérités, reniements, entraîne ipso facto un étiolement destructeur de la faculté de penser. L’Etat à court d’idées, seulement préoccupé de garantir les privilèges de ceux qui le soutiennent, y trouve son compte à très court terme. Réifiés, les citoyens rejettent l’engagement dans le système politique existant. Le risque de favoriser l’éclosion des extrémismes radicaux est entier. Il est parfois instrumentalisé.

Mai 68 voulait l’imagination au pouvoir, nous en avons rarement été aussi loin. La notion de rapport au monde a cédé le pas aux égoïsmes nationaux, la pression du « toujours plus » aidant. Il serait grand temps de tenter de réévaluer les dynamiques de création et d’innovation, sachant que le retour à un état antérieur est une illusion démobilisatrice dont il convient de se départir. Se soigner pour guérir n’est jamais synonyme de retour au statut quo ante.

 

L’anthropocène, période actuelle où l’influence de l’homme sur les systèmes naturels est décisive, nous oblige à repenser notre rapport à l’Univers ainsi que nos modes de vie.  Il s’agit de faire et non plus de bavasser.

La pédagogie de chacun des aspects de l’éducation, la pédagogie de la vie en société et en relation avec la nature, sont totalement à repenser. Le ravalement de l’existant à coup de « réformes » ne peut désormais rien être de plus qu’emplâtre sur jambe de bois, foire aux illusions. Remettre progressivement les individus en capacité de penser leur rapport à eux-mêmes comme au Monde, voilà un objectif majeur.

Tout est à remettre à plat, tout est à réinventer, aucun modèle du passé ne vaut plus. Aucun compromis n’est désormais envisageable. Il ne s’agit pas de faire du passé table rase, mais bien au contraire de s’en inspirer pour un retour radical aux sources.

Les malades sociaux culturels que nous sommes doivent pouvoir trouver les moyens de surpasser leur maladie. C’est notamment en cela que le mouvement des gilets jaunes mérite d’être examiné et pris en compte.

Soigner les citoyens passe par un traitement thérapeutique intense d’institutions pathogènes. La démocratie, si elle est envisageable, ne peut se concevoir que dans un rapport équilibré entre Savoir, recherche et exigence de vérité, et Pouvoir.

Etat d’exception, état d’urgence, recours aux ordonnances, nient à l’évidence l’Etat de droit et las valeurs qui le fondent. A ce titre, le droit d’enquête permanente de la presse ne saurait se trouver mis en cause. La notion de Contre-pouvoir est essentielle.

 

- Allo, comment vos enfants vont-ils, et vous ?

- Ils sont en vacances, à la plage ; ils vont bien, merci ! Tout le monde va très bien.

 

 Comment se fait-il, comment se peut-il, que si nombreux soient encore ceux qui refusent les évidences, refusent d’admettre la réalité, regardent toujours à côté ? La peur de la vérité, la peur de la confrontation avec soi-même, la frayeur de la découverte d’un bouleversant produit de pensée comme le fut la découverte des crimes staliniens pour les croyants endoctrinés, la lâcheté, le besoin irrépressible de conviction et de référence immédiate, la fascination de la catastrophe imminente, suffisent-ils à expliquer ce déni permanent, cette complicité objective avec le mensonge omni présent, cette totale surdité au désastre ?

 

Ce n’est pas, ce n’est plus, de colère qu’il s’agit, mais de honte et d‘horreur, voire de désespoir.

Villon (Balade des pendus), La Fontaine (Les animaux malades de la peste), Molière (Tartuffe), Rousseau (Discours sur l’inégalité), Voltaire (Traité sur la tolérance), Hugo (Les châtiments), Zola semeur d’orages (J’accuse), Léo Ferré (Chants de la fureur), René Dumont (combat pour l’écologie), et combien d’autres. Les témoins lucides, imprécateurs parfois véhéments, parlent de tout temps dans le vide de l’indifférence ou du mépris. Ils n’en demeurent pas moins indispensables.

Quand une avancée se produit, elle est bientôt récupérée par les forces conservatrices. Le pas du pèlerin, un pas en avant, deux pas en arrière, s’impose au fil du temps.

Il est tard, sans doute beaucoup trop tard, nous laissons lâchement à nos enfants le soin de protester, alors que la révolte devrait gronder partout.

 

Horrible, insupportable. A hurler de détresse !

Partagé entre la prudente retenue de Montaigne et le désespoir de Stefan Zweig ou de Walter Benjamin.

 

Tout va très bien, Madame la Marquise

Tout va très bien, tout va très bien.

(Ray Ventura 1935)


La rédaction de cet article est consécutive à la lecture d’un texte de Cynthia Fleury, « Le soin est un humanisme » (Tracts, Gallimard, n°6, mai 2019, 48 p., 3,90 €

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A
Bonjour Jean, vous commencez à me connaitre...du coq à l'âne.<br /> <br /> Sur notre modèle politique :<br /> <br /> Monarchie élective influencée par une oligarchie discrète. Quoique pour qui veut bien voir et s'informer (loin des Hommes d'affaires).<br /> <br /> La propagande est aux démocraties ce que la matraque est aux dictatures. Quoique, demandez aux quartiers et aux champs populaires.<br /> <br /> Les médias sont là pour façonner l'opinion publique, une fabrique d'opinion.<br /> <br /> Comment peut-on avoir des générations si bien éduquées avec un système et des Hommes politiques si désespérants. Il y avait les hussards de la République mais ça c'était avant.<br /> <br /> L'ultra-libéralisme économico-financier : faire apparaître des profits là où il y a des pertes.<br /> <br /> S'appauvrire de 500 millions quand on en possède 1 milliard. Est-ce grave ?<br /> <br /> Des mesures pour réguler la finance.<br /> Cela ne se fera pas.<br /> Vous avez vu un Homme d'Etat ?<br /> Une représentativité politique pour l'intérêt du peuple, de la Nation ? <br /> Vive l'isoloir, c'est vrai que des fois, on a une envie de pleurer, seul.<br /> <br /> Allons.<br /> Le pessimisme est de sentiment, l'optimisme de volonté.<br /> Mais franchement.
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S
Merci, Monsieur Forgeron, j'ai jusqu'ici réussi à éviter le Lexomil en m'efforçant de me contenter d'une paire de boules Quies et d'un masque pour ne plus voir ce qui me crève les yeux et me crie aux oreilles. Succès mitigé, mais au moins je ne perds pas complètement la mémoire, faute de bienveillants psychotropes !
D
Je partage et je soutiens notamment le «  comment se fait il ...? » qui est pour moi la question fondamentale. Commen se fait il alors que les données de la catastrophe en cours sont connus, que les politiques font semblant ou font le contraire pour des intérêts à court terme, les premiers concernés agissent si peu, se disputent, regardent ailleurs... ? Comment mobiliser plus largement ? Apporter sa goutte d’eau bien sûr mais à l'évidence Cela ne suffit pas et cela ne suffira pas ? A partir de quel moment à force d’agita le lait pourrait devenir beurre permettant à l’humanité d’eviter la noyade programmée ?
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A
Vous faites pas de mouron, on est sauvé : je recycle mes bouteilles vides.
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N
Une amie m’a transmis votre texte….que je pourrais signer !<br /> Je suis totalement consternée par la situation. Je vais être arrière-grand-mère prochainement et mon bonheur est mitigé car quel avenir attend cet enfant ?<br /> Des amis me disent « Il ne faut pas être trop pessimiste, car ça n’était pas mieux en 14/18 ou en 39/45 » Certes, mais à cette époque il restait la certitude que ça serait mieux un peu plus tard, mais aujourd’hui nous allons dans le mur ! Et nos cris d’alarme se heurtent à un mur. Rien ne bouge que des petites choses sans impact réel.<br /> Et le pire : l’inertie je la trouve en moi aussi car mon comportement n’est pas à la hauteur de la gravité de la situation.<br /> De même qu’il est difficile de croire à sa propre mort, il est difficile de croire en la fin de l’humanité.<br /> <br /> Je suis plus inquiète pour l’avenir de l’homme que pour l’avenir de la planète car la nature reprendra tôt ou tard ses droits. La vie reprend déjà à Tchernobyl !<br /> <br /> Mais pour l’humanité, que de souffrances à venir !<br /> <br /> Merci pour votre blogue
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S
Nécessaire jet de vapeur. Je ne suis pas d’accord sur la vieille et insubmersible idée qu’il faudrait tout remettre à plat et repartir de zéro, le passé n’ayant plus rien à nous dire parce que "totalement différent".<br /> Pour citer Shakespeare tout en te citant : « Words, words, words ! ».<br /> Mais le texte que je n'ai pu m'empêcher d'écrire hier relève sans doute aussi du même sarcasme shakespearien et traduit la même révolte que la tienne… <br /> Notre monde est plus que jamais "plein de bruit et de fureur". Que faire ? comme disait Lénine (dont le remède était pire que le mal).<br /> <br /> PRENDRE LE THÉ, TOUT UN ART…<br /> <br /> Je prends mon thé.<br /> Earl Grey, parsemé de fleurs de bleuet et de calendula.<br /> Il fait beau ce matin.<br /> Le jardin s'éveille, les roses s'ouvrent, les capucines commencent enfin à fleurir.<br /> Il est 8h.<br /> Pendant que je prends mon thé, quelque part en Syrie, un enfant vient d'être éventré par une bombe, et sa mère le regarde.<br /> La peau de cet homme entre deux âges se boursoufle et brûle sous la morsure de l'acide que son bourreau, un type compétent, verse attentivement sur ses parties les plus sensibles.<br /> <br /> Il est 11h.<br /> Un petit creux…<br /> Pendant que je croque-suce mon chocolat bio équitable aux éclats d'amandes grillées, les forêts sibériennes brûlent et les cendres couvrent la banquise, accélérant encore le réchauffement climatique. <br /> <br /> Il est 13h30, l'heure de mon café, un moka suave, aux arômes raffinés. <br /> Pendant que je le sirote, en Chine, des enfants Ouïgours, comme des branchettes qu'on élague, sont brutalement séparés de leurs parents, qu'un régime compatissant a décidé pour leur bien d'envoyer dans des camps de « déradicalisation ».<br /> <br /> Il est 17h, je vais goûter. Sacré, le goûter ! Pas encore décidé si ce sera thé ou infusion. Le thé parfois perturbe mon endormissement. J'ai besoin de bien dormir. <br /> Pendant que je déguste mon cake aux fruits bio (je n'en ai pas trouvé d'équitable), gaz et pétrole de schiste pourrissent les sols dans l'est canadien, et sur le rivage antarctique des touristes aventureux jettent des poissons aux manchots empereurs.<br /> <br /> Il est 19h30.<br /> Tout en dînant légèrement pour garder la ligne, je vais écouter les infos sur France-Inter, « la première radio de France ». J'aime me tenir informé, rester ouvert au monde. Question de citoyenneté, car, comme beaucoup de mes congénères ayant pratiqué le tourisme, je me sens citoyen du monde. Après tout, mon thé vient des Indes ou de Ceylan, mon café de Colombie ou d'Éthiopie, mon chocolat du Pérou.<br /> <br /> Il est 23h.<br /> Quelle belle journée ! Quelques pages d'un bon polar bien cynique et bien sanglant, histoire de me vider la tête. Je suis parfois obligé de relire deux ou trois fois une phrase ou l'autre, car mes yeux se ferment : j'ai bien travaillé aujourd'hui.<br /> <br /> Il est minuit passé.<br /> Je n'arrive pas à m'endormir. Je me demande bien pourquoi…
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A
Bonjour Mr Sagault,<br /> <br /> Je viens de me renseigner pour vos problèmes de sommeil ( j'ai les mêmes), l'industrie pharmaceutique et chimique me confirme qu'il existe des solutions épatantes : Lexomil et consorts. <br /> <br /> Ils me disent aussi (je les ai directement dans l'oreillette) que les paquets sont facilement reconnaissables ayant comme slogan imprimé sur les boîtes : "Jusqu'ici tout va bien." De plus me disent-ils : "si vous retournez les boîtes vous entendrez bééé". Formidable n'est-ce pas?<br /> <br /> On est sauvé. Amen.
B
Je précise mon texte pour lever toute ambiguité
B
Beau texte parce que pertinent. Merci.<br /> Certainement une ambiguité due à mon emportement : il ne s'agit en aucun cas de faire table rase du passé. Bien au contraire, il faut le scruter car il est riche d'enseignements, et sans passé pas d'avenir. Quand j'écris que tout est à remettre à plat, je veux dire qu'aucune "amélioration" du système n'est envisageable. Il s'agit d'inventer autre chose, il s'agit d'une nécessaire réflexion radicale, d'une nécessaire remise en cause fondamentale, en aucun cas d'adaptations, de "réformes" qui ne sont que des leurres. Quoi, comment, je ne sais pas, mais je sais que c'est indispensable, même s'il est trop tard. Cela ne peut se faire, justement, qu'en tenant rigoureusement compte du passé.