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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Réveil

30 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Confinement, Déconfinement, Klemperer LTI, Bruno Latour, Pulsion de vie

 

Lorsqu’une épreuve, un bouleversement, intervient, la personne affectée peut se trouver dépassée, débordée, incapable de se ressaisir, et finir vaincue sans espoir de recouvrance. Après une période de complet désarroi, elle peut aussi bien trouver quelque bénéfice à l’épreuve, dont elle parviendra à faire son miel. La vie n’est pas avare de circonstances de ce genre : ou bien on en crève, ou bien on en réchappe plus fort qu’auparavant, avec d’autres vues sur des bricoles telles que la vie ou la mort. Une fois au fond de la piscine, un coup de talon peut donner l’impulsion nécessaire à la remontée.  Le père Freud nomma pulsion de vie le symétrique de la pulsion de mort.

 

Le confinement première version, d’autres pourraient suivre, touche à sa fin, mais pas l’inquiétude face aux arrières plans d’un déconfinement progressif assez désordonné. Nous sommes en période de réveil post traumatique. Le déconfinement comme salle de réveil.

Qu’en est-il de ces deux mois, ont-ils modifié quelque chose, marqueront-ils une amorce de changement ? Il est probable qu’ils ont permis à certains d’entre nous de grandir, c’est-à-dire de faire évoluer leurs points de vues. Si cela s’avérait pour une minorité, il se pourrait qu’alors s’esquisse une (possible) évolution sociétale. Les changements ne sont-ils pas toujours le fait de minorités agissantes ? Parler, se laisser aller après une épreuve, permet une décompression, des échanges, des échappées belles, aussi. Que revienne vite ce temps des confrontations de points de vue, dont les Nuits debout et les Ronds-points des gilets jaunes furent récemment les lieux de prédilection.

Propos niaiseux, bêtifiants ? Risque à prendre, à savourer sans aucun doute.

En quoi aurions-nous (un peu) grandi ? Divers éléments de prise de conscience fondamentale m’apparaissent, sans prétention d’exhaustivité, ni de véracité. Il s’agirait d’une sorte de dégraissage d’esprits embrumés par un abêtissement orchestré par le Pouvoir au-travers de médias à sa botte.

 

Si j’en crois mes divers alentours, de prime abord le constat est largement répandu de l’incompétence mensongère de nos dirigeants, dont l’entretien de la peur collective est l’arme principale. Ils ne maîtrisent rien d’essentiel et cherchent à le cacher avec une maladresse insigne. Forts de leur ignorance, ils affirment et s’affirment, masqués par des propos pseudo scientifiques. L’incohérence, les contradictions, et le flou de leurs décisions peinent à occulter leur seul souci d’une santé rentable, santé physique au bénéfice exclusif de la santé économique, unique préoccupation. La Santé devient l’impératif catégorique auquel nous devons nous soumettre. La mort, la maladie, la fatigue, ne sont plus que des fautes sociales à éliminer de toute réflexion. Et cependant, ces deux mois de confinement ont puissamment réinstallé la Mort comme élément constituant de la Vie, ce que nous avions tendance à oublier, influencés par le mythe d’une jeunesse prolongeable à volonté, par le mirage d’une consommation effrénée, et enfin le pseudo besoin de parcourir la planète, pour découvrir in fine que le monde a rapetissé à vue d’œil à coup de mondialisation galopante, et que l’uniformisation est un mal redoutable parce qu’insidieux. Un virus s’attaquant à l’esprit.

L’aisance est effrayante avec laquelle l’ensemble d’une population peut se trouver soudain dépossédé des libertés les plus fondamentales, telles qu’aller et venir à son gré, vaquer à ses occupations quotidiennes, se divertir. La liberté d‘un peuple peut se trouver confisquée d’une simple chiquenaude, assortie d’un consentement soigneusement apeuré. Des souvenirs tragiques du siècle précédent se pressent à la mémoire en bataillons serrés. C’est là notamment qu’apparait le pouvoir des mots de la parole officielle, mots qui pensent à la place de ceux qui les reçoivent, ainsi que Viktor Klemperer le mit en lumière dans son ouvrage LTI, la langue du 3e Reich. Immense est notre fragilité collective.

Outre ces points capitaux, il me semble que ce temps du confinement fut propice à la réflexion générale. Les notions de superflu, d’inutile ou de contestable, concernant nos modes de vie affleurèrent très vite. Cela rejoint ce qu’a noté Bruno Latour dans un article où il incite chacun à examiner ce qu’il est prêt à évacuer ou à conserver, pour en tirer des lignes de force pour l’avenir immédiat. La part de la responsabilité individuelle dans le collectif est ainsi nommée, elle ne peut plus être tranquillement évacuée. La relation Moi-Autrui réapparait dans un monde d’où elle est exclue depuis longtemps. Semblable à chacun des autres, je suis comptable de mes relations à autrui. Unum inter pares. Quelle est la part du singulier, qu’est celle du collectif dans cet écheveau ?

Deux autres faits paraissent aussi marquants, peut-être décisifs :

- La réinstauration des petits métiers et des tâches ingrates sans lesquelles le fonctionnement de la société est bloqué (éboueurs, agents de nettoiement, chauffeurs-livreurs…). Les Soignants, hier estimés trop dispendieux, deviennent aujourd’hui des héros dont une prime et une médaille devraient calmer les ardeurs revendicatives hautement justifiées. Les Enseignants, eux aussi réduits à la portion congrue, sont désormais réputés parangons de dévouement et de disponibilité.

La question se pose désormais du départ entre l’utile de première nécessité à la société et le quasi inutile, voire nuisible. Infirmier, infirmière, enseignant, auxquels j’ajouterai artiste, écrivain, qui montrent que la pensée bien que non marchandise consommable est pourtant essentielle, ou trader, financier, gestionnaire, politicien, néo journaliste aux ordres ?

- La soif notable d’un retour à l’authentique est le second fait notable. L’engouement pour le jardinage, pour la culture, bref, le retour à la campagne, aux produits naturels, l’attention portée aux paysans, sont indéniables. Un de mes amis producteur de graines non brevetées, militant de l’agro-écologie, m’a confié combien grande fut son émotion au constat de surprenantes marques d’intérêt, soudaines et convergentes. Il est loin d’être le seul dans ce cas. La manière dont les producteurs  indépendants se sont organisés pour pallier la fermeture des marchés paysans, et l’importance des demandes à leur égard est tout à fait significative. Il est probable que quelques modes d’achat et d‘approvisionnement vont évoluer jusqu’à peser (un peu) sur les habitudes consuméristes antérieures.

 

Prises de conscience durables, donc modification de certains comportements, et mise en question des « vérités » officielles, vont peut –être contribuer à la mise en place de barrières opposées au retour pur et simple aux pratiques d’avant crise.

Il faudrait bien qu’un jour coagulent les fruits des expériences collectivement vécues ces dernières années. Il faudrait bien qu’une lueur d’azur perce la nuée.

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J
J’ai du mal à partager votre optimisme, aussi tempéré soit-il.<br /> Je crains fort qu’une fois acté le déconfinement, la majorité ayant à l’envi applaudit ses héros s’empresse de retourner à ses occupations du monde d’avant. J’en vois déjà les prémisses.<br /> Certes, certains ont découvert les petits producteurs, l’importance des professionnels de santé (1), des enseignants, mais aussi des livreurs, des éboueurs, etc. Mais je soupçonne que pour une bonne part, il s’agit de personnes qui avaient déjà conscience des problèmes.<br /> D’ailleurs la situation économique sera telle qu’on imagine mal comment mobiliser les moyens indispensables à une nécessaire transformation de notre société : organisation du monde du travail, urbanisme, urgence environnementale…<br /> Ce sont les minorités qui changent le cours des choses, bien sûr, bien sûr. Mais c’est une majorité qui a des revenus insuffisants, doit se taper des heures de transports en commun pour aller au turbin (Ah, vivement les pistes cyclables et vive le vélo électrique !), est mal ou pas logée, mal ou pas nourrie (alors manger bio reste un luxe inabordable pour nombre de nos concitoyens) … <br /> Quelle était la principale aspiration des gens pendant le confinement. Aller chez le coiffeur. Ouf, ils peuvent enfin y retourner. Le monde et les temps changent, chantait Dylan. On atted.<br /> <br /> 1) (1) Fallait-il vraiment encenser dans un même élan des infirmières en première ligne et les personnels des EPAD qui avaient jusqu’alors accepter de travailler dans des conditions de maltraitance insoutenables ?
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A
Bonjour Jean. Votre texte est encore fort goûteux. À se demander ce que font les éditeurs. Autant pour moi, ils n'ont pas le temps, ils préparent la parade du jour d'après. Mais chez les indépendants...<br /> <br /> J'ai visité mon ami en Vendée. Après un bon repas, maigre aux petits oignons, riz sauce maison agrémenté d'un vin blanc iodé d'Oléron, une pensée de mon ami : "Où courent-ils?".<br /> <br /> Je dois dire que je suis resté totalement bouche bée. Effectivement à 43 ans, j'ai l'impression de les avoir toujours vu courir, en globalité. Le monde d'après? Continuer. La forte baisse de la consommation prend à la gorge un nombre important de personnes. Il va falloir rattraper le temps, plutôt se renflouer financièrement. Sur les routes dès l'aube (et ce jusqu'au crépuscule), des camions de BTP, d'entrepreneurs, le pied au planché. Cela est bien sûr compréhensible, mais jusqu'où? Bétonner, bétonner, construire, toujours construire, par pinèdes et par littoraux, bétonner, bétonner, construire, toujours construire. Alors que comme l'enseigne la culture surf (entre autres), le minimal peut le maximal. Besoin de quoi? Un peu de sable, un peu de sel, l'Atlantique. Sans propriété, sans crédit, la peau sur les os, le sourire aux lèvres. Bonne continuation à tous. Dans les phases du deuil, la majorité est au déni. À l'orgueil. À l'adulescence citoyenne.
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