Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Esquisses pour une approche actuelle de l’Art (3/3) - suite et fin -.

14 Novembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Découvertes scientifiques ; matériaux et techniques

Les frères Van Eyck n’ont pas su envisager les conséquences de leur maitrise de la peinture à l’huile. Il n’a fallu qu’une vingtaine d’années  pour que Pierro della Francesca et Masaccio se saisissent des possibilités nouvelles (on peut reprendre un travail qu’il n’est plus nécessaire de réaliser d’un seul jet) et ouvrent la voie aux audaces de Caravage.

En 1924, le peintre Juan Gris déclara lors d’une cohérence à la Sorbonne : « Vinci pensait à la composition chimique de l’atmosphère lorsqu’il peignait le bleu du ciel. La chair palpitante de vie des nus des peintres vénitiens où l’on devine le sang circuler sous la peau dorée n’était due qu’à l’influence des conquêtes physiologiques de la Renaissance. »

Au 18e siècle, les travaux optiques de Newton conduisirent à l’invention de la trichromie permettant la reproduction d’une image en couleur, procédé toujours utilisé de nos jours.

C’est le conditionnement de la peinture en tubes qui permit aux Impressionnistes d’aller travailler sur le motif.

L’apparition du polystyrène expansé permit à Jean Dubuffet des développements inattendus de son œuvre (groupe des Quatre arbres installés à Manhattan ; Tour aux figures à Issy-les-Moulineaux). Il apparut désormais possible de sculpter avec la même aisance que l’on dessine  Résine stratifiée, résine époxy, béton projeté, peintures polyuréthanes, donnant corps à l’œuvre. Les matériaux composites, les détournements d’objets et de matières, les expérimentations envisageables, ouvrent sur une infinité de possibles. La production d’images de synthèse périme pour certains l’utilisation du pinceau appliqué à une surface donnée.

Nombreux sont ceux qui s’engouffrent dans l’une ou l’autre de ces voies. Attention cependant aux pièges des faux-semblants. La si attractive nouveauté masque souvent l’inculture ou une incapacité trop fréquemment accompagnées du discours de cuistres prétentieux, aux manettes d’institutions officielles inféodées à la vacuité de la mode et aux marchés financiers.

En se mondialisant, l’art se banalise, la civilisation Coca Cola érode les capacités de création authentiquement singulière. Le mélange des genres et des matériaux fait écho aux métissages culturels et au nomadisme intellectuel par lesquels qui veut tenter de comprendre l‘époque actuelle doit nécessairement passer.

Changements d’échelles et de distances

André Malraux, Les Voix du Silence : «la photo a permis la rupture des effets d‘échelles en proposant sous le même format des œuvres de dimensions fort différentes. »  Le changement d’échelles spatio-temporelles induit nécessairement un changement d’univers mental. (La photo des équipes de football remplace aujourd’hui le portrait collectif des Compagnies au siècle d’or de la peinture hollandaise…)

L’intérêt pour le détail macroscopique s’est peu à peu installé. Rendre visible ce qui ne l’est pas, ou ce qui est délibérément ignoré est devenu un enjeu. La photographie, notamment, s’est approprié ce champ (Denis Brihat, Alain Nahum, Suzanne Hetzel). Avec son Bouton déboutonné (1,70 m x 1,30 m), Gnoli livre la toile toute entière à un détail.

La pensée et la représentation du monde ont changé du fait de l’accroissement des possibilités d’investigation du réel, mais aussi d’un rapport au temps qui privilégie le seul présent du présent. La vidéo et la télévision ne sont pas pour rien dans cette dramatique évolution où mémoire et conscience historique sont naufragées. Il n’y a plus qu’une zone de présent perpétuel dans lequel chacun est englué, d’où l’entretien de peurs et de phobies collectives, ainsi que la primauté totalitaire de la notion d’urgence permanente, qui nous pousse à vivre à crédit.

Conscients de la nécessité d’entretenir l’uniformité d’un consensus mou, les gouvernants organisent de grandes liturgies laïques pour organiser le passé de manière à ce qu’il justifie le présent : panthéonisations, commémorations, hommages officiels, célébrations diverse et variées. Dans l’ombre, occulté par les pourvoyeurs du rien, échotiers ou pseudo journalistes, des artistes s’attachent à mettre en lumière ce qui échappe. Il faut aller à leur rencontre. C’est vital.

Recherche de sens

Vouloir introduire de la pensée dans l’absence générale de pensée ne peut être qu’insensé, un projet fou. Et pourtant…

Face aux bureaucrates de la subversion officielle promoteurs de l’art d’élevage, il ne s‘agit pas de se draper dans la crispation d’une attitude réactionnaire. Considérer l’héritage, sans nostalgie, ne surtout pas le nier, s’en inspirer et s’en instruire, voilà qui importe plutôt. L’artiste ne peut être qu’ailleurs, où nous ne sommes pas encore. Il nous ouvre des brèches. Etre vraiment artiste exige un haut degré d’intransigeance, faute de quoi la personne se commet, se perd et perd son art. Salvador Dali avait un talent fou, il laisse le souvenir d‘un pitre vénal. La virtuosité ne saurait suffire.  Pour résister au tout économique des sirènes financières qui rapetissent et affadissent le monde, et chercher un ancrage ailleurs que dans l’immédiateté triviale de la publicité, il faut à un artiste aujourd’hui beaucoup de détermination. Se battre pour refuser la bimbeloterie qui, sous prétexte d’Art Contemporain (AC pour les initiés), réduit l’art à des simulacres, à un divertissement accessoire. Ceci avec l’hypocrite complicité d’officiels ignares mais avides de pouvoir et de retombées spéculatives, organisateurs de soi-disant événements dans les Palais nationaux.

Nombreux cependant sont les lieux, parfois insolites, les galeries, souvent modestes, animés par de véritables militants de l’Art en train de se faire, où l’on peut rencontrer des artistes, découvrir des œuvres hors de l’anecdote. Ils n’intéressent pas les médias, tant mieux cela les garde de la pollution de la mode. Ils travaillent avec acharnement, ils se battent, ils résistent, ils souffrent, ils témoignent de ce qui fonde la grandeur et la beauté d’un parcours humain. Ils s’inscrivent dans la tradition multi séculaire de la confrontation avec la Vie.

Tout au long de son existence, Picasso s’est mesuré avec son amont aussi bien qu’avec d’autres cultures découvertes chemin faisant. Témoin vigilant de son époque, il a exploré, interrogé et bousculé l‘œuvre de ses prédécesseurs les plus prestigieux, pour se les ajouter et tracer son chemin de crête. Francis Bacon a défié Vélasquez et les maîtres du Moyen-âge. Ernest-Pignon-Ernest dessine dans la grande tradition classique il expose le plus souvent dans la rue, en abandonnant ses œuvres à leur destin. Leur manière de s’exprimer n’a jamais été conforme.

Le sens n’est pas toujours apparent ? Qu’importe ! Notre exigence est fouettée lorsqu’il est absent ou méprisé.

La néfaste food artistique voisine avec la grande qualité. L’Art exige de nous un haut degré de vigilance.

Trop enculturé, l’art se perd dans l’anecdote de la citation. Il sombre alors dans le conformisme académique des petits maîtres de l’art officiel subventionné. Si le travail technique l’emporte sur la recherche de sens, l’invention de l’eau chaude se profile, la signalétique propre à canaliser le public est à portée de main.

Depuis plus d’un siècle, l’art est devenu art de rupture, cela a parfois conduit à des impasses. L’art ne se révèle vraiment que lorsqu’il enjambe les périodes et les époques pour établir un récit ininterrompu de l’aventure humaine. Giorgio Morandi donne la main à Giotto, Botticelli et quelques autres.

 

[Une lecture systémique des ruptures prenant en compte les variations du rapport au temps et des relations avec le vivant ainsi que l’emploi et la complexité des matériaux rapportés à la diversification des sources d’énergie permet de mieux saisir les germes de l’évolution de l’expression artistique, picturale  notamment.  Le propos peut aisément être élargi à la musique (Haydn et Mozart ont parfois tâté de l’aléatoire), à la littérature (combat entre la fixité académique et la liberté expressive de Rabelais à Louis-Ferdinand Céline, Frédéric Dard, ou Raymond Queneau, ainsi que les français de la francophonie),  ou bien encore au  cinéma (la photo également dans une certaine mesure) dont l’histoire est ponctuée d’audaces formelles et narratives.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article