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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
Articles récents

Retour du refoulé

19 Mars 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #anxiété, panique, guerre 39-40, Déluge, Éternel retour, phénix, catharsis

Tout à coup un état de malaise profond, des angoisses, une incapacité motrice inusitée ; aucun symptôme précis, seulement un sentiment généralisé de mal-être, isolement, abandon, absence totale de maîtrise accompagnée d’une imprécision de pensée. Quelque chose de l’ordre d’une lassitude fortement teintée de peur panique. Sentiment d’être le jouet de puissances inconnues. Un ensemble de phénomènes inhabituels avec pour seule référence ce que l’on peut ressentir à l’occasion d’une très forte émotion et des dysfonctions cardio-vasculaires engendrées. Décharges émotionnelles, tension en forte hausse, céphalée.

Rien à voir avec la description des signes avant-coureurs d’une contagion. Que se passe-t-il ? S’agirait-il de la fin ? Jamais envisagée comme cela pourtant. Insolite. L’idée même de chercher à comprendre fait totalement défaut.

Cela va durer trente-six, peut-être même quarante-huit heures. Toujours là, mais toujours aussi mal.

Besoin de repos, besoin de parler, besoin d’écoute. Epuisement. Parler, la parole qui apaise peu à peu…

Baisse progressive de la tension, fatigue, esprit vide. Angoisse latente rémanente.

Du temps passif, de la durée.

Et puis, brusquement, inattendue, la catharsis, la compréhension qui éclaire et apaise. La compréhension qui permet de reprendre temporairement la main. Mais oui, c’est évident, c’est bien de cela qu’il s’agit. Une analogie !

 

Depuis des jours et des jours, l’anxiété est déversée à tombereaux ouverts, presse, radio, télévision, déclarations alarmistes, récusations, petites phrases, expertises en toc, chiffrages, projections et sondages hors sol, incohérences, contradictions, absence totale de crédibilité. Bouillon nauséabond, pervers et infectieux. Cerise sur le gâteau, deux déclarations présidentielles successives martiales, anxiogènes et répressives. Un redoutable « Nous sommes en guerre » maintes fois martelé. Un éloge de professionnels hier réduits à quia. Un brusque changement de cap politique en filigrane, - hop, vite, il nous faut changer de monture en pleine débâcle -,  tout en maintenant à terme des dispositions honnies. Le sous-entendu domine, donc l’incompréhension et le malentendu. Les mots dits sont autant destinés à cacher qu’à indiquer.

Les magasins d’alimentation sont pris d’assaut et dévalisés par une barbarie générale révélée, le repli, la fuite égoïste du chacun pour soi. Bouchons routiers provoqués par des départs intempestifs « à la campagne ». Un grotesque laissez-passer est instauré. La population est confinée dans l’urgence.

 

Septembre 1939, juin 1940 et la suite.

La guerre (« Paris sera défendu rue par rue, maison par maison » Paul Reynaud), la distribution de masques à gaz pour chacun, l’exode, le rationnement, les queues pour les approvisionnements élémentaires, l’occupation, Ausweis nécessaires pour franchir la ligne, le couvre-feu, la peur quotidienne, la vie entre parenthèses.

La fin de mon enfance.

 

Elémentaire, mon cher Watson !

Et voici, Monsieur, pourquoi votre fille est muette !

 

Certes les conditions ne sont pas comparables. L’analogie n’en demeure pas moins possible.

La mondialisation et sa prétention à tout régenter revêtent un aspect inattendu.

Mythe du Déluge, mythe de l’Eternel retour. Le Phénix renaîtra-t-il toujours de ses cendres ? Jusqu’où l’humanité est-elle susceptible de se succéder à elle-même ?

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Songerie

15 Mars 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Rabelais, Gargantua, Coronavirus

Après des mois et des années de saisissement, d’embrouilles, de déconvenues, de faux semblants et autres billevesées hautement toxiques, n’y tenant plus, Frère Jean des Entommeures, jeune, pimpant, joyeux, pas manchot, hardi, courageux, décidé, haut, maigre, bien fendu de gueule, bien servi en nez, beau débiteur d’heures, beau débrideur de messes, beau décrotteur de vigiles, (…) clerc jusqu’aux dents en matière de bréviaire, se rendit en la Maison ronde du quai de Passif, pour en chasser et massacrer tous ces beaux parleurs, massacreurs de l’esprit, cuistres débiteurs de truismes, postillonneurs de micros, pseudo philosophes de pacotille, faux experts de salons, journaleux asservis, animateurs rances, étoiles fanées, intellectuels de broussailles, champions de ronds de jambes, larbins gourmés, pisses-froid patentés.

Armé de véhémence, de fougue, et d’un solide gourdin, il se mit à les cogner si vertement, sans crier gare, qu’il les culbutait comme des porcs. Aux uns il écrabouillait la cervelle, à d’autres, il enfonçait les reins, effondrait le nez, pochait les yeux, fendait les mâchoires enfonçait les dents dans la gueule, défonçait les omoplates, meurtrissait les jambes, déboîtait les fémurs, émiettait les os des membres.

Tiens, voici pour ton édito complaisant, pour ta chronique partiale, vlan, pour ton incompétence prétentieuse, et encore pour ta morgue.

Le moine s’en donnait à plaisir. Jour d’élection pour lui, jour d’érection, il jouissait de hacher menu toute cette vilaine engeance.

Quoi de plus beau, de plus doux que de les entendre gémir et invoquer.

Mercy demandaient les uns, d’autres invoquaient leurs Saints Patrons : Notre-Dame du Fric, la Vierge de la Spéculation, celle de la Mondialisation, Sainte Démocratie, Saint Sondage, les Bienheureux Trump et Macron, Poutine et Bolsonaro, jusqu’à Beatus Netanyaou.

Quelques-uns crurent habile de se confesser et d’admettre leurs fautes, de prétendre vouloir les expier. Avec son gourdin, Frère Jean frappait à qui mieux-mieux, certain que « Dieu reconnaîtra les siens » et  que faire place nette importait en l’instant plus que tout.

 

C’est alors qu’une sonnerie intervint et que, me réveillant de mon songe, je réalisai que le Coronavirus pouvait frapper à ma porte à chaque instant.

Lecteur avisé, je te quitte pour soigneusement aller me laver les mains et ingérer quelque boisson chaude.

 

(Merci à Maître François Rabelais.)

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De Diderot à maintenant

9 Mars 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Diderot ; Voltaire

 

Il est là-haut, sur ce rayon de la bibliothèque, je me souviens de sa couverture grise toilée, l’édition est celle du club français du livre, elle doit dater des années cinquante. Oui, voilà, c’est ça, je l’aperçois. Repéré, voici bientôt Jacques le fataliste et son maître sur ma table de travail, pages un peu jaunies, non feuilletées depuis au moins, si ce n’est…

En ces temps de certitudes toutes incertaines, la lecture de cet  insensé roman dialogué ou de ce foutraque dialogue romancé issu des songeries de Diderot me semble de parfait aloi.

Il y est question bien sûr de destin, de déterminisme, du relatif, ainsi que du libre arbitre. Diderot se joue de ses personnages, comme il se joue de ses lecteurs, interpellés, sollicités, placés devant la réalité de leurs habitudes et de leurs préjugés. C’est brillant, caustique, roboratif, peut-être même transposable vers notre actualité.

Dès le premier mot le décor est planté. Il s’agira de précision, d’imprécision, d’accessoire, d’essentiel, de destinée, de banalité quotidienne, et d’idées préconçues.

« Comment s’étaient-ils rencontré ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »  

Diderot auteur devient un des protagonistes du conte. Il nous implique, recherche notre avis de lecteur, exprime ses incertitudes, ses hypothèses, et reprend tout à coup ses personnages, pour mener une partie de cache-cache entre réalité de l’imaginaire et imaginaire de la réalité. Dispositif ingénieux pour faire aimablement passer les idées auxquelles il tient. Diderot philosophe des Lumières pense sans doute sérieusement que la philosophie manque de sérieux. Il serait donc dangereux de s’y laisser aller sans garde-corps.

Que cet ouvrage pourrait-il nous dire de notre monde ?

Bien des choses en somme. 

Tenez, par exemple, ceci qu’une célébrité, tête de gondole, concurrente comme le fut Voltaire pour Diderot, n’a pas forcément raison en tout, et qu’elle ne saurait constituer une référence absolue. Ecrire, parler, promettre, affirmer sans références ou arguments sérieux sont actions à soumettre au contrôle permanent des poids et mesures.

Que l’excès de certitude est dangereux pour la santé, voire tout à fait nocif, létal même.

Ou bien encore que l’abondance et la prétendue précision des informations tournant en boucle relève soit de l’inutile ridicule, soit du dressage intensif. Alors s’établit la mise en condition rampante de cervelles soigneusement amollies.

Egalement que s’en remettre beaucoup à autrui pour ce qui est de soi et des autres s’apparente à un confort un brin suicidaire.

Il nous indique également que l’apparence de raison, le goût porté à la quantité au détriment de la qualité, du rêve et de la fantaisie, vont au détriment de la vie vivante et de ses découvertes.

Il en va de même pour ce qui est de vouloir cantonner chacun à un statut ou à un rôle précis, défini et déterminé à l’avance.

Etc. Au lecteur de choisir son pollen et de faire son propre miel.

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Rencontre inattendue, complément

28 Février 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #S Weil, S Veil, A Badiou

 

Un lecteur confondant apparemment la philosophe Simone Weil (1909-1943) et la femme politique Simone Veil (1927-2017), m’interpelle avec véhémence à propos de ma dernière Epistole où j’ai eu l’audace « de juxtaposer Simone Veil avec ce vieux salaud stalinien de Badiou ! »[1]

Outre le fait que je ne puis que me réjouir de susciter une marque d’attention fut-elle réprobatrice, force m’est de noter que l’injure réflexive est bien proche des « vipères lubriques » chères aux staliniens pure laine face à leurs détracteurs de l’époque de la guerre froide. Elle ne prouve rien, sinon le refus du questionnement, l’absence de réflexion, le primat de l’émotionnel.

A partir de là, à chaud, aucune discussion immédiate n’est possible, le risque de polémique, donc la stérilité, oblige au silence. Avec l’espoir que le moment d’un échange apaisé, argumenté, viendra bientôt.

Reprenons.

1940, la débâcle, Simone Weil et sa famille se réfugient aux Etats-Unis. (Simone Veil, alors Simone Jacob, a 13 ans, elle vit à Nice.)

1941, soucieuse de vivre au plus près des événements, Simone Weil arrive à Londres, où elle mourra d’épuisement deux ans plus tard. Elle écrit sa Note sur la suppression générale des partis politiques. Près de quatre-vingts ans ont passé,  les temps ont changé, les périls sont différents, bien que sous une autre forme l’angoisse de l’avenir immédiat demeure. L’acuité et la pertinence de la Note n’ont rien perdu. La coïncidence avec notre Bel Aujourd’hui confond. La rapprocher de réflexions actuelles ne me paraît en rien iconoclaste, ni incongru. Un texte est d’autant plus important et vigoureux qu’il peut se frotter sans souffrance à quelque autre, plus récent.

Cette Note permet entre autres d’apprécier combien au fil du temps rien n’a changé, combien malgré la prétention des discours le système politique demeure le même, combien les « réformes » censées permettre des progrès ne sont que poudre aux yeux, combien même la régression est inscrite dans tous les actes de la vie publique. Combien s’attaquer aux apparences, repeindre les façades, bousculer les rituels, garantit la pérennité d’un système et la survie d’un personnel identiques depuis des siècles. Ceci en fonction de l’adage que « les fesses se mettent toujours à la forme du fauteuil », et que celui-ci, les ornements et les dorures des palais et bureaux ministériels en attestent, est le même depuis l’Ancien Régime.  Versailles est toujours le lieu où le Pouvoir aime se faire valoir, et nous numérotons nos Républiques comme nos ancêtres numérotaient leurs Rois.

Simone Weil, philosophe mystique, profondément habitée par une exigence et une rigueur morales peu communes, témoigne haut et fort de ces évidences difficiles à reconnaitre, qui l’ont rongée jusqu’à un décès prématuré. La célébration iconique de sa mémoire ira jusqu’à une quasi béatification la rendant presque intouchable.

Alors, la faire voisiner avec Alain Badiou ? Insupportable attitude iconoclaste pour certains. Cet homme de culture, philosophe, dramaturge, romancier, essayiste, critique, enseignant auteur d’une œuvre abondante, a passé le plus clair de sa vie à militer à la gauche de la gauche, veuf déçu de l’utopie communiste. Son parcours suffirait-il à le qualifier de vieux salaud stalinien et à ignorer avec désinvolture ses contributions à une réflexion commune ?

Opiniâtre, il creuse sans cesse son sillon à la recherche d’un idéal susceptible de rassembler et de mobiliser le plus grand nombre. Cela au risque d'apparaître désuet, passéiste, dénué de fulgurance, bref ringard et radoteur.

Raisons sans doute parfois suffisantes pour se tenir à quelque distance de ses conclusions. Il n’en reste pas moins que ses analyses claires et rigoureuses fournissent d’excellentes occasions de réflexion sur le monde dans lequel nous évoluons. En outre, ses conclusions deviennent peu à peu moins péremptoires, plus sensibles à la nuance. Il sait que « le grand soir » n’est pas pour demain, et même qu’il n’est sans doute pas souhaitable, compte tenu des enseignements du 20e siècle.

Par-delà l’exploration des faits marquants de l’actualité, son acharnement à saisir pour mieux les comprendre les symptômes dont ils sont le signal relève de l’hygiène mentale la plus élémentaire, indispensable à quiconque s’efforce de se garder de l’instrumentalisation de l’humain par les forces terrifiantes du néo-fascisme démocratique en train de liquider le vivant sur la planète. L’essai intitulé Trump va parfaitement dans ce sens.

Badiou n’est ni un gourou, ni un prophète, il est une occasion de rester debout et de se prendre en charge, en relation avec tous ceux qui ne veulent pas se laisser passivement abattre.

 

[1] Rencontre inattendue – Blogue du 27/02/2020

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Rencontre inattendue

27 Février 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #S Weil, A Badiou, D Trump, La Boétie, JJ Rousseau

 

Le télescopage d’un hasard malin fait que deux livres écrits à près de quatre-vingt ans d’écart viennent de se rencontrer sur ma table de travail.

Simone Weil a rédigé sa Note sur la suppression générale des partis politiques peu après l’effondrement politique et militaire de la France en 1940. Alain Badiou vient tout juste de publier Trump, face au désastre de la mondialisation financière.  

 

1

 

Pour Badiou, il s’agit non seulement de comprendre et de faire comprendre ce qui fait qu’un Trump ait pu être élu Président des EU, mais aussi de réfléchir à la conduite à tenir face à la victoire éclatante du capitalisme libéral, que constitue l’événement. 

Trump en tant que tel, individu vulgaire, mysogine, raciste, violent, intellectuellement limité, à l’imprévisible incohérence, est bien moins intéressant que le symptôme dont il est la marque. Cette notion de symptôme à décrypter innerve l’ensemble du propos.

La victoire du capitalisme libéral qu’il révèle tient au fait que désormais l’idée qu’aucune alternative n’existe plus face au système en place, quels que soient ses vices. Le capitalisme libéral a réussi à convaincre le plus grand nombre qu’aucune voie n’existe que lui-même. Qu’il est par conséquent « le seul destin possible pour l’espèce humaine. » En effet, « le rôle de l’Etat est le même partout : protéger les inégalités, protéger le monstre. » L’indifférenciation des pseudo différences politiques est la règle générale. Tous les Etats ont le même but. La bourgeoisie mondiale possédante est uniforme, à quelques nuances politiques mineures près encore attachées à l’idée de Nation. Tous les membres de la classe défendent à leur manière le monstre.

La contradiction gauche-droite déclinant, celle-ci ne peut que croitre aux extrêmes. D’où l’apparition de personnages étranges, nouveaux voyous, gangsters aux marges du système, ouvrant la possibilité d’une nouvelle forme de fascisme. Ces mafieux opèrent un « fascisme démocratique » tissé de haine, de violence, de mépris de la logique, de détestation des intellectuels et du pouvoir judiciaire, ainsi que d’incohérences. Ils entretiennent un faux effet de nouveauté, sur l’arrière-plan très ancien du culte du succès sur les autres (Sarkozy, Berlusconi, Orbán,  Erdogan[1]). Trump n’est que le symbole de cette décomposition.

La politique se résume désormais à des affrontements de styles différents à l’intérieur du même monde : Hillary Clinton/Donald Trump ; Macron/Trump.

Voici largement de quoi alimenter un profond désarroi populaire entretenu par l’absence de vision d’un avenir différent envisageable, assortie d’une stratégie ad hoc.

Une réflexion radicale s’impose de manière urgente, en lieu et place de joutes stériles à propos d’un personnage donné. Répéter sans cesse les mêmes choses est parfaitement inutile et démobilisateur, car totalement improductif.

Il faut faire réapparaitre la nécessaire possibilité d’un choix fondamental face au capitalisme libéral triomphant. C’est-à-dire face à la concentration frénétique du capital débouchant sur l’installation d’une « monarchie financière mondiale ».

Dès lors que l’on admet le capitalisme comme seule voie possible rien ne peut vraiment l’ébranler[2], nous dit Badiou. Constater ses vices et ses travers, les dénoncer, ne peut avoir aucune conséquence.[3]

De ce point de vue, Trump est une figure cohérente.

Dès lors, que faire ? Réponse : commencer par élaborer un consensus négatif, puis s’attacher à constituer une idéologie commune susceptible de réunir des subjectivités différentes, sachant bien qu’accepter de participer au pouvoir existant équivaut à se soumettre, donc à se renier. Des expériences limitées démontrant qu’Autrement est possible existent çà et là. Les encourager s’impose évidemment[4].

Le parlementarisme n’est que complicité de fait, il entretient une contradiction de faible intensité, non vraiment gênante pour le Pouvoir, une illusion en fait.

En France, la gauche est moribonde les décisions sont issues d’arbitrages entre diverses fractions de la droite. D’où la perte d’intérêt pour une large portion du corps électoral.  

La servilité des Etats européens, des institutions européennes, à l’égard des Etats-Unis témoigne de « la soumission universelle des Etats au capitalisme financier qui régente notre monde. »[5] « Les gouvernements « démocratiques » ne sont composés que de fondés de pouvoir du Capital. »

Le symptôme de la victoire de Trump est à prendre comme une ouverture indispensable à saisir, vers de nouvelles perspectives.

Citations conclusives :

« … obligation d’opposer au capitalisme mondialisé, non pas des gesticulations morales ou « démocratiques », nos pas des revendications libérales ou libertaires, non pas des mouvements aussi sympathiques que vains, mais une Idée, à partir de laquelle, autour de laquelle, composer en effet un programme, une organisation, et de vastes mouvements. Une Idée qui va jusqu’à affirmer que nous devons sortir, non  pas seulement du trumpisme, non pas même seulement du capitalisme moderne, mais de la vaste époque de l’existence des humains ouverte il y a pas mal de millénaires, par la révolution néolithique. Epoque où se sont simultanément imposés la propriété privée, des terres d’abord, puis de puissants moyens de production, la transmission familiale des richesses issues de cette propriété et, finalement, le pouvoir armé d’Etats chargés à la fois de maintenir ce système et de dissimuler, sous les oripeaux du nationalisme et/ou  la démocratie, que ce maintien est  leur seul objectif stable. »

(…)

On évitera toute forme de soutien constant, notamment électoral ou syndical, à des forces dont il est évident que le but n’est que de conquérir des positions de pouvoir à l’intérieur de l’ordre dominant. On ne fera en particulier nul usage de la catégorie sous laquelle se présentent toutes les trahisons, à savoir la catégorie électorale de gauche. »[6]

 

2

 

Certains textes sont essentiels, nombreux sont les gens qui en parlent, mais on peut se demander s’ils ont jamais été vraiment lus. Il en est ainsi du Discours de la servitude volontaire (La Boétie), ainsi que du  Contrat social, de J-J Rousseau. Bien que fort importante mais sans doute moins connue, la Note sur la suppression générale des partis politiques, de  Simone Weil, est probablement tout aussi peu lue. Or, huit décennies après sa rédaction, cet essai demeure confondant d’actualité.

Pour l’auteure, l’origine des partis remonte au Club des Jacobins et à la Terreur. La pression des événements d’alors fit que, sur le continent européen, « le totalitarisme est le péché originel des partis. (…) le fait qu’ils existent n’est nullement un motif de les conserver.»

Sont-ils un bien, sont-ils un mal, qu’en est-il de la démocratie ?

Le bien ne peut résulter que de la vérité, de la justice, et de l’utilité publique. La démocratie n’est qu’un moyen de parvenir au bien. Une constitution démocratique doit d’abord établir un état d’équilibre dans le peuple, dont ensuite seront mises à exécution les volontés, hors de tout affect, comme de toute passion. Les élections doivent permettre l’expression des volontés relatives aux problèmes existants, et non pas « seulement un choix de personnes. » (Nous sommes loin de ce que nous connaissons aujourd’hui.)

Dès lors que règnent les passions partisanes, des factions, des gangs criminels (mafieux), rendent inaudibles la voix de la justice et celle de la vérité. (Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé…)

Quelles sont les caractéristiques des partis ?

« Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.

Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.

La première fin … de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire… (…) C’est pour cela qu’il y a affinité, alliance, entre le totalitarisme et le mensonge.»

Peu à peu,  au fil du temps, la « lèpre » de la soumission à des postulats non vérifiés fondant les Eglises profanes que sont les partis « a contaminé toute la vie mentale de notre époque.  (…)

Comme « il est douteux qu’on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, (il faut) commencer par la suppression des partis politiques. »

Le caractère iconoclaste et radical de cet essai est tout à fait propre à inciter le lecteur à penser par lui-même, et à forger ses propres convictions.

Exercice méningé aussi sain qu’hygiénique !

 

Notes JK

[1] Et Macron aussi

[2] D’où son extraordinaire capacité à tout récupérer à son profit, à annihiler toute contestation

[3] Des mois de contestation ne valent rien face à une majorité aux ordres, ou au 49-3

[4] Cela peut sembler utopique, mais sans rêve rien de nouveau n’est sans doute possible (exemple des groupes alternatifs, bio-culture, enseignement, etc.)

[5] Alignement sur les mesures de rétorsion à l’égard de l’Iran, par exemple

[6] Rien de plus dangereux que de confier le Pouvoir à qui le souhaite, le risque de comportements incontrôlables est alors entier (cf. Etienne Chouard, Notre cause commune)

 

S. Weil, Suppression..., Allia éd, 47 p., 3 € // Badiou, Trump, PUF, 95 p. 11 €S. Weil, Suppression..., Allia éd, 47 p., 3 € // Badiou, Trump, PUF, 95 p. 11 €

S. Weil, Suppression..., Allia éd, 47 p., 3 € // Badiou, Trump, PUF, 95 p. 11 €

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A propos de l'aquarelle

21 Février 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Aquarelle, Alain Sagault, Dürer, Turner, Cézanne, Pierre Schneider

 

 

Une réflexion en cours menée avec Alan Sagault sur l’aquarelle me pousse à considérer que celle-ci ne saurait se réduire à une technique particulière. L’aquarelle est en soi un langage spécifique élégant et délicat pratiqué par quelques talents singuliers, sans doute peu compatible avec d’autres formes de langage.

On parle d’oreille absolue pour la musique…

A part Cézanne, Turner, Dürer, il existerait bien peu de peintres qui soient en même temps pleinement aquarellistes, totalement libres alors de l’influence de l’emploi des outils et des matières de la peinture traditionnelle.

Pourrait-il arriver que l’excellence de l’aquarelle puisse parfois faire apparaître gauche la peinture ?

 

Au fil du parcours du livre remarquable de Pierre Schneider, Petite histoire de l’infini en peinture, quelques remarques affleurent, analogies ou transpositions issues d’une lecture détournée, comme il se doit sainement (« Les livres m’ont servi non tant d’instruction que d’exercitation » Montaigne – Essais, III, 12).

 

L’aquarelle connait habituellement une pratique conventionnelle de l’esquisse ou de la transcription paysagère où dessin et simulation réaliste prévalent. Ce qui pourrait hélas la faire passer comme un genre mineur, plutôt réservé aux apprentis ou aux amateurs.

L’aquarelliste est-il peintre à part entière ? Sans aucun doute, à mon sens.

 

Lorsqu’elle est dénuée du souci de représentation vériste, l’aquarelle peut se présenter comme une impressionnante tentative de saisie de la confrontation du limité à l’illimité. Elle devient alors un mode de capture émotionnelle propre à tenter de donner à voir l’impensable. Dans le meilleur des cas, l’immontrable va se montrer au travers d’une image capable de dissoudre en elle tout regardeur.

 

Dürer : « Je ne sais pas ce qu’est la beauté. L’art véritable est dans la nature, qui sait l’en extraire, le possède. »

Il est certainement le premier, ô combien précurseur, à avoir saisi l’étonnante capacité de cette technique à capturer les lumières, noyant en particulier les contours des paysages pour accentuer l’impression de profondeur de champ. Il traduit par des couleurs estompées, des fondus, des harmonies colorées, les jeux du ciel et de l’eau, leurs reflets changeants, l’amplitude des mouvements géologiques, la poésie des carrières de pierres (que reprendra Cézanne bien plus tard).

 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/27/DURER-val-de_-Cembra.jpg Dürer Segonzano

 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/ec/Durer-carriere-large.jpg Dürer Carrière de pierres

 

 

Turner ensuite, fou de lumière. Ses fascinantes expérimentations d'éblouissements disent d’abord la jouissance de faire. Il s’affranchit des règles en usage, à la mode de son temps, au profit d’une radicalité à toute épreuve, qui le distingue de son époque. Visionnaire, il annonce les temps à venir. Il se tient hors de toute référence historique.

 

https://www.musee-jacquemart-andre.com/sites/default/files/styles/oeuvre_lightbox/public/d32162_0.jpg?itok=Xd1E8Xl- Turner Vue sur la lagune à Venise

 

 

Cézanne enfin, avec sa manière de suggérer, d’évoquer, d’effleurer. Avec aussi l’importance du non peint, il ouvre vers l’essence des choses.

« La nature est toujours la même, mais rien ne demeure d’elle, de ce qui nous apparaît. Notre art doit, lui, donner le frisson de sa durée avec les éléments, l’apparence de tous ses  changements. Il doit nous la faire goûter éternelle. » (Cézanne)

 

 

 

 

Cézanne aquarelle sainte-Victoire

Cézanne aquarelle sainte-Victoire

Addendum

A peine publié, une lacune apparait dans cet article, qui tel quel devient réducteur.

Le jeu issu de la rencontre de l’eau et de pigments colorés ne saurait se limiter à l’exploration de la nature. Paul Klee est là pour en témoigner. L’aquarelle l’a occupé sa vie durant. Avec elle il a cherché non seulement des compléments de tonalités, mais aussi la saisie d’une lumière intérieure, ce qui l’a mené peu à peu à une tentative de représentation rythmée d’une transcendance de la relation homme nature, c’est à dire du mystère de la création elle-même.

Il faudrait aussi un temps pour se pencher sur la question du lavis dans la peinture chinoise.

Le champ de l’aquarelle relève de l’universel, donc de l’infini.

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"Oh Bonne-Maire !"

14 Février 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Marseille, Municipales mars 2020, Christine Breton, JC Gaudin, M Vassal

 

Bien connue des milieux artistique et culturel de Marseille, Christine Breton, conservateur honoraire du patrimoine et docteur en histoire, arpente les espaces de la ville, plus particulièrement ses quartiers nord, depuis des années. Elle s‘efforce d’en écrire une histoire renversée susceptible de restituer les savoirs occultés des délaissés méprisés ainsi que la permanence des traditions orales. Cela donne lieu à des récits globaux où passé présent s’entremêlent, non sans quelque difficulté pour le lecteur parfois appelé à jongler avec des références polymorphes. Quelque chose de l’ordre du plaisir propre au vagabondage de l’oralité persille l’exercice, jusqu’à frôler le poétique.

Les éditions Commune viennent de publier son plus récent apport : Oh Bonne-Maire ! [1] Celui-ci mérite lecture et relecture pour en exprimer tout le suc. 

Je me contenterai d’en extraire quelques citations à partir desquelles chacun pourra composer sa propre mosaïque. Ces citations sont cueillies comme on choisit les coraux d’oursins de la côte Bleue par une belle journée de février.

Présentations

Je suis Marseille et je ne suis pas une ville,

je m’adresse à vous qui vivez là en 2020

Vos 25 ans de maire indigne perpétuent ces effondrements muets,

ce peuple démoli.

L’héritière de votre maire perpétue déjà ces vides inhospitaliers

en expulsions, chambres d’hôtels ou résidences fermées.

… 8 mairies de secteurs, sans pouvoir.

je suis une étendue nostalgique de son littoral et de son delta,

disparus sous la mer quand le niveau des eaux est monté de 20 mètres…

Ça se compte en million d’années !

Dans les vides de temps, dans les vides de ville, gît le vide de maire.

Oh, bonne mère !

Au travers d’une déambulation trans historique nous sommes amenés à saisir combien le passé influence un présent diablement reproductif.

Récit d’effondrement

La vie quotidienne dans la Grande Bibliothèque comme dans les musées municipaux comprend la mort par sabotage lent. Elle subit l’action culturelle « Matuvu ».

Tout devenait sécuritaire. (…) Un renversement qu’on ne voit pas venir, dont on a le lourd pressentiment dans un « savoir non encore conscient », écrivait Ernst Bloch en 1926.

(…) Naufrage du sens et dès-institution de l’usage public, seules restent les façades et les ruines d’espaces symboliques qui autrefois fondaient la Ville et ses citoyens.

Récit communard

… notre vieux statut médiéval, conservé jusqu’à la Révolution.

J’incarne ces temps européens de bascule et de paradoxes.

Ils agissent encore quand vous dites Marseille.

(Avec Louis XIV) le beau triangle maritime tendu vers les lointains devient alors une ville carrée, idiote, un embellissement répressif.

(…) A Marseille, toute l’architecture gardant les traces artistiques de la Bonne Ville (médiévale) a été détruite par les édiles. (…) Vous n’avez aujourd’hui qu’une ennuyeuse ville commerciale   néo-bourgeoise à offrir aux touristes.

Marseille, un vide de ville, un vide de maire

… au matin du 5 (novembre 2018) une maison de la pente de Noailles, ou plutôt une ruine volontairement fabriquée par les humains a décidé d’en finir avec elle-même.  Elle gisait en tas, entraînant la maison voisine et avec elle huit humains.

(…) Tout le peuple de la ruine avait décidé d’arrêter le mensonge de façade. Il ne voulait plus faire semblant d’être une maison. (…) les murs ont compris avant les humains. (…) l’étendue du désastre administratif s’est vue.

(…) C’est ainsi que s'emboîtent deux réalités invraisemblables : le vide de ville instituée et le vide de maire pour la gouverner.

(…) Il y avait les locations de logements fragmentés, les habitants sous pression foncière, la consommation et le décor pour touristes, parfois appelé centre ville.

(…) Un spectacle terrible par le nombre et par la méthode mensongère utilisée pendant 25 ans.

(…) l’urgence inventée pour ne pas faire…

 

Il s’agirait donc aujourd’hui, demain matin, d’élire un maire ayant le courage d’attaquer le mal à la racine. Un maire qui soit autre chose qu’un ou une Vassal, redoutable copié collé de son mentor. Un maire et une équipe davantage préoccupés du devenir de la cité et de sa métropole que de leurs carrières personnelles.

Est-ce si utopique que ça ?[2]

 

 

[1] Oh Bonne-Maire ! « Récit électoral » de Christine Breton, éditions commune, 93 La Canebière Marseille, janvier 2020 – 2 €

[2] Rappel : Rue d’Aubagne – Récit d’une rupture – Karine Bonjour, éd. Parenthèses 2019

 
"Oh Bonne-Maire !"
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Art et art des apparences

8 Février 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Baux-de-Provence, cathédrale d'images, spectacles son et lumière, Imagine Van Gogh, Montréal, Hannah Arendt, Musée de Cluny Paris, Antonello da Massina, Yannis Xenakis, Polytope, Bill Viola

 

Dans les années 1950 les châteaux de la Loire inaugurèrent les premiers spectacles son et lumière tels que nous les connaissons encore aujourd’hui. Ces spectacles ont au moins le mérite de célébrer un lieu prestigieux et de susciter une création originale.

En 1960 le journaliste et photo-cinéaste Albert Plécy, eut l’idée d’un procédé de projection révolutionnaire. Il voulait parvenir à « noyer le spectateur en lui imposant de renoncer à ses habitudes de lecture » (peut-être s’agissait-il déjà d’occuper et de contraindre l’espace mental disponible du pékin lambda, comme le déclarera plus tard un très subtil directeur-général de TF1). Il occupa à partir de 1975 le site des gigantesques carrières abandonnées des Baux de Provence pour créer sa « Cathédrale d’images ». 

 

Deux de ses disciples ont repris son concept d’ « image totale » pour élaborer une production intitulée Imagine Van Gogh présentée d’abord au Havre, en 2019 au Carré des Docks, et maintenant à Montréal, au Centre d’Art Arsenal, un ancien chantier naval.

Nous sommes là en présence d’un détournement de l’Art par la technique triomphante. Une marchandisation à très grande échelle pulvérisant ce qui se pratique depuis plusieurs décennies dans les boutiques de musée, du papier toilette à l’image de la Joconde au porte clé Rembrandt. Autrement dit, l’Art transformé en objet de consommation. Hannah Arendt a écrit des choses fort pertinentes là-dessus. La diffusion massique de gadgets néo-artistiques n’accroit en rien les connaissances, pas plus que le goût pour l’art en tant que tel. Elle pourrait se révéler aussi néfaste pour l’esprit que les boissons sucrées pour l’organisme.

 

Dans le cas qui nous occupe, il ne s’agit de rien d’autre que d’un spectacle faisant main basse sur l’œuvre d’un artiste dont il détourne le travail. Le spectacle peut se révéler de qualité, il semblerait qu’il le soit effectivement, il importe toutefois de ne pas se méprendre sur sa nature véritable, qui est de faire tinter le tiroir-caisse grâce à une duperie séductrice. La promotion ou la diffusion de l’Art n’ont pas grand-chose à voir là-dedans.

 

Précisons.

L’apparition d’une technique ou d’un procédé nouveaux bouscule le paysage de diverses manières. Ou bien elle envahit et soumet très rapidement les domaines concernés, ce qui est le cas de la plupart des innovations inondant le marché du soi-disant progrès, ou bien elle est appropriée par les acteurs impliqués, qui l’ajoutent à leur palette comme une possibilité nouvelle de s’exprimer et d’agir. Tel fut le cas de la peinture à l’huile, importée des Flandres en Italie par Antonello da Messina,  qui a permis l’envolée de l’Art à partir du quattrocento. Il en fut de même avec l’apparition des couleurs en tubes, à l’origine du travail sur le motif cher aux Impressionnistes. De nos jours, électronique et vidéo bousculent la donne. Certains, comme Yannis Xenakis avec son Polytope de 1972 au musée de Cluny, à Paris, ou Bill Viola avec l’ensemble de ses réalisations, se sont emparés des possibilités nouvelles pour les outrepasser et les mettre au service de leurs créations auxquelles des perspectives à découvrir sont offertes.

D’autres, par contre, font de l’emploi du nouveau une fin en soi, sans plus. Il s’agit alors au mieux de bons artisans maniant avec dextérité un nouvel outil.

Éternel dilemme, répétition artisanale ou industrielle souvent brillante du même, ou création artistique ?

Reprenons pour tenter une mise au point.

Les productions à partir d’images d’œuvres détournées cherchent avant tout le spectaculaire, grand public. Elles se cantonnent à la surface des choses et s’évertuent à montrer sous des apparences propres à surprendre, gigantisme, ruptures d’échelle, morcellement. A ce titre, elles desservent les artistes dont elles s’emparent en les instrumentalisant. Michel-Ange, Léonard de Vinci, Bosch, Breughel, Cézanne, Picasso, Gaudi, Arcimboldo, entre autres, ont déjà fait les frais d’opérations de ce genre. Des compositeurs appartenant au grand répertoire sont également requis : Prokofiev, J-S Bach, Saint-Saëns, Eric Satie, Haendel, Schubert, Mozart, etc.

Dali, qui aurait sans doute souscrit à l’idée, est annoncé ce printemps à venir aux Baux-de-Provence. Double traquenard, entretenir l’idée que Dali est bien plus qu’un très habile illusionniste, et prolonger le jeu d’une mystification qu’il a pratiquée sa vie durant.

Ce système invasif qui cherche à « noyer le spectateur en lui imposant de renoncer à ses habitudes de lecture » parait hautement dommageable à une saine fréquentation des maîtres.

Culture du Reader’s digest (une œuvre réécrite et condensée en un petit nombre de pages), apologie de la « lecture rapide », le procédé est à l’art ce que la fast food est à l’approche de la gastronomie. 

Formatage, formatage des esprits grâce à un vernis superficiel, propre à permettre d’avoir l’air, dans l’entre soi pseudo mondain des dîners en ville ou des conversations oiseuses. Ainsi s’élabore une culture parallèle au rabais, aussi envahissante que des algues toxiques venant étouffer le sens commun.

Que passe le cirque !

 

Le rapport à l’art est de toute autre nature, les gugusses à paillettes forment un obstacle majeur, parfois quasi infranchissable.

Ce rapport tissé d’intimité, de spontanéité, nécessite l’épreuve de la confrontation face à face. Essentielle la lenteur du regard susceptible de modifier l’écoulement du temps pour qu’un dialogue intérieur s’établisse. Pour que le mystère de l’évocation apparaisse.   

Intensité et intériorité vont de pair. L’artiste a déposé du temps sur son œuvre, au regardeur d’en faire de même pour accéder et ressentir.

Regarder diffère absolument de visiter. A chacun son rythme, à chacun ses résonances.

Une exposition ne se consomme pas, elle se déguste avec sobriété, gage de l’accès à l’exquis. S’empiffrer de petits fours industriels n'apporte guère, même s’ils possèdent une vertu sédative.

Aucun artifice possible.

Imagine Van Gogh - Le Havre et MontréalImagine Van Gogh - Le Havre et Montréal

Imagine Van Gogh - Le Havre et Montréal

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Tartuffe 2020

1 Février 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Tartuffe, Le Misanthrope, Molière, Goebbels, Edgar Morin, Consdeil d'Etat, Charles Trenet

 

Depuis peu les choses publiques perdent à vive allure de leurs apparences. Elles se révèlent de plus en plus dans la cruelle nudité de ce qu’elles sont : des arnaques, des falsifications, mystifications, duperies, voire tout bonnement charlatanisme. Autrement dit, mensonges sous toutes les formes. « Plus le mensonge est gros, mieux il passe » (Joseph Goebbels).

Tartuffe, personnage hypocrite, pervers, cynique, est aux commandes. Le Tartuffe ou l’Imposteur titre Molière.

Entouré d’une escouade de larbins choisis à raison de leur médiocrité, il méprise ouvertement qui lui résiste, aussi bien que ceux placés à son service y compris les dévots ralliés à sa cause. Son hypocrisie tient essentiellement au fossé séparant ce qu’il affirme de ce qu’il agit.

- Laurent, serrez ma haire avec ma discipline …

- Cachez ce sein que je ne saurais voir …

(Tartuffe, Molière, III, 2)

Cette manière de faire et d’être déteint sur les affidés, et sans doute même sur une large fraction de la société pour laquelle individualisme et réussite personnelle deviennent les marqueurs essentiels (à Paris, durant les récentes grèves, la trottinette a eu raison de l’auto-stop et du co-voiturage m’a-t-on récemment rapporté ; la nouveauté tiendrait à l’absence de solidarité entre motorisés et piétons obligés).

Si j’en crois des propos captés çà et là chez des personnes habituellement à l’écart du discours politique, les regards commenceraient à se dessiller. Il faut dire que la somme des énormités auxquelles nous sommes confrontés devient telle qu’à moins d’être profondément naïf, outrageusement partial, aveugle de naissance, ou parfaitement absent, ignorer la réalité relève de l’exploit.

Une parole critique commencerait à faiblement circuler.

Une partie de la presse asservie laisse poindre des interrogations. Le Conseil d‘Etat – plus haute instance administrative du pays -- publie des réserves majeures sur la légèreté avec laquelle est conduite l’édification d’une loi fondamentale engageant les décennies à venir (lacunes, contradictions, approximations), les échos se diffusent largement ; une insurrection des assujettis contamine les cérémonies officielles (avocats, membres de la police scientifique, médecins hospitaliers, spécialistes du mobilier national, animateurs de Radio-France, enseignants, danseurs et musiciens de l’Opéra de Paris).

Comment ne pas saisir ces manifestations à la fois comme témoignages de la vigueur latente de la société, et aussi comme une éventuelle ratification de mouvements collectifs de longue durée ou répétitifs (gilets jaunes, grèves à la RATP, à la SNCF, blocages spectaculaires ponctuels de sites sensibles…) ?

Parmi les innombrables duperies, ne considérons que les plus récentes, trop souvent improvisations maladroites dignes d’amateurs fébriles :

- le « grand débat », mise en scène d’une illusion destinée à faire diversion face à l’imprévu difficilement maîtrisable de l’irruption des « gilets jaunes » ;

- la « convention  citoyenne sur le climat », qui, après la visite présidentielle courant janvier, risque fort de se révéler comme un simple gadget pseudo démocratique ;

- la prétendue concertation entre le premier ministre et les syndicats opposés au projet de remise en question des systèmes de retraite, dominée par des fins de non-recevoir à répétition (« la grève à la RATP et à la SNCF est sans issue, elle n’a que trop duré » E. Philipe, 15/01/2020) ;

- les simulations truquées à ce sujet, astuces minables aisément détectées et décriées par les observateurs compétents ;

- la poudre aux yeux dispensée par le ministre de l’Intérieur à propos de l’interdiction d’emploi par la police d’un stock de grenades en voie d’épuisement, décision symbolique mais fallacieuse car les remplaçantes sont quasiment de même nature, au dire des spécialistes.

Dans tous les cas il ne s’agit que d’opérations de communication, c’est à dire de propagande, donc d’intoxication, soigneusement relayées par une presse bien peu exigeante, assez largement mutique. Com’ et clinquant des apparences sont devenues les deux mamelles de l’art de gouverner.

La vie démocratique est de plus en plus souffreteuse, son affaiblissement est hélas dramatiquement certain. Ce que nie avec une superbe assurance le président, dans une déclaration faite à la presse à son retour d’Israël (24 janvier 2020).

Il s’indigne contre « l‘idée que nous ne serions plus dans une démocratie, qu’une forme de dictature se serait installée … ». « Une dictature, c’est un régime où une personne ou un clan décident des lois … il y a en démocratie un principe fondamental : le respect de l’autre, l’interdiction de la violence, la haine à combattre … Nous sommes une démocratie.  (…) Une démocratie (...) c’est un système politique où l’on choisit des représentants qui auront à voter librement les lois qui régissent la société. Cela a beaucoup d’exigence, cela veut dire que la liberté du peuple et sa souveraineté sont reconnues. Mais cela a une contrepartie, c’est que dans une démocratie on a un devoir de respect à l’égard de ceux qui représentent et votent cette loi parce que précisément on a le pouvoir de les révoquer. On a l’interdiction de la haine, parce qu’on a le pouvoir de les changer ! »

Bravo ! Voici qui est bel et bon. Reprenons tranquillement ces propos mystificateurs.

« Une dictature, c’est un régime où une personne ou un clan décident des lois » : Tiens, tiens, une majorité absolue à la botte de son maître, qui décide de l’opportunité des lois à édicter, gouverner par ordonnances pour court-circuiter le parlement, ignorer ou mépriser les corps constitués, qu’ont-ils à voir avec la définition initiale ? Magique beauté du langage.

«… il y a en démocratie un principe fondamental : le respect de l’autre, l’interdiction de la violence, la haine à combattre » : Contrôles au faciès, accueil (sic) des immigrés, brutalités policières aveugles, violence de décisions unilatérales, violence de l’aliénation économique des plus pauvres, absence de dialogue social, concentration des pouvoirs, broutilles, broutilles !

« Ah, qu’en termes galants ces choses-là sont mises » (Molière, encore, Le Misanthrope, I, 2)

« …un système politique où l’on choisit des représentants qui auront à voter librement les lois qui régissent la société. Cela a beaucoup d’exigence, cela veut dire que la liberté du peuple et sa souveraineté sont reconnues. » : Élire des représentants désignés par des institutions, c’est s’en remettre à des maîtres que l’on n’a pas choisis. C’est également abandonner tout moyen de résister à une trahison entre deux élections (2005, Non au référendum sur le traité constitutionnel européen, 2008 le Parlement transforme le résultat en un acquiescement). Quelle est vraiment la liberté de vote de godillots aux ordres d’un pouvoir auquel ils doivent leur existence ? Le mensonge permanent devient la règle. Lorsque le peuple prend conscience de sa dépossession et conteste, où est sa souveraineté face à la violence de la répression armée de la police transformant les manifestations en guérilla urbaine ?       

« … dans une démocratie on a un devoir de respect à l’égard de ceux qui représentent et votent cette loi parce que précisément on a le pouvoir de les révoquer. On a l’interdiction de la haine, parce qu’on a le pouvoir de les changer ! » : Le système électif transforme des citoyens responsables en électeurs impuissants politiques, où le respect qui leur est dû se situe-t-il ? Impossible de révoquer les élus avant la fin de leur mandat, ils ne manquent jamais d’affirmer qu’ils sont fidèles à leur contrat de départ, oublieux des conditions de leur élection (élection par défaut notamment). Il n’est pas de limite à leur arrogance. Le contrôle des gouvernés sur les gouvernants est un leurre. Dans ces conditions, parler de démocratie n’est que mascarade.

La démocratie est un mode de régulation des conflits et d’entretien permanent des libertés publiques nous rappelle Edgar Morin dans un dialogue avec Boris Cyrulnik. Ce que nous connaissons aujourd’hui est au contraire un mode très inquiétant d’exaspération des conflits.

Pour faire bonne mesure, ajoutons quelques citations disant l’estime accordée par son président aux citoyens de notre République gravement lézardée.

- Si j’étais chômeur, je n’attendrai pas tout de l’autre, j’essaierai de me battre d’abord.

- … la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler.

- Chaque candidat qui sera investi signera, avec moi, le contrat avec la Nation. Il s’engage à voter à mes côtés les grands projets, à soutenir notre projet. … Pas de frondeurs.

- Il y a des tas de métiers, il faut y aller ! Honnêtement, hôtels, cafés, restaurants, je traverse la rue, je vous en trouve. Ils veulent simplement des gens qui sont prêts à travailler, avec les contraintes du métier.

- Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien …

- La politique sociale, regardez : on met un pognon de dingue dans des minimas sociaux, les gens sont quand même pauvre.

Certes, la France n’est pas (encore) une dictature au sens strict, mais la pratique actuelle du pouvoir est gravement autoritaire et clanique, dérive rendue possible par des institutions à bout de souffle. Avoir à se défendre de mener sournoisement à une dictature de fait est un très mauvais indice de santé de notre démocratie et de ses garants. Considérer les opposants contestataires comme des adversaires séditieux à soumettre n’augure rien de bon.

Les contre-vérités accumulées ne peuvent rien changer au constat.

Appeler, comme il l’a fait le 13 octobre 2019 à Paris dans la cour de la préfecture de police, à une « société de vigilance (pour) repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte (les) petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois de la République », ne peut que mettre en péril l’unité de la nation et entretenir la suspicion à l’égard de certains citoyens. L’incitation à la délation entre à l’évidence dans le cadre des propos démocratiques.

Mener une politique pour des intérêts exclusivement financiers ne peut que déboucher sur une crise gravissime grosse d’affrontements terribles. Parviendra-t-on à éviter cela ?

Le climat international n’est pas si différent. L’ombre s’étend, les bulletins météo incitent à la plus grande circonspection.

Que font les caciques des diverses oppositions, tout occupés à leurs chicaneries égotistes et poussiéreuses ? Eux non plus ne méritent aucune complaisance. Eux aussi comptent nombre de Tartuffe dans leurs rangs.

Nous vivons une époque passionnante.

Douce France
Cher pays de mon enfance
Bercée de tendre insouciance

(Charles Trenet, 1943)

P.S. : Dernière indécence provocatrice, Tartuffe ose poser à Angoulême au Festival de la BD, en tenant un T-shirt dénonçant les éborgnages de manifestants. Cette répugnante moquerie aux victimes de sa milice répressive suscitera-t-elle les réactions qu'elle mérite ?

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La Belle et la Bête

26 Janvier 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Jean Cocteau, Jean Marais, La Belle et La Bête, prix Louis Delluc, Georges Auric, Alain Sagault, Rudyard Kipling

 

Lecteur fidèle ou occasionnel ne t’effraie pas en vain, je ne vais pas te parler de la relation vénéneuse entre la Démocratie vacillante et l’actuel pouvoir autoritaire. C’est du film culte de Jean Cocteau que j’ai dessein de t’entretenir.

Restauré, il passe à nouveau dans les salles. Ne l’ayant jamais vu auparavant, l’occasion m’en fut donnée il y a peu, ce dont je me réjouis quelles que soient mes impressions.

Tourné en 1945, sorti en 1946, immédiatement lauré du Prix Louis Delluc, il passe aux yeux de certains pour un chef-d’œuvre du cinéma fantastique.

Images en noir et blanc très contrastés, musique criarde de Georges Auric, il m’est apparu presque irregardable. Surprise et déception.

Pour moi, ce n’est aujourd’hui qu’un navet prétentieux et ridicule. Conte de fées indigent se prenant pour ce qu’il n’est pas, une œuvre de réflexion tissée de merveilleux.

Cocteau, aimable mondain touche à tout, littérature, cinéma, peinture, théâtre, apparaît ici comme un poète des apparences épris de superficielle profondeur.

Cette magie de pacotille caractéristique du film est bloquée par l’évidence de sa construction délibérée où s’engouffrent tous les poncifs du genre, miroirs infidèles ou prémonitoires, murs traversables, apparitions-disparitions, horreur et fascination, etc.

 

C’était il y a plusieurs années, une exposition de peintures et dessins de Jean Cocteau. Outre la répétition de procédés, ce qui en soi ne fait nullement obstacle car il peut s’agir de souci  d’approfondissement, le souvenir principal qui m’en reste est celui d’une desséchante cérébralité.

C’est là sans doute le point faible, qui tient à distance de son œuvre cinématographique, notamment. Le film La Belle et la Bête me semble fondé sur la surprise. Surprise des situations, des décors, des représentations, des oppositions (Jean Marais interprète non seulement La Bête, mais aussi deux autres personnages à visage découvert, où éclate sa singulière beauté physique d’alors).

La surprise est plutôt d’ordre cérébral, elle porte essentiellement sur le quoi, l’extériorité, contrairement à l’étonnement, qui saisit l’être tout entier en portant sur le comment, l’intériorité. La surprise se réfère au champ restreint de l’ossuaire culturel dont chacun est gardien. Bien sûr ce champ peut être enrichi, mais uniquement par juxtaposition, comme une collection, matérialité détournée, souffle de la vie défaillant. L’être du gardien est souvent étranger à la collection dont il constitue cependant une pièce manquante.

L’étonnement, provoquant un bouleversement émotionnel, implique la personne toute entière. Il permet d’accéder au rêve et aux affects les plus fondamentaux. Il permet d’envisager l’inatteignable sobrement suggéré, c’est à dire l’au-delà de l’ici et maintenant.

La légèreté apparente de l’aquarelle telle que la pratique Alain Sagault y convient à merveille. Aucun besoin d’effets spéciaux.

Mais ceci est une autre histoire, dirait Rudyard Kipling, qui s’y connaissait, comme chacun sait.

 

Alain Sagault, aquarelle 2019

Alain Sagault, aquarelle 2019

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