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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Esquisses pour une approche actuelle de l’Art (2/3)

8 Novembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

3 – De nos jours

Nous vivons désormais dans un monde en proie à des difficultés d’une intensité inconnue jusqu’alors. Nous sommes confrontés à la dualité d’un cheminement très complexe vers l’infiniment petit ainsi qu’à la vitesse fulgurante de la transmission des informations. Nous baignons dans un monde hallucinogène. L’avènement de l’immédiat est un vecteur de la mondialisation. L’urgence permanente, simple rapport subjectif au temps, révèle une peur incoercible de l’à venir. Les manipulations génétiques s’attaquent aux mystères du vivant, la bioéthique est à la peine.

Des cataclysmes ont jalonné l’histoire de la planète, des espèces ont disparu, remplacées par d’autres, mais jamais l’hypothèse de la disparition des conditions nécessaires au maintien de la vie animale et végétale ne s’est présentée. Aujourd’hui cette hypothèse est recevable. Cela du fait de l’homme lui-même. Ce que nous avons appelé jusqu’ici « progrès » se révèle dévastateur. Le libéralisme économique implique des pouvoirs de plus en plus répressifs et la mise en place d’un « univers de simili » (Pierre Bourdieu, Contre-feux 2). Les modèles anciens sont devenus inopérants, et les modèles à venir n’existent pas encore. Les tensions s’exaspèrent : violences urbaines, terrorisme, oppositions claniques, racisme… La violence de l’hypocrisie sociopolitique est partout présente.

Il ne s’agit nullement de la fin du monde, il s’agit de la fin d’un cycle, et peut-être de la fin de l’espèce humaine, immense prédatrice destructrice suicidaire.

L’hyper choix des matériaux disponibles offre la mise à disposition de matériaux composites propres au développement de la micro-électronique et de l‘optoélectronique. L’homme va dans l’espace expérimenter des alliages nouveaux. L’énergie atomique pose les problèmes et nourrit les angoisses que l’on sait. La question des énergies de remplacement est loin d’être résolue. Les incertitudes l’emportent. On décompose maintenant le milliardième de seconde, le vocabulaire techno scientifique se complexifie, l‘incommunicabilité marque la société de communication. Les manipulations génétiques permettent de créer de la vie et des espèces végétales nouvelles. On sait désormais transformer génétiquement l’homme, mais il semble qu’on ait renoncé à réfléchir à sa place dans la société.

Cette très rapide évocation des évolutions du Moyen-âge à nos jours nous montre que de proche en proche les territoires du pouvoir ont été bouleversés. Au Moyen-âge la possession de la terre constituait l’enjeu primordial. Pendant toute la période de l’industrialisation, c’est la possession des équipements de production (capital patrimonial) qui importa le plus. Aujourd’hui le pouvoir appartient à qui détient capitaux internationaux et réseaux de communication. Ceci entraine des batailles farouches dont nous sommes les témoins impuissants

L’urgence devient l’unique dimension temporelle et l’alibi majeur de dirigeants qui n’agissent plus mais se contentent de réagir, dépassés par des évènements auxquels ils tentent de répondre au coup par coup. Urgence face à des contestations sociales sauvages, à une agitation politique nourrie par la révélation d’affaires nauséeuses, à une citoyenneté souvent contestée, à une détresse humanitaire généralisée. En permanence une urgence nouvelle chasse les précédentes, il devient très difficile de penser le monde. Prévisions et réflexion politique ne sont plus de mise.

Des conséquences pour l’art…

De ce qui précède nous pouvons déduire que, dans quelque domaine que ce soit, les évolutions résultent toujours de ruptures qui ne se manifestent que lorsque le système le permet (un système social bloqué interdit tout changement : Egypte pharaonique, Grèce antique, Chine médiévale, régimes islamiques traditionnels, Russie et Chine contemporaines). Dans le cycle des évolutions, tout passage d’un stade à un autre entraîne des périodes de crises et l’ouverture de débats fondamentaux. Les systèmes de valeurs établis et les règles d’usage sont alors ébranlés et contestés. L’irruption de techniques et de matériaux nouveaux pousse à des recherches et des expérimentations dans des domaines inattendus. Les changements d’échelles de temps et de distance génèrent des représentations nouvelles ainsi que des explorations insoupçonnées. L’ensemble des déstabilisations ainsi provoquées pousse soit à une recherche de sens, soit à un repli angoissé sur un présent immédiat que l’on cherche à prolonger.

La crise actuelle de l’art et la difficulté de s’y retrouver tiennent sans doute à une contradiction :

- nous vivons au quotidien le temps contracté de l’immédiateté mondialiste et du capitalisme sauvage sans perspective, pour lequel l’humain est une donnée superflue, où l’histoire n’a plus sa place ;

- nous nous souvenons d’un temps distendu, fondé sur l’initiative, l’apprentissage patient et méticuleux, l’exécution laborieuse des travaux, et des échanges nourris entre les personnes,  un temps commun partagé. Ce qui caractérise précisément le temps de l’Art.

Nous sommes aujourd’hui témoins de la fin brutale d’un système de représentation visuelle et conceptuelle introduit par l’Impressionnisme. Une telle situation a connu des précédents, moins violents car moins brutalement rapides : passage de l’Antiquité égyptienne à la civilisation gréco-romaine, Moyen-âge, Renaissance, puis Classicisme.

Valeurs et certitudes sont mises à mal. Les défis qui nous sont imposés périment schémas de pensée, références et certitudes attaquées par le brouillage continu de discours mensongers et le dysfonctionnement chronique du social et du politique. Les acquis ne servent plus à grand-chose. Les pouvoirs institués sont affaiblis par la mondialisation. Nous assistons à un changement incompréhensible des axes culturels. La langue, qu’elle soit officielle, véhiculée par les médias, ou pratiquée par le plus grand nombre, se réduit à une bouillie de rien sur rien destinée à des unités de consommation et non à des humains supposés doués de raison.

Un nouveau système conceptuel se met en place sous nos yeux, avec notre assentiment passif, sans que nous puissions clairement le saisir, donc le comprendre. On serait profondément désorienté à moins.

Les remarques à venir évoqueront les conséquences caractéristiques pour l’art de notre temps des considérations précédentes, donc des actions à engager :

- attention à porter aux germes agents de changement, ainsi qu’aux processus de détournement du réel ;

- débats philosophiques  et questionnement des valeurs ;

- examen de l’impact des découvertes scientifiques, et appropriations des nouveaux matériaux, comme des nouvelles techniques ;

- conséquences des changements d’échelles et de distances ;

- nécessité de la recherche de sens.

Découvrir les germes

Et si Lascaux et Altamira préfiguraient l’art moderne ? Et si la pureté du trait était analogue chez le peintre mural des tombes égyptiennes à celle de  Matisse ou Picasso ? Le petit chien de Goya, les végétaux des fresques de Pompéi, le petit plongeur de Paestum, nous sont également contemporains.

La peinture abstraite n’est peut-être qu’un avatar du figuratif, qui lui-même est bien abstrait. Les siècles passés n’ont-ils pas comme aujourd’hui dénaturé et détourné le réel ? 

Démesure, constructions fictives, représentation d’un univers mental sans rapport avec la réalité, caractérisent l’art gothique. Le monde de Dieu n’a rien à voir avec l’existant. Il s’agit de bâtir une non réalité à laquelle il conviendrait de s’identifier (un même type de mensonge sur un futur radieux fut mis en œuvre par les Etats totalitaires du 20e siècle).

Tandis que les frères Van Eyck (1390-1441) maintiennent et entretiennent la tradition avec leur retable de L’agneau mystique, Masolino da Panicale (1383-1430) réintroduit le paysage en tant que personnage central (il avait pratiquement disparu au Moyen-âge) avec sa fresque du palais cardinal, à Castiglione Olona. Les modalités de cette représentation ne seront remises en cause qu’au début du 20e siècle. Le bouleversement introduit par Masolino correspond à une révision progressive des croyances ainsi qu’à la diversification des regards due au développement des sciences et des techniques.

Dès lors qu’Il apparait que l’art dans son ensemble est essentiellement un détournement du réel, la tentation est grande d’établir des relations inattendues d’une époque à une autre pour tenter de discerner la permanence de l‘insolite des démarches de l’imaginaire. Rapprochons alors le décor rocheux  de L’’histoire du bienheureux Augustin, Simone Martini (1284-1344), de certaines formes peintes par Serge Poliakoff (1900-1969), ou bien des Forêts de Max Ernst (1891-1976) avec les édifices guerriers du même Martini. L’envol des oiseaux du Jardin des délices de Jérôme Bosch (1460-1515) n’a-t-il vraiment rien à voir avec les formes en suspension dans les rêveries de Miró (1893-1983) ?

Les statuettes filiformes du musée d’Héraklion, en Crète, préfigurent étrangement les sculptures d’Alberto Giacometti (1901-1966).

Jouer à débusquer ainsi des correspondances possibles conduit à convenir avec Roger Caillois que l’esprit humain dispose depuis les origines d’un tout petit nombre de concepts. L’homme tel qu’en lui-même, ainsi que l’ont enseigné une fois pour toutes Rabelais et Montaigne.

Débats philosophiques et questionnement des valeurs

Toute période de crise induit débats philosophiques et examen critique des valeurs en vogue, toujours assortis d’une volonté de retour à une pureté originelle.

Après des prêches sur la nécessité d’un retour au désert, face au discrédit des ordres monastiques dissolus (Moyen-âge), Voltaire et les philosophes du Siècle des Lumières  interrogent les fondements des privilèges en combattant les oppressions. Vers le mitan du siècle dernier le débat interrogea les structures de la pensée et la contestation de la société technologique. Aujourd’hui, il porte sur la vie (conception, génétique) et la mort (euthanasie), condition sociale ou raciale, identité culturelle. Depuis peu il concerne la population toute entière. En art ces débats se sont traduits au fil des siècles notamment dans la représentation du corps humain, ce qui renseigne au passage sur l’évolution du rapport au sacré. Au Moyen-âge il est magnifié car d’essence divine. Nous l’avons vu, Masaccio et Caravage introduiront le corps réel. Au 20e siècle, Picasso représentera le corps vrai avec sa Pisseuse, précédée par la gravure de Rembrandt sur le même sujet. Jean Fautrier représente des Otages martyrisés, Zoran Music témoigne de l’horreur concentrationnaire.

Le beau et le bon goût académique n’ont plus leur place dans un monde barbare.

En publiant Asphyxiante culture en 1968, Jean Dubuffet fait la part belle à l’art marginal, aussi nommé art brut.

Se succèdent depuis lors de nombreux mouvements plus ou moins éphémères, engendrant des « vedettes » à la mode, créant des effets de mode, vecteurs de la marchandisation de l’art, reflet de la complète désorientation de la société et du dévoiement des Institutions officielles confondant Art et Affaires.

Parodiant Pierre Bourdieu, l’art est devenu un véritable sport de combat.

A suivre…

 

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