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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Parole contre paperole

12 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Mont Sinaï, désert de Judée, grotte de Hira, Mahâbhârata, Ramayana, Hamlet, droit à la parole, 49-3, Sans papiers, Jérôme Ferrari, .Labiche, Kafka

Poète… vos papiers !

Léo Ferré

 

Au début la parole. Les trois religions du désert sont fondées sur le Verbe. Mont Sinaï, désert de Judée, grotte de Hira, lieux à partir desquels la Parole divine fut délivrée. Aèdes de l’Antiquité grecque, trouvères et troubadours du Moyen-âge diffusèrent de longs poèmes épiques, mémoires de temps fondateurs. Mahâbhârata et Ramayana, sont en Asie les deux grandes épopées inscrites dans cette perspective mystico historique de la suprématie de l’oralité sur l’écriture. Shakespeare ne manque pas de souligner la moindre valeur de l’écriture : - Que lisez-vous Monseigneur ? – Bla, bla, bla (words, words, words) [Hamlet II, 2].

Aujourd’hui encore la prestation de serment, acte solennel, passe par l’expression orale, indispensable à l’engagement personnel.      

De nombreuses expressions courantes témoignent de la singularité exemplaire de la parole :

Croire sur parole, honorer la parole donnée, être fidèle à sa parole, être de parole, parole d’honneur, donner sa parole, etc.

L’exercice de la parole suppose l’existence d’un collectif, un discours, de l’éloquence, un partage.

Contrairement à l’écrit, la parole ne peut pas s’effacer (d’où l’importance des systèmes d’écoute, ou ces annonces sinistres à l’occasion de démarches téléphoniques : Attention, cette conversation va être enregistrée..).

Le droit à la parole est l’une des modalités de l’exercice du pouvoir. Sa distribution est un puissant instrument de contrôle des situations. La démocratie parlementaire en fournit une illustration, notamment en ces temps de confinement où le nombre des députés admis à siéger en même temps est strictement limité, ce qui permet de passer à la trappe amendements et avis divergents.

Donner la parole, ou la rendre à ceux qui ne l’ont pas, accompagne l’exercice normal de la démocratie (il y a beau temps que nous n’en sommes plus là). En limiter l’usage est toujours synonyme d’arbitraire et d’autoritarisme, le recours au 49/3, qui permet de clouer le bec à l’opposition, tout particulièrement.

Au fil du temps, le Droit et le juridisme qui l’accompagne ont contraint la parole à céder le pas à l’écrit. Une apothéose très récente réside en ces ridicules attestations à remplir pour s’autoriser à vaquer à quelque occupation extérieure, négation absolue de la valeur d’une déclaration orale, triomphe de la paperasserie bureaucratique crétine, méprisante et abêtissante.

Enchaînement fatal de la perte du soi au profit de la nécessité de documents d’état si vil. L’absence de papiers conduit inexorablement à la non existence. Un sans-papiers devient un non être que l’on peut laisser à la rue. Mieux, que l’on doit chasser en tant que nuisible.

L’existence nécessite des preuves pour pouvoir prétendre exister. D’où les techniques d’identification pour vérifier que celui-ci est bien l’unique identique à lui-même. La parole ne vaut plus rien. Se contredire, mentir, dissimuler, incompétences ? Foutaises !

Peu à peu, tranquillement, fruit de nombreux conflits armés, la notion de frontière entre Etats s’est affirmée au détriment du libre passage. L’arbitraire l’ayant emporté, le juridique trouva pâture ; la notion d’identité à prouver, d’origine, d’appartenance, s’est installée comme une évidence, terreau favorable au développement de la suspicion, donc du contrôle, donc de la haine. Aujourd’hui nous en sommes aux gestes barrière, à la distanciation sociale, aux zones rouges et vertes (terrible rappel de la zone occupée et de la zone libre des années 40), la société est en miettes, bonnes à ramasser, semences de l’aventurisme totalitaire.

Inadmissible bien qu’envisageable ; rappel de Jérôme Ferrari : le pire n’est peut-être pas toujours certain, mais il est toujours possible. L’avenir dépend de l’engagement de chacun, à sa place, en relation avec son entourage. Refuser l’injonction mortifère, parler, échanger du mot, des réflexions, proposer, inventer des réponses nouvelles, partager, prendre des initiatives… Entendons ce que nous disent Vincent Lindon et aussi Ariane Mnouchkine.

Alors qu’ils exigent attestation, déclarations, certificats, preuves diverses, cela n’empêche guère élus et dirigeants de nous demander de les croire sur… parole !

Embrassons-nous Folleville ! Labiche précurseur de Kafka ?

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A
Bonjour Jean.<br /> <br /> Toujours de quoi alimenter chez vous, l'échange, le partage, la transmission par les références.<br /> Que l'on soit d'accord ou pas, est là toute la richesse. Les nuances.<br /> <br /> Nous le savons bien : "Il faut des maîtres pour se passer de maître."<br /> <br /> Une observation.<br /> <br /> Notre contemporanéité est le processus du passage de l'écrit à l'image, après celui de l'oral à l'écrit que vous décrivez. Régis Debray ici, dans ses derniers ouvrages*, ouvre des portes.<br /> Le spectacle peut avoir lieu. Il est effectivement primordial, pour certain(e), de sortir de cette parade pour pratiquer, par sa propre existence et sa présence sincère, une certaine "Liberté".<br /> <br /> * dans l'ouvrage "Civilisation" entre autres références<br /> <br /> Cordialement.
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