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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Il était une fois Jean de La Fontaine…

18 Juillet 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #La Fontaine, Giraudoux, Jouvet, Fouquet, édit de Nantes, Racine, Molière,Oratoire, Jansénisme, La Bruyère, Descartes,Boccace, L'Aretin,, Gide, Suarès, Gracq ,

 

Ce mois de juillet 2021 correspond au qua tre centième anniversaire de la naissance, le 8 juillet 1621 à Château-Thierry, de Jean de La Fontaine. Belle occasion de reprendre une lecture faite aux approches de mes vingt ans, dont la saveur ne s’est jamais affadie. Je sais le livre dans les attiques de ma bibliothèque où je le fais dénicher par un ami, n’étant plus en mesure de gravir moi-même les marches d’un escabeau, quelle qu’en soit la dimension. Défraîchies, pages jaunies et fragiles, Les cinq tentations de La Fontaine me sont délivrées. Je retrouve d’emblée le plaisir délicat du style élégant, de l’humour subtil, faussement désinvolte, brillant et très maîtrisé de Jean Giraudoux, auteur aujourd’hui tombé dans l’oubli, conséquence peut-être d’une identification malaisée de son attitude pendant l’Occupation. (La comparaison avec le destin de Jean Giono vient à l’esprit.) Son souvenir est indissociable de celui de Louis Jouvet qui porta au théâtre ses œuvres majeures. Admirateur de La Fontaine, que l’on ne peut se lasser de lire à tout âge avec un plaisir sans mélange tant son actualité demeure, Giraudoux nous brosse un délicieux portrait du « bonhomme » qu’aucun talent précoce n’a pu signaler à l’attention de ses proches. Distrait au point de ne pas reconnaitre son propre fils dans une assemblée, prodigue et généreux, souvent impécunieux, la solitude et le sommeil semblent avoir été ses passions majeures. Ce qui ne le préserva guère de tentations assez communes telles qu’une vie bourgeoise, les femmes, la vie mondaine, la littérature, et celle du scepticisme et de la religion.

Un air de fraîcheur envahit  la pièce où j’écris, le vent fait bruisser les tilleuls du cours,  le soleil est mesuré comme il convient, La Fontaine s’invite.

 

Ignorant de son talent, il commence par accepter tous les agréments et tous les ennuis d’une tentante vie bourgeoise en province. A vingt ans il n’a pas encore écrit un seul vers, à vingt-cinq ans il est maître des Eaux et Forêts, marié à vingt-six ans, il se satisfait du bonheur bourgeois et des relations familiales assorties. Ses rêveries lui permirent de se garder des impasses de cette existence promise, et de satisfaire son besoin d’aise en quittant famille et fonctions officielles pour atteindre le réel du cœur humain et de la nature, qu’il n’avait jamais vraiment contemplée. Ce n’est qu’à l’orée de la vieillesse, qui s’invitait alors bien plus tôt qu’aujourd’hui, qu’il publia son premier recueil de Fables, il avait quarante-sept ans.

« Qu’est-ce que vivre …

C’est jouir des vrais biens avec tranquillité ;

Faire usage du temps et de l’oisiveté … » (Discours à Madame de La Sablière)

 

Boccace et L’Arétin en poche, auteurs licencieux s’il en fut, La Fontaine s’en va  vers Paris. Là justement où la tentation des femmes tient des assises permanentes. Or, notre homme, plutôt bien fait et bien mis, des portraits d’époque en attestent, est plus porté au libertinage qu’à l’ascèse. Il fait assez peu de cas des femmes, les Contes le disent clairement ; bourré de préjugés issus de ses lectures, il parait en définitive assez benêt. C’est lorsqu’il devient un familier de Fouquet, le surintendant du Roi, qu’il découvre ce qu’est une femme du monde, douée de dons allégoriques qui s’apparentent aux vertus. Il découvre alors qu’il ne connaît rien aux femmes, et qu’il en restera ignorant à jamais. Prenant conscience de son incapacité, c‘est avec respect et admiration surtout qu’il les contemplera désormais. Ce qui ne l’empêchera nullement de céder à des émotions instantanées.

 

A son arrivée à Paris, la tentation du monde développe son avidité d’argent et de succès. Dès le printemps 1658 il se vend par acte notarial au surintendant Fouquet auquel il devra livrer à intervalles réguliers madrigaux et épitres. Par goût du confort, il devient en quelque sorte porte-parole d’un seigneur, courtisan appointé pour chanter ses louanges, l’équivalent d’un présentateur d’émission télévisée, tel que les façonnent aujourd’hui les propriétaires d’antennes. La Fontaine, poète officiel, n’est que complaisance. Après Fouquet, il se mettra au service de la duchesse d’Orléans, veuve du frère de Louis XIII, puis du duc et de la duchesse de Bouillon. En quête d’honneurs et de reconnaissance, Il parviendra à se faufiler à l’Académie française, comme le font aussi bien aujourd’hui quelques beaux esprits avides de prestigieuses bimbeloteries, sortes de miroirs aux alouettes pour personnes conformes

Tout à coup surgissent les Fables, si impitoyables, d’humeur si libertaire, qu’elles paraissent une œuvre de vengeance, une satire de la société, remarque justement Giraudoux. Il se pourrait que ce soit l’amitié qui ait sauvé de la veulerie le poète courtisan. Il reste fidèle à Fouquet, comme à la duchesse de Bouillon, malgré leur disgrâce, ce qui n’est pas sans risque, et lui vaudra la perte de l’accès à Versailles. « Qu’un ami véritable est une douce chose ! », écrira-t-il.

Alors que la littérature du XVIIe siècle masque la pauvreté généralisée et l’amorce du déclin du royaume (abolition de l’Edit de Nantes) pour célébrer la gloire et l’orgueil d’une monarchie dictatoriale, vaste opération de propagande d’Etat, La Fontaine est le seul à ne pas faire abstraction de la misère. (Ce n’est qu’au siècle suivant que l’on recommencera à voir le commun se profiler dans les textes littéraires.) Chacune de ses fables met clairement en garde contre la méchanceté ou l’indifférence des grands, la cupidité des bourgeois, la bassesse des courtisans. Pour Giraudoux, c’est une inconséquente inconscience qui fait passer le poète de la servilité à la liberté d’expression. C’est une nature domestiquée à Vaux qui lui fait apparaître la réalité de la nature, L’hypothèse est digne d’attention, elle permettrait d’expliquer bien des bévues de notre homme, grand gaffeur devant l’Etrnel.  

 

La tentation littéraire se manifeste d’abord par un désir d’écriture pour le théâtre et l’opéra, désir de rivaliser avec les premiers de la classe, Racine, Molière et compagnie, mais il ne parvint qu’à éprouver de l’ennui à la représentation de certains de ses ouvrages. La succession  de tentatives vaines, des échecs avérés même, voulut bientôt que La Fontaine se tournasse vers un genre mineur aussi discret qu’intransigeant, la fable, par laquelle il put dénoncer l’injustice maîtresse du monde fondée sur la méchanceté et l’inégalité des hommes, aussi bien que l’indifférence divine. C’est par les Fables qu’il est devenu l’un des auteurs majeurs de toute notre histoire littéraire, l’un de ceux que l’on conserve sur le premier rayon de sa bibliothèque, que l’on fréquente toujours avec un égal bonheur, chez qui les découvertes s’enchainent, dont l’actualité est d’autant plus forte que nous vivons en des temps d’involutions permanentes où méchanceté et mépris se taillent la part du lion.

 

Le temps est venu d’aborder l’ultime tentation, celle du scepticisme et de la religion. A l’âge de vingt ans La Fontaine fut élève novice chez les Oratoriens, ordre doux n’exigeant aucune obligation de vœu, requérant de ses membres sensibilité et amour de la contemplation. Il semble ne faire aucun doute que notre homme y trouva son compte. Il entrait dans un domaine où l’irréel formait la réalité, ce qu’il rencontrera au château de Vaux, chez Fouquet son premier protecteur, tandis que la mystique catholique ne lui avait suggéré que d’écrire des contes.

Un temps attiré par le jansénisme, doctrine austère de la grâce accordée à quelques-uns seulement, défendue par des ascètes, il prendra ses distances suite à un malentendu consécutif à la lecture d’un conte tiré de l’Evangile. Toujours aussi doué pour la bourde et le contretemps, il se lie avec des protestants au moment de la révocation de l’édit de Nantes, et se fait élire à l’Académie en 1683, à la faveur d’un vote secret désavouant la position du secrétaire perpétuel, plume attitrée du Roi. Quelques tribulations supplémentaires avec de fameux débauchés nous acheminent vers 1688/89 à la tentation capitale, celle de la  philosophie sceptique et du libertinage, alors qu’il aurait pu enfin faire  oublier ses frasques, les amitiés protestantes ayant disparu, exilées ou renégates, et son assiduité aux travaux de l’Académie étant appréciée. Devenu une gloire reconnue, La Bruyère vante ses mérites au même titre que ceux de Molière, autre vituprateur, la cour lui devient plutôt favorable, tyrannie et misère ont mis au pas toute velléité de contestation. La Fontaine va-t-il rentrer dans le rang ? Si la résistance au roi et à la religion n’est plus possible en France, il imagine pouvoir la relancer depuis l’Angleterre où se trouvent des fidèles du règne de Louis XIII, tous plus opposé les uns que les autres à la philosophie de Descartes. Son état de santé, et peut-être l’existence d’une jeune claveciniste, le dissuadèrent. Le déclin s’installa peu à peu, l’Eglise le soumit à un odieux chantage, exigeant qu’il renie ses Contes pour recevoir sa confession. Il refuse, se débat, puis finit par céder. Il décède le 13avril 1695, dans sa soixante-quatorzième année.

 

A vos pupitres, à vos lutrins, disposez La Fontaine et ses Fables, Jean Giraudoux son intelligence, et sa complicité admirative, ouvrez feuilletez, picorez, savourez, un régal indispensable !

Non content d’avoir quelque chose à dire, La Fontaine manie une langue exemplaire. La grâce qualifie son style, clair, simple, pertinent, élégant. Rares sont ceux qu’il est possible de louer de manière identique. Me viennent André Gide, André Suarès, Julien Gracq.

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