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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Rencontre inattendue

27 Février 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #S Weil, A Badiou, D Trump, La Boétie, JJ Rousseau

 

Le télescopage d’un hasard malin fait que deux livres écrits à près de quatre-vingt ans d’écart viennent de se rencontrer sur ma table de travail.

Simone Weil a rédigé sa Note sur la suppression générale des partis politiques peu après l’effondrement politique et militaire de la France en 1940. Alain Badiou vient tout juste de publier Trump, face au désastre de la mondialisation financière.  

 

1

 

Pour Badiou, il s’agit non seulement de comprendre et de faire comprendre ce qui fait qu’un Trump ait pu être élu Président des EU, mais aussi de réfléchir à la conduite à tenir face à la victoire éclatante du capitalisme libéral, que constitue l’événement. 

Trump en tant que tel, individu vulgaire, mysogine, raciste, violent, intellectuellement limité, à l’imprévisible incohérence, est bien moins intéressant que le symptôme dont il est la marque. Cette notion de symptôme à décrypter innerve l’ensemble du propos.

La victoire du capitalisme libéral qu’il révèle tient au fait que désormais l’idée qu’aucune alternative n’existe plus face au système en place, quels que soient ses vices. Le capitalisme libéral a réussi à convaincre le plus grand nombre qu’aucune voie n’existe que lui-même. Qu’il est par conséquent « le seul destin possible pour l’espèce humaine. » En effet, « le rôle de l’Etat est le même partout : protéger les inégalités, protéger le monstre. » L’indifférenciation des pseudo différences politiques est la règle générale. Tous les Etats ont le même but. La bourgeoisie mondiale possédante est uniforme, à quelques nuances politiques mineures près encore attachées à l’idée de Nation. Tous les membres de la classe défendent à leur manière le monstre.

La contradiction gauche-droite déclinant, celle-ci ne peut que croitre aux extrêmes. D’où l’apparition de personnages étranges, nouveaux voyous, gangsters aux marges du système, ouvrant la possibilité d’une nouvelle forme de fascisme. Ces mafieux opèrent un « fascisme démocratique » tissé de haine, de violence, de mépris de la logique, de détestation des intellectuels et du pouvoir judiciaire, ainsi que d’incohérences. Ils entretiennent un faux effet de nouveauté, sur l’arrière-plan très ancien du culte du succès sur les autres (Sarkozy, Berlusconi, Orbán,  Erdogan[1]). Trump n’est que le symbole de cette décomposition.

La politique se résume désormais à des affrontements de styles différents à l’intérieur du même monde : Hillary Clinton/Donald Trump ; Macron/Trump.

Voici largement de quoi alimenter un profond désarroi populaire entretenu par l’absence de vision d’un avenir différent envisageable, assortie d’une stratégie ad hoc.

Une réflexion radicale s’impose de manière urgente, en lieu et place de joutes stériles à propos d’un personnage donné. Répéter sans cesse les mêmes choses est parfaitement inutile et démobilisateur, car totalement improductif.

Il faut faire réapparaitre la nécessaire possibilité d’un choix fondamental face au capitalisme libéral triomphant. C’est-à-dire face à la concentration frénétique du capital débouchant sur l’installation d’une « monarchie financière mondiale ».

Dès lors que l’on admet le capitalisme comme seule voie possible rien ne peut vraiment l’ébranler[2], nous dit Badiou. Constater ses vices et ses travers, les dénoncer, ne peut avoir aucune conséquence.[3]

De ce point de vue, Trump est une figure cohérente.

Dès lors, que faire ? Réponse : commencer par élaborer un consensus négatif, puis s’attacher à constituer une idéologie commune susceptible de réunir des subjectivités différentes, sachant bien qu’accepter de participer au pouvoir existant équivaut à se soumettre, donc à se renier. Des expériences limitées démontrant qu’Autrement est possible existent çà et là. Les encourager s’impose évidemment[4].

Le parlementarisme n’est que complicité de fait, il entretient une contradiction de faible intensité, non vraiment gênante pour le Pouvoir, une illusion en fait.

En France, la gauche est moribonde les décisions sont issues d’arbitrages entre diverses fractions de la droite. D’où la perte d’intérêt pour une large portion du corps électoral.  

La servilité des Etats européens, des institutions européennes, à l’égard des Etats-Unis témoigne de « la soumission universelle des Etats au capitalisme financier qui régente notre monde. »[5] « Les gouvernements « démocratiques » ne sont composés que de fondés de pouvoir du Capital. »

Le symptôme de la victoire de Trump est à prendre comme une ouverture indispensable à saisir, vers de nouvelles perspectives.

Citations conclusives :

« … obligation d’opposer au capitalisme mondialisé, non pas des gesticulations morales ou « démocratiques », nos pas des revendications libérales ou libertaires, non pas des mouvements aussi sympathiques que vains, mais une Idée, à partir de laquelle, autour de laquelle, composer en effet un programme, une organisation, et de vastes mouvements. Une Idée qui va jusqu’à affirmer que nous devons sortir, non  pas seulement du trumpisme, non pas même seulement du capitalisme moderne, mais de la vaste époque de l’existence des humains ouverte il y a pas mal de millénaires, par la révolution néolithique. Epoque où se sont simultanément imposés la propriété privée, des terres d’abord, puis de puissants moyens de production, la transmission familiale des richesses issues de cette propriété et, finalement, le pouvoir armé d’Etats chargés à la fois de maintenir ce système et de dissimuler, sous les oripeaux du nationalisme et/ou  la démocratie, que ce maintien est  leur seul objectif stable. »

(…)

On évitera toute forme de soutien constant, notamment électoral ou syndical, à des forces dont il est évident que le but n’est que de conquérir des positions de pouvoir à l’intérieur de l’ordre dominant. On ne fera en particulier nul usage de la catégorie sous laquelle se présentent toutes les trahisons, à savoir la catégorie électorale de gauche. »[6]

 

2

 

Certains textes sont essentiels, nombreux sont les gens qui en parlent, mais on peut se demander s’ils ont jamais été vraiment lus. Il en est ainsi du Discours de la servitude volontaire (La Boétie), ainsi que du  Contrat social, de J-J Rousseau. Bien que fort importante mais sans doute moins connue, la Note sur la suppression générale des partis politiques, de  Simone Weil, est probablement tout aussi peu lue. Or, huit décennies après sa rédaction, cet essai demeure confondant d’actualité.

Pour l’auteure, l’origine des partis remonte au Club des Jacobins et à la Terreur. La pression des événements d’alors fit que, sur le continent européen, « le totalitarisme est le péché originel des partis. (…) le fait qu’ils existent n’est nullement un motif de les conserver.»

Sont-ils un bien, sont-ils un mal, qu’en est-il de la démocratie ?

Le bien ne peut résulter que de la vérité, de la justice, et de l’utilité publique. La démocratie n’est qu’un moyen de parvenir au bien. Une constitution démocratique doit d’abord établir un état d’équilibre dans le peuple, dont ensuite seront mises à exécution les volontés, hors de tout affect, comme de toute passion. Les élections doivent permettre l’expression des volontés relatives aux problèmes existants, et non pas « seulement un choix de personnes. » (Nous sommes loin de ce que nous connaissons aujourd’hui.)

Dès lors que règnent les passions partisanes, des factions, des gangs criminels (mafieux), rendent inaudibles la voix de la justice et celle de la vérité. (Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé…)

Quelles sont les caractéristiques des partis ?

« Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.

Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.

La première fin … de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire… (…) C’est pour cela qu’il y a affinité, alliance, entre le totalitarisme et le mensonge.»

Peu à peu,  au fil du temps, la « lèpre » de la soumission à des postulats non vérifiés fondant les Eglises profanes que sont les partis « a contaminé toute la vie mentale de notre époque.  (…)

Comme « il est douteux qu’on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, (il faut) commencer par la suppression des partis politiques. »

Le caractère iconoclaste et radical de cet essai est tout à fait propre à inciter le lecteur à penser par lui-même, et à forger ses propres convictions.

Exercice méningé aussi sain qu’hygiénique !

 

Notes JK

[1] Et Macron aussi

[2] D’où son extraordinaire capacité à tout récupérer à son profit, à annihiler toute contestation

[3] Des mois de contestation ne valent rien face à une majorité aux ordres, ou au 49-3

[4] Cela peut sembler utopique, mais sans rêve rien de nouveau n’est sans doute possible (exemple des groupes alternatifs, bio-culture, enseignement, etc.)

[5] Alignement sur les mesures de rétorsion à l’égard de l’Iran, par exemple

[6] Rien de plus dangereux que de confier le Pouvoir à qui le souhaite, le risque de comportements incontrôlables est alors entier (cf. Etienne Chouard, Notre cause commune)

 

S. Weil, Suppression..., Allia éd, 47 p., 3 € // Badiou, Trump, PUF, 95 p. 11 €S. Weil, Suppression..., Allia éd, 47 p., 3 € // Badiou, Trump, PUF, 95 p. 11 €

S. Weil, Suppression..., Allia éd, 47 p., 3 € // Badiou, Trump, PUF, 95 p. 11 €

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P
CITOYENS ! (bientôt 150 ans mais tellement actuel !) <br /> <br /> Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant votre propre vie, souffrant des mêmes maux.<br /> Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus ; les uns comme les autres ne considèrent que leurs propres intérêts et finissent toujours par se considérer comme indispensables.<br /> Défiez-vous également des parleurs, incapables de passer à l'action ; ils sacrifieront tout à un discours, à un effet oratoire ou à un mot spirituel.<br /> Évitez également ceux que la fortune a trop favorisés, car trop rarement celui qui possède la fortune est disposé à regarder le travailleur comme un frère.<br /> Enfin, cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du Peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue.<br /> Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c'est aux électeurs à choisir leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter.<br /> Nous sommes convaincus que, si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considèreront jamais comme vos maîtres. »<br /> <br /> — Hôtel-de-Ville, 25 mars 1871, le comité central de la Garde nationale.
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