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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Ecrire l’Art Contemporain

1 Octobre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Art contemporain - AC-, Voltaire, Boileau, Jef Koons, Morandi, Mondrian

 

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

(Nicolas Boileau - L’Art poétique 1674)

 

L’Art Contemporain (AC) est l’alpha et l’oméga des milieux professionnels de la profession, les officiels officiants s’emploient à le rendre incontournable, avec l’aide assidue d’un ancien Ministre de la Culture au service de spéculateurs hors pairs. Jef Koons tête de gondole , sonnez trompettes, battez tambours ! Hors l’AC, point de salut, clament ses thuriféraires. Si tu veux exister en tant qu’artiste, si tu espères l’amorce d’une once de reconnaissance publique assortie d’une aumône, fais-toi illico disciple soumis de l’AC, enjoint la cléricature des FRAC et galeries pseudopodes associées.

L’examen de textes émanant d’institutions officielles peut contribuer à dégonfler la baudruche prétentieuse d’une cérébralité caporaliste. Ainsi cette présentation d’une exposition à laquelle vient de participer une artiste dont je tiens le travail en grande estime. L’auteur directeur d’une prestigieuse galerie d’art contemporain à Marseille, est enseignant à l’Ecole des Beaux-Arts de Toulon.

Le cuistre commence par s’interroger sur le titre même de l’exposition pour signaler le « préalable métaphorique » qu’il constitue. Il cite alors l’un de ses homologues qui « interroge le fait esthétique emblématique du début du XXIe siècle initié au tournant des années 1980 quand s’engageait la théorisation du postmoderne en tant que synchronisation des processus historiques caractérisés par un rapport renouvelé au passé et à l’histoire ». Le ton est donné, la liste des citations propres à conférer un aspect pseudo-savant à l’ensemble du papier est ouverte. Suivent cinq pages de logorrhée sur le rapport au temps, à la « relation dialogique qui prémunit le passé de l’écueil nostalgique ». Il est question d’un certain « renouvellement du rapport au passé, (d’une) temporalité tierce qui échapperait simultanément à la linéarité du récit cinématographique ou romanesque ainsi qu’à la phénoménologie du temps présent/de la présence propre à l’art des années 1960 et 1970. » Etc., etc.

Dans le cas du rédacteur du papier incriminé, nous sommes en présence d’un symptôme d’énurésie méningée fruit du dépérissement fatal d’un organisme à bout de souffle prêt à toutes les compromissions pour survivre.

Il s’agit de se faire valoir et de mater les esprits pour régner en maître. Le discours est uniquement fondé sur la nécessité et l’entretien d’une plus-value permanente dont la notion d’art, érodée, bafouée, vidée de toute substance, est en l’occurrence le prétexte.

La langue est malmenée, comme la syntaxe et le vocabulaire, elle est détournée au bénéfice d’une prise de pouvoir dictatoriale en faveur d’une pensée unique, donc de la soumission au démantèlement d’une société de partage et d’intelligence. Le jargon agit à la fois comme un cordon sanitaire de l'entre-soi et un outil d'asservissement. Le déclin, la fin d’un monde, sont clairement annoncés. Il n’y a plus grand-chose à dire, encore moins à inventer par un système en fin de vie. Les notions d’universel, de sacré, de sublime, sont périmées. Le cynisme de la pédanterie grotesque rend tout partage impossible.

Non, décidément non ! Morandi plutôt que Mondrian. La vie en sa diversité sensible plutôt que la sécheresse mortifère de l’intellect réduit à lui-même.

Face aux injonctions normatives des gredins des réseaux du ministère de tutelle et à l’imperium financier d’une poignée d’agioteurs uniquement préoccupés par lémarchés, les tenants d’un art sensible, ancré dans une longue histoire, porteur d’une pensée qui bouscule et ouvre sans étouffer ni soumettre, sont réduits à la portion congrue. Nombreux, présents sur l’ensemble du territoire, de valeurs inégales mais très souvent sincères et authentiques,  ils méritent une attention soutenue. Il faut aller à leur rencontre, les détecter, les encourager, écouter ce qu’ils ont à nous dire, considérer ce qu’ils nous montrent. Nous avons besoin les uns des autres en cette période de déclin, si difficile à vivre.

« Ecrasons l’infâme » s’exclamait Voltaire, en des temps où l’obscurantisme filait déjà bon train.

Face à face - 25 septembre 2021 - Cl. JF

Face à face - 25 septembre 2021 - Cl. JF

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S
D'accord avec toi, comme lors de ton précédent papier.
Mais cette exposition et le texte qui l'accompagne me semblent surtout révéler l'inexorable décadence d'une « civilisation » épuisée. La multiplicité erratique des objets exposés, la variété et la complication des approches, l'arbitraire intellectuel de rapprochements censés signifiants mais d'une pauvreté symbolique consternante (l'enfonçage de portes ouvertes et l'invention de l'eau chaude étant promus à la dignité manifestement usurpée de révélations essentielles), tout cela relève à mes yeux d'une impuissance créatrice qui faute de s'ancrer et de se nourrir dans le terreau d'un inconscient collectif sain se réfugie dans les artifices d'une rhétorique bien huilée. Le problème est que la carte n'est pas le territoire et qu'à proclamer arbitrairement le symbole on ne produit que du cliché.
De superbes photos se voient ainsi niées en tant qu'œuvres pour être intégrées dans une sorte de jeu de société où elles se dissolvent dans la grisaille d'une construction intellectuelle dont l'artifice saute aux yeux. Par contraste, exposés pour eux-mêmes, de très beaux scans de bois flottés rayonnaient d'autant plus qu'ils se tenaient à l'écart du carrousel kaléidoscopique indigent qui les cernait.
Dans cette exposition, la créativité sans cesse l'emporte sur la création, réduite au rôle de faire-valoir de l'ingéniosité – un mot qui n'a sa place en art qu'au service de la création et non comme ersatz d'une finalité manquante. Ainsi s'efface l'artiste créateur devant le plasticien, bien trop plastique justement pour être autre chose qu'un rapetasseur de références doublé d'un prestidigitateur de sous-préfecture. Pauvre magie, tirant de son chapeau truqué des lapins en fourrure synthétique et des colombes en carton-pâte singeant la course et l'envol de l'esprit recréant la matière à son image pour mieux la découvrir en son essence et en nourrir notre âme.
Une exposition qui fournit un parfait exemple de la tendance suicidaire de notre époque sans repères spirituels à annuler les contraires, substituant frauduleusement la sophistication au raffinement, la créativité à la création, la communication à la communion la sensiblerie à la sensibilité, et cerise sur le gâteau, l'accessoire à l'essentiel. Un renversement des valeurs devenu inconscient à force de provocations conformistes, en complète contradiction avec l'approche carnavalesque lucide des sociétés moyenâgeuses, si bien décrite par Bakhtine.
Mortifère oxymore, bien dans l'esprit et au service de la promotion du monde néo-libéral, que ce matérialisme intellectuel où le démiurge châtre l'art en prétendant faire de son fini un infini au lieu de se mettre au service de ce qui le dépasse pour l'incarner autant qu'il est possible – et même parfois au-delà du possible, en une véritable apothéose de la création.
Quoi qu'en ait dit Duchamp en vue de sortir du pompiérisme arbitraire et figé de l'art bourgeois finissant, tout n'est pas art, et c'est ce que démontrait avec une terrible efficacité involontaire cette ex-position, fruit d'un nouveau terrorisme académique qui ne vaut pas mieux que l'ancien et dont le commode relativisme ne fait que mettre en relief l'absence d'âme.
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