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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

Il était une fois Denys Fine

11 Février 2022 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Denys Fine, Moustiers-Ste-Marie, Musée de Digne

 

C’était sans doute en 1974, à Pokhara, au Népal, nous naviguions tant bien que mal sur l’immense lac, des nuages masquaient la chaîne des Annapurna. Nous les savions là, juste derrière. Tout à coup, comme au théâtre, le rideau de nuages s’entrouvrit puis se referma, juste le temps d’apercevoir et de perdre les pics gigantesques. Ce sont eux, ils sont bien là, presque à portée. Evidence de la présence absence, force de l’imagination comme du souvenir. L‘éternité peut être fugace, et quasi indélébile son empreinte. La scène s’est déroulée il y a  bien longtemps, sa fraîcheur demeure.

Alors que le siècle vingtième entamait sa dernière décennie, j’ai rencontré Denys Fine par le biais de la galerie Martagon, à Malaucène au pied du Ventoux. Peu de temps après, je l’ai accueilli dans la Maison d’Art avec paysage au cœur du Luberon, où notre relation s’est affirmée. Cet homme charmant, très sensible, fidèle en amitié, artiste humblement acharné, presque obsessionnel, présentait alors surtout des dessins à l’encre de chine. Des paysages imaginaires de grand format, très nuancés, inspirés par les gorges du Verdon. Extrême minutie et lyrisme caractérisent ce travail insolite. Des découpages savants de cartons ondulés pour composer des ensembles très harmonieux viendront ensuite.

Son épouse, modèle la terre, sculpte et peint ; ses fils sont potiers à Moustiers-Sainte-Marie, où vit la tribu. Denys a une belle plume, il écrit nouvelles et récits.

Certaines de ses œuvres sont entrées dans les collections du Musée de Digne, qu’il a enrichies d’un don il y a peu d’années.

Denys Fine dévisage les Gorges du Verdon (suite à une visite accompagnée au repaire de l’artiste) :

Quitter la route avant qu’elle ne plonge sur Moustiers-Sainte-Marie. Le chemin est sur la gauche, quelques kilomètres harassés de soleil et de vent. Ce chemin a beaucoup souffert, il est là depuis longtemps, épuisé, plein de bosses et de plaies, usé jusqu’à la roche. Un arbre mort,  vigie  aveugle, c’est maintenant à droite et le chemin n’en peut plus. Art et Aventure vont de pair.

Niché au creux d’un vallon, soigneusement à l’écart, une manière de hameau secret, un peu troglodyte, un peu bâti. Un atelier de céramiste soigneusement encombré et son atelier, à lui. Holà, quelqu’un ? Il apparaît, petit homme soigné, bouc taillé de blanc, accent chaleureux, regard pétillant. Il parle sans élever la voix. Il parle de ses chats, de leurs différences de comportement, de leurs territoires, de la nécessité d’admettre ce qui se présente, de la sépulture étrusque, du travail et du simple plaisir de vivre dans un tel cadre.

- Ton travail ? Ce que tu fais en ce moment…

- Un désastre… Vous voulez voir ?

- Allons.

Denys Fine est un artiste humblement acharné. Il dessine depuis des lustres les paysages imaginaires qu’il contemple en permanence. Dessin ou calligraphie ? Papier, encre de chine, plumes diverses, loupe et recul. Des dessins mouvementés, tout en nuances, évocations très subtiles, des plans successifs à approfondir, à visiter patiemment. Souvent, mieux lui vaut-il d’entrer à partir d’un détail et de patiemment organiser le tout. Il admet ce qui échappe, il profite des accidents. Des pistes se dérobent et se découvrent à mesure de l’avancée. Accord saisissant du lieu et de l’œuvre. Chez Denys, nous sommes dans une suite inachevable de ses dessins. Minutie et lyrisme imprègnent l’homme, son entourage, et son cadre de vie. L’intemporel nous est offert. Le travail est là, à savourer du regard, évident comme le paysage alentour. Il appartient à qui sait le voir, il ne cherche nullement à s’imposer. Son affaire n’est en aucun cas de vaincre.

Denys commence à reprendre d’anciennes peintures inspirées de Bram Van Velde. Il les hausse aux strates des années accomplies. Gentillesse du départ, culot de la reprise, maintien global des formes originelles, couleurs affirmées, appuyées, marques d’une poursuite et d’une évolution tranquille. Tel qu’en lui-même. Il semble inébranlable, il pourrait bien être serein.

Emotion forte d’une rencontre dépouillée de tout inutile. Une rencontre vraie puisque connivence il y a. Le bonheur du simplement authentique.

(Ces textes, légèrement remaniés, ont été rédigés entre 2000 et 2008)

Si les aléas corporels nous ont peu permis de nous rencontrer physiquement ces dernières années, une relation intense bien que peu fréquente persista jusqu’à ce qu’une longue et douloureuse maladie, ainsi qu’une curieuse périphrase nomme le parcours du Crabe, eut raison de lui dans les premiers jours de ce février 2022. Les paysages imaginaires réels qu’il a si attentivement créés et explorés viennent de l’absorber à jamais.

Ciao Denys, merci pour ce que tu fus, qui demeure en nous, qui importe tellement.

 

Denys Fine – sans titre – encre de chine sur papier – 113x150 cm, 1990, (col. part, cl. JK)

Denys Fine – sans titre – encre de chine sur papier – 113x150 cm, 1990, (col. part, cl. JK)

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