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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Eurêka

19 Décembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Archimède, Michel Serres, Kafka Moulinex, couteau suise téléphone obile,

 

Selon la légende un bain épiphanique suffit à Archimède pour découvrir l’un des principes lui assurant une gloire éternelle.

Vingt-trois siècles plus tard, la chute inopinée et le bris instantané d’un téléphone mobile permettent d’illustrer à l’instant combien l’outil façonné par l’homme l’a servi pendant des millénaires, avant de l’asservir aujourd’hui. La dépossession par la technique est totale.

L’existence de l’outil, complément intelligent façonné par l’homme, remonte à l’âge de la pierre taillée. C’est grâce à cette prothèse patiemment élaborée, sans cesse modifiée jusqu’à obtention de la perfection face à l’usage et au résultat attendus, que l’espèce s’est peu à peu approprié le monde.

Partout, sans que n’existe aucune relation, les mêmes besoins ont engendré le même type de réponses. La barque de Pharaon se retrouve à l’identique aussi bien dans les pirogues des pêcheurs du Kerala actuel, que dans celles de leurs homologues de la côte sénégalaise. Les instruments traditionnels nécessaires à la vie domestique, pots, jarres, récipients divers, chaudrons, passoires, plats, sièges et tabourets, tranchoirs divers, mortiers,  sont exactement les mêmes, au matériau constituant près. Il en va de même pour les outils agricoles, bêches, pelles, râteaux, araires, masses, coins, paniers, tamis, tranchoirs spécifiques, brouettes, etc.

Un constat rapide établit que dès lors que la réponse outil satisfait pleinement le besoin, l’objet demeure immuable pour ce qui fonde sa singularité. Les seules modifications tiennent au nombre et à la spécificité : le forgeron commençait par forger chaque fois que nécessaire l’outil dont il avait besoin à un moment donné. L’intelligence pratique était ainsi constamment tenue en éveil.

Passe le temps, s‘établit peu une société industrielle de consommation. Une société qui va sournoisement créer des besoins nouveaux, artificiels, pour écouler des produits superflus devenant indispensables. Le processus d’aliénation est en marche.

Dans le cabinet de curiosités, nous rencontrons d’abord le couteau suisse. Un couteau de poche chacun en a eu, en a eu besoin. Pourquoi lui ajouter une loupe, une paire de ciseaux, une scie, une pince à épiler, que sais-je encore, jusqu’à le transformer en un objet ridicule, grotesque, quasiment inutilisable ?

Nous rencontrons également le presse-purée inventé avant la guerre par M. Moulinex. Celui-ci se chargera à partir de l’après-guerre de « libérer la femme » en créant une foultitude de gadgets tous plus séduisants les uns que les autres propres à encombrer placards et armoires. L’engouement fut considérable.

Tapis dans l’ombre, l’informatique et le téléphone mobile.

Il s’agissait à l’origine d‘un outil destiné à assouplir l’accès au réseau téléphonique. Syndrome du couteau suisse aidant l’objet est devenu d’une ébouriffante complexité, maîtrisable seulement par les happy few, mais imposé à tous. L’instrument, son emploi, ce qu’il implique, sont à mille lieues de l’angélisme stupide du Petite poussette de Michel Serres.

Ainsi donc il suffit de briser l’outil avec lequel une relative familiarité depuis treize ou quatorze ans pour que surgisse l’univers de Kafka. Brusquement coupé de tout accès immédiat et direct au monde extérieur le malheureux amputé de sa prothèse technique se réveille tout à fait différent, fragile, dévoilé, impuissant, en proie au premier aléa venu. Aussi nu qu’un simple humain.

Le ravage de la dépendance à une technicisation impérieuse consterne. L’acquisition d’un matériel de remplacement atterre. Le matériel proposé, le plus simple parait-il, est plus encombrant, plus lourd, truffé de trucs inutiles, jeux, sites non désirés, doubles emplois avec l’ordinateur de bureau. Aucune mise en main, aucune notice d’utilisation, il ne peut s’agir que de rapports entre déjà suffisamment initiés. Le « technicien » déclare que le transfert de toutes les données n’est pas possible étant donnée l’ancienneté du matériel fracassé. Cette affirmation se révèlera bientôt fausse. Le malandrin était soit pressé, soit incompétent, ou bien encore fainéant.

La robotisation et la rabotisation sont ici parfaitement illustrées. Le singulier, le particulier, le différent, n’ont plus de place. Trop encombrants, ils ne peuvent que disparaître. La planète est en train de crever ? Qu’importe ! C’est l’humain qu’il convient de juguler à marches forcées.

Merde à Vauban ! Oui, oh combien, cher Léo Ferré.    

                                                                                                                                     .

 

Eurêka
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A
« Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde ».<br /> <br /> Albert Camus, Le Siècle de la Peur
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B
Magnifique. Merci
D
Ah là là, ces vieux qui ont du mal à évoluer avec leur temps mais ne se contentent plus d’un bon téléphone filaire à écran rotatif voir à manivelle ! Mais heureusement qu’ils sont là ! notamment le grand Jean, le disciple de Montaigne, de la fontaine… pour nous aider à prendre du recul, à voir le temps long, à s’indigner devant les méfaits de la société de consommation, de l’injustice, des faux prophètes… à mettre en évidence des germes de ce que pourrait être le monde de demain ! Amitiés
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J
J'ai lu cet article avec un grand intérêt. L'exemple du couteau suisse rend le propos évident. <br /> Et je dois dire que j'ai été ravi de la référence à " l’angélisme stupide du Petite poussette de Michel Serres."<br /> Merci.
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A
P.S : (post-scriptum certifié sans éléphants) <br /> <br /> Jean. Ce post-scriptum est la fin du message précédent. Je tiens à préciser que je sais - à la suite des Lumières, la nécessité de la Raison, de la Science pour s'extraire du "sauvage" - cependant j'attache une grande importance au sauvage, à l'instinct, à l'intuition, à la nature, au nu du vivant.<br /> <br /> Simplement je questionne à la suite de Nietzsche, De Rousseau, de Camus, De Heidegger, de Aron - entre autres car après quasiment 2 ans je viens de finir une grande partie de leurs oeuvres complètes, les notions de "Technique", de "Progrès". Où j'en suis ? À la suite de Nietzsche - dont la lecture de, La naissance de la tragédie - entre autres, peut être lu avec ce prisme, j'essaye de maintenir dans ma présence au monde un équilibre entre le dionysien et l'apollinien dans une société où il me semble que seul l'aspect de La Raison pour une vérité et une réalité uniques est admis. Rien d'autre ne compose-t-il pas l'Homme, le vivant? Tout n'est-il pas complexe, multiple? Le tout technologie pour quel sens? Le bonheur? Le citoyen éclairé? Je viens d'entendre sur France Culture que parler de processus vers le transhumanisme est "complotiste"? Dont acte.<br /> <br /> Penser, questionner est devenu dangereux ? Rétrograde ?<br /> <br /> Une dictature a-t-elle besoin d'un dictateur ?<br /> <br /> L'école va-t-elle devenir un pôle santé ? Les professeurs des écoles, promoteurs de vaccin ?<br /> <br /> Pour être libre : présentez vos pass pass.<br /> <br /> Quand on a peur, on se met du « bon » côté.<br /> <br /> Réflexion pour un E.P.A.H.D : Confinement et consorts : Pour protéger les vieux on leur a retiré la valeur de leur fin de vie qui était de voir les gens qu'ils aiment.<br /> <br /> Slogans bienveillants : C'est pour ton bien que je t'exclus. Si tu questionnes les chiffres, tu es du côté du Mal.<br /> <br /> Les sociétés de l'accumulation vont-elles déborder? <br /> <br /> La connexion technologique n'est-elle pas une déconnexion du vivant ?<br /> <br /> Vu dans des cahiers d'écoliers de l'Education Nationale : Un support pédagogique bienveillant, une chanson à chanter avec le choeur du conseil de défense, M. Véran et le conseil scientifique au pipeau : <br /> <br /> Sans sortir, sans sortir<br /> Sûr qu'on va s'en sortir<br /> <br /> Sans sortir, sans sortir<br /> Nous,* on va s'en sortir<br /> <br /> Sans sortir, sans sortir<br /> Sûr qu'on va s'en sortir<br /> <br /> Sans sortir, sans sortir<br /> Nous, on va s'en sortir<br /> <br /> Sans sortir, sans sortir<br /> Sûr qu'on va s'en sortir<br /> <br /> Sans sortir, sans sortir<br /> Nous, on va s'en sortir<br /> <br /> Faut tranquill'ment<br /> Rester<br /> Chacun chez soi<br /> <br /> On se lave bien <br /> Les mains<br /> On ne s'embrasse pas<br /> <br /> Faisons preuve<br /> De patience<br /> Et de courage<br /> <br /> Stop au jogging<br /> Dans les parcs,<br /> Sur les plages<br /> <br /> Car si tout l' monde<br /> Va s' prom'ner<br /> Au soleil<br /> <br /> On s'ra tellem'ent<br /> Nombreux <br /> A faire pareil<br /> <br /> Final'ment<br /> Côte à côte<br /> Bonjour la foule<br /> <br /> J'arrête ma retranscription à ce stade déjà suffisant.<br /> <br /> Pour le * - de ma main, Jean vous avez 4 heures.<br /> <br /> Continuons et prenons de la hauteur de vue, de la hauteur de sens, suivons mes braves, nos bergers :<br /> <br /> M. Jupiter Macron sur les différents conflits sociaux : « Des citoyens en perte de sens...menace pour la démocratie. »<br /> <br /> Son porte chef Attal : « ... frange capricieuse et défaitiste qui se satisferait bien de rester dans le chaos et l'inactivité. »<br /> <br /> Sinon la Beauté ?<br /> <br /> Sylvain Tesson : « La Beauté a déserté le champs des préoccupations de l'Humanité, totalement. C'est même devenu un gros mot dans une société qui prétend que tout se vaut, que rien ne mérite d'être supérieur à autre chose, que toute parole peut être dite, et que toute forme créée peut être montrée. »<br /> <br /> <br /> Pour finir, une légère histoire. Titre : Au revoir Marilou.<br /> <br /> C'est l'histoire d'un train qui file et d'un quai de gare. Sur le quai de gare des gens qui n'ont pas pu monter dans le train, d'autres qui n'ont pas voulu monter, par choix et par joie.<br /> Le train qui file de plus en plus vite est celui du globalisme, de l'accumulation de l'Avoir sous couvert de La Raison, Du Progrès et de La Science.<br /> <br /> La question : Est-ce les passagers du train qui ont fait sécession ou les gens sur le quai de gare ?<br /> <br /> Sécession (définition du Larousse) :Action menée par une fraction de la population d'un État en vue de se séparer, de façon pacifique ou violente, de la collectivité nationale pour former un État distinct ou se réunir à un autre.
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