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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Saveurs, parfums

8 Août 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Suzanne Hetzel, Musée imaginaire, Jean-Louis Prat, Fondation Maeght, Enseigne de Gersaint, Néfertiti, Retable d'Issenheim, Grande Parade, Jardin des Délices, Guernica, La Chartreuse de Parme, Masolino

 

 

Que seraient

une lumière sans reflets

un silence sans bruissements

un ciel sans oiseaux

Que serait

une vie sans art ?

 

Attentive à tout ce qui concerne la vie, gestes, empreintes, sédiments divers, ce que les accumulations révèlent de chacun, l’artiste a choisi la photographie comme mode d’expression. Ses images témoignent notamment de la qualité des relations établies avec les personnes ou le sujet choisi. Si la photo se suffit à elle-même, elle ne rend pas nécessairement compte de cette relation. Voici pourquoi depuis quelques années Suzanne Hetzel se soucie d’écrire pour tenter de saisir les rapports existants entre sujets et objets. Photographie et écriture deviennent ainsi deux éléments singuliers d’une démarche artistique, qu’elle développe actuellement à propos des circonstances et des conséquences de ce que j’ai rassemblé au fil du temps. Bien que les mots ne me conviennent pas, elle parle de collection et de collectionneur. Un livre dont elle sera l’auteur, images et textes, rendra compte un jour de ces moments très particuliers.

Des temps de présence nécessaires à cette initiative, assimilables à des périodes de résidence artistique, suscitent de nombreux échanges. Ils suggèrent quelques évocations fort agréables à formuler.

 

Traces et sédiments réunis correspondent tous à des émotions initiales, durables pour la plupart. A chaque objet s’attache un souvenir précis prompt à ressurgir, ils jalonnent une existence, en constituent des repères comme des amers pour le navigateur. Ils disent un moment, une histoire, une actualité durable.

Cette poterie humanoïde parle d’un bref séjour solitaire à Caracas, en quête d’une latinité ancestrale imaginaire,  cette petite lampe à huile en argent repoussé provient d’une enfance évanouie depuis si longtemps, cette huile sur papier me fut offerte par l’artiste lors de notre première rencontre, alors que le courant instantané passait si fort et que je venais d’acquérir une de ses œuvres, ici des cymbales fruits d’un premier séjour au Népal, leur exceptionnelle sonorité entraîne encore aujourd’hui le souvenir de prenantes cérémonies rituelles dans les temples de la vallée de Katmandou, auxquelles répond ce pseudo moulin à prières dû à un artiste qui m’invita naguère à participer avec un récitatif à l’une de ses exposition, etc.

Entre chaque objet et son support, entre chaque œuvre et le mur, existe un intervalle dans lequel se calfeutrent des réminiscences, histoire de l’art, histoire personnelle. Très souvent le tableau recèle une partie de son amont, qui, dès qu’on la sollicite, affleure, envahit et dit la filiation lointaine. L’Art comme façon de donner la main à un présent-passé.

Emaillés de questions, les échanges vont bon train.

Prise de conscience de la richesse d’une bibliothèque dont les origines remontent aux années de lycée, seule permanence réelle malgré les nombreux aléas de l’existence et quelques délestages occasionnels.

Livres, catalogues, brochures, monographies relatifs à l’Art y occupent une place notable. Découverte de l’étroite relation entre ce qui est ici donné à voir et les ouvrages réunis. La documentation nécessaire à l’intelligence des lieux et des propos est à portée de main. Cela s’est construit de soi-même au fil des ans. Illustration de la notion de cohérence, moyen évident d’étalonner paroles et impressions.

 

La présence curieuse et attentive de l’artiste permet d’élargir le propos aux dimensions d’un musée imaginaire personnel et portatif, un peu dans l’esprit d’André Malraux.

Se succèdent et se pressent parfois les réminiscences de lieux et de situations jalonnant un parcours nourri à souhait.

L’art doit circuler autant qu’il est possible, ce qui est souvent le cas grâce aux galeries et aux visites d’atelier. Lorsqu’il semble hors d’atteinte parce que fixé aux murs d’un musée ou bien tenu à distance par les règles d’un marché hors sol, c’est à l’amateur de circuler pour aller à la rencontre, souvent à la découverte, de l’objet de sa passion et des formes à découvrir. Il s’agit là de déplacements spécifiques, très ciblés, et non de visites incluses dans un voyage touristique.

 

Parfois guidé par son très distingué directeur Jean-Louis Prat, dès sa création la Fondation Maeght m’offrit au cours des ans quelques révélations majeures, longues en mémoire et en émotions. Haut-lieu magique originel, très longtemps accélérateur de particules.

Le besoin d’aller contempler une œuvre agit bien des fois comme puissant moteur d’un indispensable déplacement. Il fut à chaque fois question de vérifier pour connaître, d’approcher pour mesurer. C’est ainsi que Berlin, Amsterdam, Madrid, Colmar, le Lac de Côme entre autres, furent des destinations privilégiées, mais non exclusives.

A Berlin, m’attendaient L’enseigne de Gersaint, splendide Watteau à la gloire de l’art et de la peinture, objet principal du voyage, puis le célébrissime buste de Néfertiti. Berlin, surprenante capitale à l’extraordinaire richesse muséale, inenvisagée jusqu’alors. Berlin dont le rapport à l’Art permit d’outrepasser de manière inattendue des interdits liés à l’enfance.

Colmar et le Retable d’Issenheim exigèrent une expédition longtemps différée, grandement justifiée une fois sur place. Avoisiner l’inouï stupéfie, à Colmar comme à Delphes avec son Aurige, ou à Paestum et son Plongeur.

La Grande Parade, testament artistique du directeur du musée d’art moderne, événement phare de 1984, de même qu’une rétrospective Rembrandt dans les mêmes années 80 m’invitèrent toute affaire cessante à Amsterdam. La Grande Parade acheva de me convaincre de l’importance de Francis Bacon ; l’expo Rembrandt, évitant les grumeaux devant les toiles  célèbres, me permit de porter une grande attention aux estampes, qui ne faisaient pas recette.

Madrid, bien sûr, s’impose à qui prête intérêt à Goya, Velasquez, Bosch et son Jardin des délices, mais aussi à Guernica, scruté précédemment à Paris, puis à New York.

Il y a là des rencontres obligées, auxquelles il serait malséant de se dérober. Ces rencontres ne peuvent que fortifier un organisme anémié par le quotidien.

Enfin, sans être nullement exhaustif, le Lac de Côme et ses environs, exactement semblable à la description qu’en fait Stendhal au début de La Chartreuse de Parme, où Masolino da Panicale nous attend tapi en majesté à Castiglione Olona, au Palais cardinal, à la Collégiale et au Baptistère. Visite indispensable à quiconque souhaite tenter de comprendre le passage du gothique au quattrocento. C’est-à-dire saisir l’origine de l’influence italienne sur un art majeur.

Réapparaissent aussi des équipées déraisonnables, à New-York ou à Montréal, pour soutenir une exposition personnelle d’artistes amis, à Edimbourg et Glasgow pour la présentation d’un journal d’artiste dont je fus le créateur animateur treize ans durant. L’Ecosse, une de mes terres d’élection, avec l’Italie.

 

Une vie sans art, cela existe hélas, et cela a quelque chose de terrifiant par le dénuement induit. L’Art est avant tout ce qui donne sens à une existence en la référant en permanence, en lui conférant un goût et une odeur propres. Il est une jouvence permanente.

C’est à coup sûr un devoir que de s’employer à contribuer à la connaissance et à la diffusion de tout ce qui touche à ce domaine, indispensable, étroitement lié à la dignité et à l’authenticité de chacun.

L’Art est bien plus présent et accessible que ne le prétendent les Pompes officielles. Il est quasiment accessible partout, méfions-nous des labels comme des grandes marques commerciales. Ouvrir l’œil, s’informer, questionner, l’Art est à la portée du plus grand nombre, il n’est en aucun cas le privilège d’une « élite » autoproclamée.

Pas plus que sa dimension, la signature ne fait la valeur véritable d’une œuvre.

Parler, lire, noter, écouter ses émotions.

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