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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Nulla dies sine linea – António Saura

29 Janvier 2022 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Antonio Saura

 

 

Pour A.N. et nos réflexions partagées

Longtemps je me suis tenu à l’écart de l’œuvre d’Antonio Saura (1930-1998) pour laquelle mon incompréhension était totale. Je tenais sa peinture pour dissuasive, répulsive même. Noirceur, morbidité, distorsions gratuites répétées ad nauseam, me firent l’éviter, puis le perdre de vue. J’en vins à imaginer que son renom tenait surtout au snobisme de quelques esthètes en perdition.

Passent les années jusqu’au jour récent où les imprévus de l’amitié m’octroyèrent un livre au titre emprunté à Pline l’ancien. Ce livre possède les apparences d’un livre d’art, ce qu’il n’est en rien. Il s’agit en fait d’un coffret d’artificier, d’une arme de guerre contre les violences de la guerre, contre la violence en général. Une fois introduit chez soi, l’objet bouscule et ravage les positions les mieux établies. Il est très rare que l’arrivée de ce qui ressemble à un livre d’art en en étant surtout pas un provoque un tel tohu-bohu. Un éditeur genevois, Pascal Craner, l’a réalisé en 1999, à peine plus d’un an après le décès de son auteur. Format 28x23 cm, couverture entoilée, relié, sous jaquette, pas de pagination, 800 pages environ, poids énorme, attrait considérable, tirage 2218 exemplaires. [1]

Une fois rapidement feuilleté, l’ouvrage entraîne une soif immédiate de contact jamais établi avec Antonio Saura. Qui peut-il avoir été, qu’a-t-il fait au juste ? Biographie, œuvres, écrits, etc. Le rendez-vous n’a pas été manqué, il était simplement différé. Contrairement à Frida Kahlo dont la peinture est surtout une immense chronique des souffrances physiques et morales dues à un terrible accident, ou à Rembrandt qui s’envisage à divers moments de son existence et enregistre les variations de son apparence, A. Saura ne parle pas directement de lui. Il écoute et transmet les pulsions de son inconscient. Très marqué tout jeune par la bestialité courante de la guerre civile espagnole, handicapé dès l’enfance par un lamentable état de santé, il deviendra sismographe de l’humain. Naissent ainsi des séries ahurissantes à partir d’une exploration des ravages de la violence que nous impose le Vivre. Crucifixions, Brigitte Bardot, Dora Maar notamment, feront des thèmes largement déclinés pour scruter la hideuse beauté de la réalité, telle que chez nous Baudelaire, mais aussi Rimbaud ont pu la célébrer, Goya en Espagne. Ce qui fit obstacle naguère dans ma confrontation à l’œuvre en cours prend sens tout à coup. Le regard n’est alors plus le même.

Et ce non-livre ? Une fois de plus en bute à la maladie, dont il sait incurable la nouvelle manifestation, strictement empêché de peindre par son état physique, Saura décide de consacrer l’année 1994 (1er janvier au 31 décembre, sans interruption) à un « journal plastique de caractère subjectif ».  « Pendant toute cette année je fais un dessin par jour à partir d’un article ou d‘une image trouvée dans la presse du jour. Pendant toute une année, je vais être occupé par cette idée extrême qui conditionne ma vie, car si dessiner peut être un plaisir, chercher le prétexte d’où sortira le dessin constitue un souci quotidien et une entrave. » Il ajoute ce commentaire « Il n’est pas facile, à travers la modeste projection du dessin en liberté, de concilier l’extrême rigueur et l’abandon total, ni de savoir s’arrêter à temps, afin de trouver un équilibre miraculeux entre l’achevé et l’inachevé, sauvant ainsi l’image capturée du désastre inéluctable de l’insistance. »

Cette expérience grandeur nature impressionne par son opiniâtreté et son absence de concession. Il s’agit de s’investir à fond dans une contrainte choisie, avec des moyens réduits au strict nécessaire (encre de Chine, une couleur acrylique unique, un crayon). Une seule chose importe, être chaque jour toujours présent au monde, quels que soient les handicaps personnels. Il s’agit de demeurer acteur et témoin de soi-même. Abandonner les repères inutiles au profit de l’écoute du ressenti, oser se permettre ce qui parait juste, même si cela choque. Se garder de la violence comme de l’agressivité, poser des actes et inventer pour cela si nécessaire un alphabet et une syntaxe propre, ainsi que Miro et Dubuffet par exemple ont pu le faire. Le Beau, le Laid ne sont que des catégories arbitraires, la maladresse est parfois un atout. Jour après jour l’artiste capture le réel qu’il prend dans ses filets pour l’intégrer à son répertoire. Il transpose la réalité du monde pour en faire soit une icône tragique, soit une amulette satirique. Passée la surprise, une fois admis et reconnu le principe du système, ça marche avec une puissance étonnante. Nous plongeons dans une sorte d’au-delà de l’anecdote événementielle. Voici une leçon majeure pour qui avoisine la mort au quotidien de la pandémie. Etre debout, conscient, considérer la réalité avec lucidité, garder le contact d’abord avec soi. Affaire de chacun, sans concession cracher son dégoût du compromis réifiant. Demeurer sujet. Non, JE n’est pas un autre. Quelle actualité.

La suite des incroyables dessins de Saura possède une vertu cathartique. L’artiste m’apparaît désormais dans toute son importance. Espagnol jusqu’au bout du pinceau, il s’inscrit dans une lignée de témoins impitoyables de la rudesse et de la brutalité bestiale, sources de grandeur factice et parfois de fulgurante beauté, dont la tendresse et l’humour discret peuvent n’être pas bannis, une fois passée l’injonction du fameux ¡Hombre! castillan. Velasquez, Goya, Picasso, Miro, Ignasi Sumoy, si farouche que je ne suis pas parvenu à établir une relation durable avec lui, mais aussi Jean Dubuffet.

Et puis s’impose la grande question engendrée par l’ouverture au monde et la multitude de traitements possibles : qu’est-ce que l’art, où l’art réside-t-il ? La question est si vaste qu’il vaut mieux en laisser filer l’écho plutôt que de prendre le risque prématuré de tenter d’y répondre. On s’aperçoit alors qu’elle comprend celle des limites et des frontières…

Ce non-livre d’art est bien une bombe magnifique, dégoupillée en permanence.

 

[1] Des éditions courantes existeraient, si j‘en cois Google.

Nulla dies sine linea – António Saura
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