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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Art et art des apparences

8 Février 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Baux-de-Provence, cathédrale d'images, spectacles son et lumière, Imagine Van Gogh, Montréal, Hannah Arendt, Musée de Cluny Paris, Antonello da Massina, Yannis Xenakis, Polytope, Bill Viola

 

Dans les années 1950 les châteaux de la Loire inaugurèrent les premiers spectacles son et lumière tels que nous les connaissons encore aujourd’hui. Ces spectacles ont au moins le mérite de célébrer un lieu prestigieux et de susciter une création originale.

En 1960 le journaliste et photo-cinéaste Albert Plécy, eut l’idée d’un procédé de projection révolutionnaire. Il voulait parvenir à « noyer le spectateur en lui imposant de renoncer à ses habitudes de lecture » (peut-être s’agissait-il déjà d’occuper et de contraindre l’espace mental disponible du pékin lambda, comme le déclarera plus tard un très subtil directeur-général de TF1). Il occupa à partir de 1975 le site des gigantesques carrières abandonnées des Baux de Provence pour créer sa « Cathédrale d’images ». 

 

Deux de ses disciples ont repris son concept d’ « image totale » pour élaborer une production intitulée Imagine Van Gogh présentée d’abord au Havre, en 2019 au Carré des Docks, et maintenant à Montréal, au Centre d’Art Arsenal, un ancien chantier naval.

Nous sommes là en présence d’un détournement de l’Art par la technique triomphante. Une marchandisation à très grande échelle pulvérisant ce qui se pratique depuis plusieurs décennies dans les boutiques de musée, du papier toilette à l’image de la Joconde au porte clé Rembrandt. Autrement dit, l’Art transformé en objet de consommation. Hannah Arendt a écrit des choses fort pertinentes là-dessus. La diffusion massique de gadgets néo-artistiques n’accroit en rien les connaissances, pas plus que le goût pour l’art en tant que tel. Elle pourrait se révéler aussi néfaste pour l’esprit que les boissons sucrées pour l’organisme.

 

Dans le cas qui nous occupe, il ne s’agit de rien d’autre que d’un spectacle faisant main basse sur l’œuvre d’un artiste dont il détourne le travail. Le spectacle peut se révéler de qualité, il semblerait qu’il le soit effectivement, il importe toutefois de ne pas se méprendre sur sa nature véritable, qui est de faire tinter le tiroir-caisse grâce à une duperie séductrice. La promotion ou la diffusion de l’Art n’ont pas grand-chose à voir là-dedans.

 

Précisons.

L’apparition d’une technique ou d’un procédé nouveaux bouscule le paysage de diverses manières. Ou bien elle envahit et soumet très rapidement les domaines concernés, ce qui est le cas de la plupart des innovations inondant le marché du soi-disant progrès, ou bien elle est appropriée par les acteurs impliqués, qui l’ajoutent à leur palette comme une possibilité nouvelle de s’exprimer et d’agir. Tel fut le cas de la peinture à l’huile, importée des Flandres en Italie par Antonello da Messina,  qui a permis l’envolée de l’Art à partir du quattrocento. Il en fut de même avec l’apparition des couleurs en tubes, à l’origine du travail sur le motif cher aux Impressionnistes. De nos jours, électronique et vidéo bousculent la donne. Certains, comme Yannis Xenakis avec son Polytope de 1972 au musée de Cluny, à Paris, ou Bill Viola avec l’ensemble de ses réalisations, se sont emparés des possibilités nouvelles pour les outrepasser et les mettre au service de leurs créations auxquelles des perspectives à découvrir sont offertes.

D’autres, par contre, font de l’emploi du nouveau une fin en soi, sans plus. Il s’agit alors au mieux de bons artisans maniant avec dextérité un nouvel outil.

Éternel dilemme, répétition artisanale ou industrielle souvent brillante du même, ou création artistique ?

Reprenons pour tenter une mise au point.

Les productions à partir d’images d’œuvres détournées cherchent avant tout le spectaculaire, grand public. Elles se cantonnent à la surface des choses et s’évertuent à montrer sous des apparences propres à surprendre, gigantisme, ruptures d’échelle, morcellement. A ce titre, elles desservent les artistes dont elles s’emparent en les instrumentalisant. Michel-Ange, Léonard de Vinci, Bosch, Breughel, Cézanne, Picasso, Gaudi, Arcimboldo, entre autres, ont déjà fait les frais d’opérations de ce genre. Des compositeurs appartenant au grand répertoire sont également requis : Prokofiev, J-S Bach, Saint-Saëns, Eric Satie, Haendel, Schubert, Mozart, etc.

Dali, qui aurait sans doute souscrit à l’idée, est annoncé ce printemps à venir aux Baux-de-Provence. Double traquenard, entretenir l’idée que Dali est bien plus qu’un très habile illusionniste, et prolonger le jeu d’une mystification qu’il a pratiquée sa vie durant.

Ce système invasif qui cherche à « noyer le spectateur en lui imposant de renoncer à ses habitudes de lecture » parait hautement dommageable à une saine fréquentation des maîtres.

Culture du Reader’s digest (une œuvre réécrite et condensée en un petit nombre de pages), apologie de la « lecture rapide », le procédé est à l’art ce que la fast food est à l’approche de la gastronomie. 

Formatage, formatage des esprits grâce à un vernis superficiel, propre à permettre d’avoir l’air, dans l’entre soi pseudo mondain des dîners en ville ou des conversations oiseuses. Ainsi s’élabore une culture parallèle au rabais, aussi envahissante que des algues toxiques venant étouffer le sens commun.

Que passe le cirque !

 

Le rapport à l’art est de toute autre nature, les gugusses à paillettes forment un obstacle majeur, parfois quasi infranchissable.

Ce rapport tissé d’intimité, de spontanéité, nécessite l’épreuve de la confrontation face à face. Essentielle la lenteur du regard susceptible de modifier l’écoulement du temps pour qu’un dialogue intérieur s’établisse. Pour que le mystère de l’évocation apparaisse.   

Intensité et intériorité vont de pair. L’artiste a déposé du temps sur son œuvre, au regardeur d’en faire de même pour accéder et ressentir.

Regarder diffère absolument de visiter. A chacun son rythme, à chacun ses résonances.

Une exposition ne se consomme pas, elle se déguste avec sobriété, gage de l’accès à l’exquis. S’empiffrer de petits fours industriels n'apporte guère, même s’ils possèdent une vertu sédative.

Aucun artifice possible.

Imagine Van Gogh - Le Havre et MontréalImagine Van Gogh - Le Havre et Montréal

Imagine Van Gogh - Le Havre et Montréal

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M
Très bel article. Surpasser la technique, l'utiliser, la travailler ou l'exhiber, sans lui donner plus de sens.
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A
Alain Sagault le samedi 08 février 2020 à 21:18 sur Art et art des apparences<br /> « Je hais le beau qui ne pose aucune question. »<br /> Voilà une belle phrase, qui me pose question, et pas forcément celle qu’elle semble poser ! Et m’a fait<br /> aussitôt revivre deux concerts mal vécus ces dernières années.<br /> À Venise, depuis longtemps, 3 ou 4 orchestres ont à leur programme, toute l’année, qu’il pleuve ou<br /> qu’il vente, les 4 Saisons de Vivaldi.<br /> Il y a près de 70 ans que je les écoute. Elles ne me posent pas de questions, elles me donnent des réponses parfaites – pourvu que je les entende.<br /> J’ai souvent entendu des mélomanes de Café du Commerce les décrier : encore les 4 Saisons, c’est<br /> ringard, on a entendu ça cent fois, pitié !<br /> Sauf que j’ai envie de leur poser une question.<br /> Est-ce l’œuvre qui perd de sa nouveauté, ou notre oreille, notre regard qui s’habituent, notre curiosité<br /> prise en défaut laissant place à l'insidieuse couche de crasse de l’habitude ?<br /> C’est notre regard qui s’use, pas l’œuvre.<br /> Parce qu’à mes yeux, la beauté, la vraie, est hors de question. Elle s’impose – si nous nous rendons<br /> disponibles.<br /> Pour le dire autrement, même au plus sceptique, la beauté pose toujours… la question de la Beauté !<br /> À peu près indéfinissable, et d'autant plus présente – imparable, dès qu’on ne choisit pas de l’ignorer.<br /> Ce que nous faisons tous presque à tout moment, peut-être tout bêtement pour pouvoir continuer à<br /> vivre.<br /> Parce que la beauté est un arrêt, comme pour le chien débusquant soudain le gibier, et que c’est en<br /> cela aussi qu’elle pose question. On ne peut pas être toujours à l’arrêt, mais ne pas savoir s’arrêter,<br /> c’est être déjà mort.<br /> Il me semble que dès qu’il y a beauté, il y a question, parce que la beauté reste un mystère. Rester<br /> mystérieuse, c’est la beauté de la beauté…<br /> Cette question que pose l’existence de la beauté, c’est à nous d’y répondre et nous n’en sommes pas<br /> toujours capables, même quand nous en avons envie.<br /> Je ne jurerais pas que toutes les grandes œuvres posent des questions. Les plus grandes à mon sens<br /> portent en elles-mêmes toutes les réponses aux questions qui y sont posées, réponses parmi lesquelles<br /> il nous appartient de trouver la nôtre. Pour ne prendre que ces deux exemples, les plus grandes<br /> pièces de Molière et de Shakespeare ont la force de l’évidence, et donnent au spectateur la volupté<br /> de la réalité clairement révélée dans toute sa complexité – le paradoxe du génie.<br /> Caravage, Vermeer, Rembrandt, Monet ou Van Gogh, au hasard, ne nous posent pas de questions. Ils<br /> nous donnent des réponses, dont la force peut déranger nos propres réponses, nos réponses habituelles, et c’est alors nous qui nous interrogeons.<br /> Les deux concerts que j’évoquais au début de cette tentative de réflexion m’avaient frappé, et profondément irrité, chacun d’eux illustrant l’un des deux pièges dans lesquels nous pouvons facilement<br /> tomber quand nous connaissons trop bien une œuvre d’art, quand son excès de beauté la rend si excessivement présente qu’on ne la voit ou ne l’entend plus – littéralement, on la connaît si bien qu’on<br /> ne la sent plus.<br /> Dans le premier, des musiciens ronds-de-cuir, empêtrés dans la lassitude d’une corvée routinière, cachetonnaient sans pudeur, et les Quatre Saisons du solaire Antonio prenaient l’allure d’un pensum<br /> expédié dans le brouillard lugubre d’une interminable après-midi d’hiver.<br /> Dans le second, des interprètes gourmés, d’une insupportable fatuité, adoptant des tempi délirants,<br /> procédaient allègrement au massacre d’une partition rabaissée au rang de faire-valoir d’une virtuosité<br /> à la fois ridicule et barbare à force d’excès inutiles.<br /> Fonctionnaires et aventuriers de pacotille avaient juste oublié d’écouter ce que Vivaldi avait à leur<br /> dire des quatre saisons sur la lagune et de la façon dont avec un peu d’humilité, beaucoup de travail<br /> et d’amour, on peut si justement les évoquer en musique qu’une écoute à peine attentive, simplement<br /> ouverte, sans préjugés ni « savantes » œillères, les retrouve quatre cents ans plus tard avec toute la<br /> force et la saveur des souvenirs d’enfance.<br /> C’est un troisième concert, en plein air celui-là, par de jeunes musiciens en jeans, campo Santa Margherita, qui quelques mois plus tard me rendrait Vivaldi, les quatre saisons de mon enfance et l’enthousiasme de cette musique si discrètement parfaite qu’entre les mains de ceux qui la jouent avec<br /> amour elle semble couler de source.<br /> Pour moi, au fond, plus c’est beau, moins ça pose question, parce que plus cela ouvre à l’évidence.<br /> ÉVIDENCE : Caractère de ce qui s'impose à l'esprit avec une telle force qu'on n'a besoin d'aucune<br /> autre preuve pour en connaître la vérité, la réalité.
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P
Le capitalisme par sa fille aînée: la marchandisation, a toujours récupéré ce qui pouvait le mettre en cause, poser une question c'est déjà remettre en question. Les plus grandes œuvres posent des questions, une fois emballées, sucées, régurgitées et cloisonnées, elles ne sont plus que "belles". Je hais le beau qui ne pose aucune question.
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A
La beauté est-ce l'Homme ajouté a la Nature?<br /> <br /> Je prends ici la liberté d'accommoder l'aphorisme originel qui est : " l'Art c'est l'Homme ajouté à la Nature." (Francis Bacon).<br /> Pour ma part j'ai rencontré cet aphorisme dans, Les frères voyants de Paul Eluard.<br /> On attribue parfois cette citation à Vincent van Gogh qui la cite dans l'une de ses lettres à son frère : "Je ne connais pas de meilleure définition du mot art que celle-ci : « L'art, c'est l'homme ajouté à la nature », la nature, la réalité, la vérité, mais avec une signification, avec une conception, avec un caractère, que l'artiste fait ressortir et auxquels il donne de l'expression, « qu'il dégage », qu'il démêle, affranchit, enlumine."<br /> <br /> Je dois dire que pour moi aussi, l'énoncé, "Je hais le beau qui ne pose aucune question", me donne réflexion.<br /> <br /> Qu'est-ce que le Beau? <br /> <br /> En de ça de l'Idée platonicienne, du concept de professeur es philosophie, du Beau dans l'Art, la première sensation qui me vient est la beauté d'un océan et du lieu à l'aube, vers cinq six sept heure du matin, selon la saison, seul dans l'eau, à glisser sur l'existence d'une vague. À savoir qu'une session de surf demande une connaissance très approfondie de la mécanique d'un lieu (houles, marées, vent, orientation du littoral, fond marin, courant, données météorologiques...). Avant de se mettre à l'eau parfois après des heures de recherche du bon endroit, il y a l'observation des conditions (les vagues, les houles, leurs fréquences, leurs nombres par séries, dans chaque série quelles sont les plus belles vagues, les dangers, le line up - l'endroit où l'on se lève -, par où et quand entrer à l'eau pour ne pas trop s'épuiser, prendre des repères sur le littoral pour qu'une fois à l'eau l'on puisse bien se replacer...).<br /> <br /> Là, dans ces moments particuliers, parfois, le Beau amène la sérénité, une sagesse, comme une existence comblée qui se suffit à elle même. quand tout est à sa place.<br /> Moments d'autant plus chers, que pour une bonne session, souvent ce sont des dizaines et des dizaines dans la difficulté, l'attente, la frustration.<br /> <br /> Ainsi pour moi le Beau n'a pas de question à me poser, c'est pleinement exister.<br /> <br /> P.S : Pour l'Art, je comprends effectivement que l'on puisse dire: "je hais le beau qui ne pose aucune question", même si je ne suis pas sûr de voir la chose comme cela. À approfondir. En tout cas votre énoncé lui nous fait poser des questions. Pour cela merci.