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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

En lisant Alain Badiou

23 Janvier 2022 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

Sulfureux pour certains en raison de propos très malencontreux (officiellement regrettés depuis) en faveur des khmers rouges et de son soutien à un communisme chimiquement pur car débarrassé des scories qui ont fait échouer le projet jusqu’à présent, analyste rigoureux et lucide de la société contemporaine pour d’autres, Alain Badiou vient de consacrer un bref essai à la situation que nous vivons depuis l’apparition de la pandémie (Remarques sur la désorientation du monde – Collection Tracts, Gallimard, 52 p., 3,90 €). Voici une lecture utile requérant quelque attention (étais de la pensée, les mots ont leur importance), susceptible de provoquer des réflexions personnelles. Des jalons de lecture personnelle sont ici proposés en vrac. Le vacuum de pensée ambiante croissant à vue d’œil, Badiou et deux ou trois autres (Bruno Latour, Barbara Stiegler) contribuent à nous tenir la tête hors du bourbier informatif d’une campagne présidentielle comparable à une course hippique sur un hippodrome de seconde classe.

Remarque liminaire : quelle qu’elle soit, une élection n’est jamais qu’un rituel de confirmation, donc de perpétuation, de la servitude volontaire, tellement intériorisée que la participation aux scrutins politiques demeure élevée. Cela implique que les opposants (candidats et votants) pactisent nécessairement avec ce qu’ils prétendent combattre, puisqu’ils acceptent d’en passer par un système que l’adversaire contrôle.

Depuis le début, le gouvernement nous impose que la règle de son action soit élaborée en toute opacité avec les gros laboratoires privés, sous le couvert d’un Conseil de Sécurité hors sol. Désorientation issue de la confusion initiale, pour les citoyens ; s’ensuivent un désordre général, un brouillage des consciences, une incertitude permanente quant au futur immédiat ou plus lointain. La désorientation provient très souvent soit d’une négation, soit d’une absence mal expliquée d’éléments fondamentaux dans une démarche de vérité. Or les flous, les à-peu-près, les pétitions de principe et les injonctions impératives font florès depuis l’entrée dans la période.

Des symptômes de cette désorientation sont identifiables en divers points : écologie, féminisme, vaccination, laïcité.

Ecologie : la crainte de se couper des Etats et des opinions publiques conduit à des impasses. L’écologie n’est pas loin de se constituer en une religion avec ses célébrations œcuméniques mondiales et la faiblesse des actions entreprises. Vouloir s’adresser à tout le monde est un facteur d’impuissance. Tant qu’il n’y aura pas contrôle des dispositions productives, aucune avancée significative n‘aura lieu.

Féminisme : promotion de la délation et déchaînement des opinions ne peuvent qu’engendrer le trouble.

Vaccination : refuser d’une main l’obligation de vaccination et entretenir de l’autre un apartheid médico-policier favorise un développement insensé de crispations individualistes.

Laïcité : le galimatias autour de la notion débouche sur une imposture idéologique.

La désorientation règne à plein dans le domaine de l’enseignement depuis longtemps, elle ne fait qu’amplifier sous l’influence de l’amateurisme ministériel calculé. La volonté latente de privatiser peu à peu le domaine, ajoutée à la défaillance des moyens techniques et humains pour faire face efficacement, conduisent à l’effondrement de l’enseignement public. Un enseignement qui depuis des décennies bannit l’esprit critique,  omet d’apprendre à la jeunesse la pensée, la réflexion, le goût de connaître et d’argumenter, comment on passe de l’ignorance au savoir par la découverte et l’entretien de capacités personnelles de sélection, de tri et d’organisation de la pensée, rend possible l’émergence du pire et l’arrivée d’un Zemmour.    

Le repli sur soi, le culte du Moi et la valorisation du premier de cordée, la notion identitaire, la fiction nationaliste alors que nation et frontière perdent chaque jour du sens, conduisent à la dénonciation de boucs émissaires (musulmans, non vaccinés) propres à concentrer l’agressivité latente. L’absence généralisée de point de vue politique à valeur universelle (projet de société différente à promouvoir, ce qui a manqué à la Nuit debout comme aux Gilets jaunes) conduit pas à pas sinon à la nazification, du moins au dépérissement de la démocratie. 

La preuve est faite que les mouvements populaires uniquement revendicatifs et coléreux sont voués à l’échec. Seule une lutte radicale contre le système en place pour son remplacement par une formule vraiment différente devrait pouvoir aboutir. Tout le reste n’est que réformisme consensuel propre à renforcer l’existant (affirmation de la brutalité légale légitime lors de la crise des Gilets jaunes), voire pire (mise en place de régimes hyper répressifs après le Printemps arabe). L’opposition fiévreuse à des mesures gouvernementales précises n’est jamais qu’une négation localisée forcément réformatrice, génératrice d’une intériorisation de la dépendance. Processus bien connu des syndicats habitués à pactiser, c’est-à-dire à simplement repousser les échéances. Le compromis est forcément mortifère. Faute de projet à long terme et d’intransigeance, l’issue du combat est pilotée par ceux que l’on veut combattre.  

L’écrasant retour en force de l’idéologie capitaliste bourgeoise modernisée survalorise l’individualisme et le nationalisme trafiqué, comme le rejet de l’Autre différent. Pour combattre cela, il faut rechercher les causes réelles, fondamentales, des problèmes et cesser la déploration. Aller à la racine du Mal absolu qu’est le capitalisme mondialisé. Les défilés hebdomadaires du samedi après-midi croulent sous le ridicule de leur inefficacité.

Au moment où la tentation est grande de céder au désespoir et de s’avouer vaincu, Badiou réintroduit une bienfaisante dynamique, dont l’exigence de radicalité commande de mobiliser nos potentiels. Il ne rend pas vainement espoir, il mobilise. Peut-être nous aide-t-il à rechercher des idées au-delà de la colère et de la tristesse pour donner des coups décisifs à l’adversaire, même s’il est bien tard.

En lisant Alain Badiou
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