Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Esquisses pour une approche actuelle de l’Art (1/3)

3 Novembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Pour J.F.

Une relecture fortuite d’un livre commis voici environ vingt ans où je tentais quelques relations entre les ruptures sociotechniques, leurs conséquences sur le quotidien, la modification du rapport au réel, le changement des systèmes de valeurs, et l’évolution des expressions artistiques, notamment picturale. La permanence de l’actualité de certains propos, mais aussi une densité peu favorable à leur intelligence, sont apparues. Belle occasion pour tenter d’extraire l’essentiel et le rendre plus digeste.

Le texte initial est illustré, cette version allégée et toilettée ne l’est pas. Au lecteur de constituer sa propre iconographie.

1 – Planter le décor

Parmi toutes les formes d’expression artistique, l’image s’offre immédiatement au regard. Entendons par image ce qui est dessiné, gravé, peint, photographié, sculpté ou assemblé. Cette vision globale instantanée va souvent au détriment de l’œuvre, dont elle masque les subtilités, voire la richesse de contenu, et bien sûr la multiplicité des lectures possibles en fonction des références dont chacun dispose. La plupart des œuvres exigent beaucoup du regardeur, c’est à lui de prendre le temps de mobiliser son attention, de se rendre disponible.

Tout au long de l’histoire de l’Art, les pratiques établies, les traditions, ont fait l’objet d’infractions profanatrices de la part d’artistes isolés, volontiers décriés, porteurs de germes à éclosion différée. Artistes souvent rebelles ou étrangers au milieu officiel, expérimentateurs effrontés, mauvais drôles agents d’évolution.

Masaccio (1401-1428) a introduit dans l’art le corps humain tel qu’il est, et non idéalement magnifié ainsi qu’une créature divine, comme il se devait alors (fresque de la chapelle Brancacci. à Florence).

Brunelleschi (1377-1446), architecte du Duomo de Florence, retrouve et codifie la perspective. Il suggère par-là que différents points de vue sur la réalité du monde peuvent exister selon l’endroit où l’on se place, proposition totalement contraire à ce qu’affirme le dogme imposant une vision unique de l’ordre de la nature.

LCaravage (1573-1610) choque par le réalisme de ses choix (paysan aux pieds sales pour figurer Saint-Mathieu écrivant sous la dictée d’un ange, prostituée modèle pour un portrait de la Vierge sur un lit de mort des plus rustiques) qui ne correspondent pas à la représentation des figures sacrées imposée par le clergé commanditaire.

Gustave Courbet (1819-1877) heurte par la trivialité de ses sujets et le réalisme de leurs représentations (« Bonjour M. Courbet », « L’enterrement à Ornans », et surtout « L’origine du Monde » - un sexe féminin plein cadre).

La tentation est forte de citer d’autres grands dérangeurs méprisés par leurs rivaux au prétexte qu’ils ne savaient pas peindre puisque rétifs à la tradition. Vélasquez, Franz Halls, Rembrandt, Goya, Turner…

A chaque fois, c’est l’idée que nous nous faisons de notre rapport au monde qui est en cause. En bousculant le mode d’expression ce sont les présupposés culturels et sociaux, les systèmes de valeurs dominants, qui sont ébranlés, l’ordre établi est mis en péril. Au fil des siècles, on constate que le déplacement s’opère progressivement d’une normalité instituée vers un autrement inusité, inconnu, donc peu recevable. Des manières nouvelles s’insinuent très progressivement, elles annoncent à échéances variables des mutations radicales de la société, parfois proches du séisme.                         

Le dernier tiers du 19e siècle vit l’apogée de la transgression des règles académiques avec l’irruption de l’Impressionnisme signant la fin de la recherche d’une beauté idéale au bénéfice de la singularité du réel. L’immuable solidement établi est alors banni, la traque de la fugacité de l’instant significatif, la variation des lumières, et des jeux d’ombres, s’imposent avec fracas.

Il y a tout juste un siècle, Braque et Picasso rompent délibérément avec un héritage honni parce que figé en inventant les collages par lesquels ils introduisent la réalité triviale dans l’art en insérant des papiers découpés, des étiquettes, des paquets de cigarettes dans le tableau en train de se faire. La notion même de peinture est bousculée, profondément remise en cause, tandis que Picasso peu auparavant venait d’élargir considérablement le champ de l’artistique en accueillant « l’art nègre » comme une de ses références. La notion de sculpture est pulvérisée par Marcel Duchamp, qui considère qu’apposer la signature de l’artiste suffit à transformer un objet industriel en objet d’art (les fameux ready made).

La société à laquelle correspondait l’art traditionnel s’est effondrée avec la première guerre mondiale, la question de l’art et de l’artistique se pose depuis lors. Elle risque peu de connaître bientôt une réponse. Une chose est certaine, la peinture a définitivement perdu sa fonction glorificatrice et idéalisante. Une question apparaît désormais : la réalité est-elle autre chose que le décalque de nos croyances et de nos savoirs ?

L’art classique officiel nous impose des visions, l’art officiel d’aujourd’hui nous propose au mieux des hypothèses, quand il ne cherche pas à nous soumettre. En outre, l’abus des termes culturel et artistique dans le langage courant est en train de cancériser, affadir et banaliser des notions essentielles au développement de la nature humaine.

C’est ainsi que tout est chamboulé par l’anéantissement de ce qui fonde la différence entre œuvre d’art, objet unique ou reproduit en très petit nombre, et objet banal de la vie courante détourné de sa fonction d’usage. Cet effondrement tient essentiellement à une marchandisation forcenée de la signature des artistes, désormais comparable à une marque commerciale de luxe, ce qui induit une gravissime perte de sens de la démarche artistique.

2 – Des ruptures fécondantes

Depuis les origines les évolutions ont tenu à des mutations lentes, à partir de germes parfois lointains. Pour tenter de comprendre le phénomène, une grille de lecture s’avère nécessaire. Grille de lecture ne signifie nullement système explicatif universel, il s’agit simplement d’un appareil d’analyse et de structuration de données essentielles comparables, propres à révéler des plages de ruptures fécondantes.

Considérons le dernier millénaire, du Moyen-âge à nos jours, et voyons quelles discontinuités sont apparues selon des axes matériaux/énergies et rapport au temps/relation avec le vivant, qui nous serviront de jalons de référence (dispositif emprunté à Thierry Gaudin, théoricien de l’innovation et prospectiviste).

Le haut Moyen-âge fut caractérisé par une grande liberté intellectuelle et une véritable curiosité d’esprit, l’édification d‘une multitude d’abbayes favorisa le développement économique (moulins à eau et à vent permettent un début de mécanisation), et culturel (livres enluminés, reprises de textes anciens). Le fer passa d’un emploi strictement militaire à un usage agricole (charrue à soc en fer). La sélection des espèces débuta avec le tri des semences, premier exemple de manipulation génétique. Par son contrôle des visions du futur et sa capacité à envisager une fin du monde, l’église contrôla le temps local, décompté au clocher du village. Ce n’est qu’à l’amorce de la fin de période que l’Eglise imposera ses prédicats et, ce faisant, installera pour longtemps l’obscurantisme religieux (1277, condamnation de la liberté intellectuelle par l’évêque de Paris). La représentation du monde sera désormais strictement codifiée ; l’or employé à profusion pour les fond t les décors correspond au divin et au surnaturel que l’on ne saurait illustrer. On peint non pas ce que l’on voit ou conçoit, on peint ce que l’on doit, ce qui n’empêchera pas certains chefs d’œuvre se jouant des contraintes (Enguerrand Quarton, Le couronnement de la Vierge, musée de Villeneuve-Lès-Avignon).

Après la guerre de Cent ans et la peste noire de 1347 réduisant de moitié la population de l’Europe, il faudra près de deux siècles pour parvenir à la Renaissance, époque fantastique de reconsidération de l’art et de la littérature de l’Antiquité, de découvertes majeures (astronomie - Galilée, Copernic -, anatomie – Ambroise Paré --, imprimerie – Gutenberg), d’invention de routes maritimes et de peuplades inconnues, menant à un bouleversement des connaissances. Les peintres italiens de la Renaissance teinteront différemment le corps de leurs personnages à partir de la reconnaissance du système sanguin. La recette de la peinture à l’huile sans doute rapportée des Flandres en Italie par Antonello da Massina permettra des virtuosités impossibles jusque-là, ainsi que le passage du bois à la toile support. Dès lors, le tableau pourra définitivement se détacher du mur et l’art de l’artisan spécialisé accédera au statut d’Art et d’artiste.

L’éclosion puis le développement du machinisme industriel occupe la fin du 17e jusqu’au début du 20esiècle, à la guerre de 14-18.

Par l’exploration du champ de la vérité et de la morale, Pascal prolonge les visions nouvelles permises par l’introduction de la perspective en peinture (Plaisante justice qu’une frontière borne...). Avec la Grande Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (24.000 exemplaires, chiffre considérable), la laïcisation du Savoir s’entame, les monastères se trouvent peu à peu dépouillés de leur exclusivité. L’acier et le béton rendent possibles de nouveaux modes de construction. L’invention du moteur à vapeur, puis à explosion, correspond à la maîtrise de l’énergie de combustion. Turner puis les Impressionnistes s’empareront du sujet. Le chemin de fer conduit à la création en 1891 d’un temps national, pour limiter les accidents. En fin de  période, le temps élémentaire sera décompté non plus en heures mais en secondes, Ford et Taylor permettront à l’industrie moderne de se constituer. Time is money, le temps c’est de l’argent, la formule sera bien vite appropriée. Pasteur fonde la science médicale avec la microbiologie, le microscope permet de pénétrer un univers hors de portée des capacités humaines courantes. La voie s’ouvre à l’infiniment petit.

Tout est en place pour les explosions du 20e et du début du 21e siècle, initiées par la mécanisation forcenée de la première guerre mondiale.

 

A suivre…

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article