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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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A petits pas...

4 Juillet 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #arêt sur images, boapartisme, gilets jaunes, grand débat, affaire Benalla, années 30 Allemagne, Italie,

L’horreur arrive toujours à petits pas, écrit Daniel Schneidermann dans sa chronique d’Arrêt sur image du 4 juillet 2019.

C’est bien à bas bruit que depuis le début du quinquennat s’intensifie en France le déclin des libertés fondamentales, solidement ancré dans les institutions européennes par des traités et des pratiques tenant soigneusement à l’écart la souveraineté populaire des ressortissants des Etats membres (ignorance de votes référendaires, décisions prises hors de tout débat parlementaire).

Dès son installation à l’Elysée, le nouveau Président de la République s’est employé à mettre en place un système autoritaire bonapartiste mettant en coupe réglée les libertés publiques et les pratiques pseudo-démocratiques :

- mise au pas brutale du Chef d’Etat-Major des armées,

- recours aux ordonnances,

- passages en force grâce à une majorité inexpérimentée aux ordres,

- ralliement massif organisé de personnels politiques en provenance d’une soi-disant gauche hypocrite prête à toute « collaboration » pour assurer des survies individuelles,

- soumission volontaire d’institutions gardiennes des équilibres entre les pouvoirs (magistrature, Conseil d’Etat), essentiellement en raison de convergences idéologiques nourrissant l’entre soi.

 

Survint l’automne dernier la crise des gilets jaunes. Totalement inattendue et incompréhensible pour un pouvoir pris de court, tellement aux abois qu’il ne fut jamais question d’entamer un quelconque débat, mis à part le succédané destiné à contourner l’obstacle : trois mois pour débattre de sujets imposés, avec l’annonce préalable que rien d’important ne pourra changer ! Manœuvre qui évidemment a fait long feu et a permis de vouloir imposer une vérité d’Etat (loi sur les « fake news ») en visant à l’extinction des réseaux parallèles d’information, la presse étant en majeure partie muselée par le pouvoir financier auquel elle s’est vendue

Cette fronde des gilets jaunes a entrainé un ensemble d’actions d’intimidation tant policières que judiciaires,  dénoncées par plusieurs institutions internationales :

- multiples condamnations à des peines de prison ferme,

- usage de moyens quasi militaires entrainant de nombreuses mutilations,

- atteintes à la liberté d’informer par des journalistes indépendants, convocations et gardes à vue,

- tentative d’étouffement d’une affaire – Benalla – touchant de près la Présidence,

- maltraitance de lycéens à Mantes-la-Jolie,

- gazage à bout portant de manifestants pour la sauvegarde du climat,

Etc.

Le tout accompagné de dénis officiels, d’occultation des outrances policières par un refus systématique de les considérer, et la répétition comme un mantra de la lutte défensive d’un  progressisme novateur contre une barbarie inacceptable dont sont taxés les opposants de tous poils

Tout cela alors qu’à l’évidence violence et barbarie appartiennent en propre au pouvoir de la Finance, au service de laquelle se situe le gouvernement.

Violence de ceux qui décident de maintenir vaille que vaille leurs privilèges, voire de les augmenter, au détriment de ceux sur lesquels ils ont pratiquement tous pouvoirs par la voie de l’emploi et du chômage.

Violence de ceux qui décident de gouverner sans admettre quelque opposition quo ce soit, sans davantage admettre la nécessaire confrontation de points de vue différents, ni le moindre débat de fond.

Oui, l’horreur arrive toujours à petits pas.

Oui, l’étrangeté tient au refus de voir et d’admettre les évidences.

Il en fut ainsi au début des années 30 en Allemagne et en Italie. On connait la suite. Elle est trop horrible pour que l’on puisse accepter quelque analogie que ce soit.

La mémoire défaille dans l’Europe entière.

La peste est à la porte, elle se pourléche goulument.

Refuser l’analogie, refuser de réfléchir aux mesures à prendre, aux comportements à adopter de toute urgence, c’est tendre le coup au bourreau.

Le temps n’est plus à l’angélisme, nous sommes face à des monstres.

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Ça brule

25 Juin 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Vieillissement, vieillesse, Romain Gary, Quai des orfèvres, film, Ginger et Fred, film

Ça brule, ça détruit, ça angoisse, le vieillissement.

Certains vont jusqu’à en mourir.

Mourir à soi. Ils ne s’en remettent pas. Ils cherchent vainement à truquer, à donner le change ; Ils ne trompent personne, à commencer par eux-mêmes.

Catherine Deneuve, Silvio Berlusconi, chirurgiqués, tendus, cousus, pommadés, savent désespérément leur transformation en poupées Barbie. Ridicule, grossier, pathétique. Sans recourir à ces excès, d’autres tentent le maquillage d’une moumoute ou d’implants siliconés ; ou bien, tel le personnage de Charles Dullin dans Quai des Orfèvres, film de Clouzot, tentent un prolongement libidineux. Refus crispés mortifères, passablement répugnants.   

A l’opposé, Jeanne Moreau, Jean Marais, Marcello Mastroianni (Ginger et Fred,  de Fellini), ont su vivre et incarner ce qu’ils devenaient au fil du temps, de belles vieilles personnes. On parle alors d’acceptation, voire de soumission, sinon, avec quelque perfidie, de snobisme. Et pourquoi pas simplement élégance ou panache ? Le coup de pied à la Lune n’est pas sans grandeur.

Cinq ans avant son suicide, Romain Gary a publié Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable. Ce livre représente une sorte d’hymne très tendre à l’amour, énoncé par un obsédé de la virilité triomphante.

La peur du déclin le ronge jusqu’à le détruire. Le héros du livre craint d’être "fini" si l’impuissance, pas seulement sexuelle, le gagne. Il remarque que biologiquement nous sommes tous opprimés par cette nature que nous défendons tous, et qui en fait exige notre soumission à ses lois.

C’est beau, c’est fort, c’est émouvant. A lire absolument, si ce n’est déjà fait ; dans  ce cas, relire d’urgence…

Un humour amer persille des pages brillantes, tout à fait propres à satisfaire le goût de lecture. Romain Gary vient d’entrer dans la bibliothèque de La Pléiade, une reconnaissance qui s’explique mieux que celle d’un pétillant clown mondain, il y a peu.  

Quelques brefs échantillons :

- … mes rapports avec lui consistaient surtout à l’éviter

- il rayonnait de tristesse

- … ne pas avoir peur du bonheur. C’est seulement un bon moment à passer

- les bouquets de fleurs qui partent toujours à la recherche d’un cœur ne trouvent qu’un vase

- (avec Marx ou Freud) nous avons désappris à nous ignorer. Au détriment du bonheur, qui est pour une grande paix de l’esprit, et qui fait toujours l’autruche

Etc.

La peur du vieillissement peut donc sûrement mener à la mort.

L’acceptation de la loi de nature, peut à coup presque sûr conduire à une dégustation prolongée du plaisir de vivre. Et permettre une sortie réussie, pimentée d’inattendu.

- « Tu as peur ? » demandait Jean Rochefort à Philippe Noiret proche de la fin.

- « C’est déjà suffisamment emmerdant comme ça, si en plus il fallait avoir peur… » répondit celui-ci, parait-il.

 

 

 

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Art et patrimoine

15 Juin 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #patrimoine , Parthénon, musée du Louvre, colonisation, campagne d'Egypte, cloisters, architecture, peinturee

La conversation va bon train, sujets intéressants, partenaires éclairés, aimable repas convivial. Tout à coup, une question : peut-on admettre la délocalisation des œuvres d’art ? Autrement dit, l’art doit-il rester sédentaire ? Patrimoine ou pas ?

Le statut de l’art avec ses deux extrêmes, sacralité ou vénalité triviale, se trouve ainsi interrogé. Evidemment malaisé de répondre par Oui ou par Non.

Qu’entend-on par œuvre d’art, d’une part, et, d’autre part, toutes les œuvres ont-elles le même statut ? De quoi parle-t-on au juste ?

S’il parait évident que le propos concerne d’abord ce qui relève de l’architecture, le cas des métopes du Parthénon vient immédiatement à l’esprit. Ces éléments de frise, achetés assez frauduleusement par Lord Elgin au gouvernement ottoman dans les premières années du 19e siècle, font depuis l’indépendance de la Grèce l’objet de demandes de restitution jamais abouties.

Le pillage avait commencé à la fin du 18e. La campagne de Bonaparte en Egypte, puis les guerres napoléoniennes ont largement contribué à enrichir les collections du Louvre avec des objets dérobés ou acquis à vil prix auprès de vendeurs totalement dénués de scrupule.

(Au passage, le parallèle avec la braderie gouvernementale de notre patrimoine portuaire, aéroportuaire ou autoroutier, en attendant les forêts, vient évidemment à l’esprit.) 

La colonisation et les guerres afférentes ont de même façon provoquées le pillage systématique d’objets divers, souvent rituels, africains ou orientaux ; objets détournés de leur fonction initiale pour devenir abusivement œuvres d’art homologuées pour certaines dans les arts dits premiers.

Londres (British Museum), Berlin (Pergamonmuseum), Turin (Museo delle antichità egizie), Paris (Musée du Louvre, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, Musée Guimet) comptent des musées célèbres pour la richesse de collections issues de rapines en Grèce, au Proche, au Moyen et en Extrème-Orient, en Egypte, ou en Afrique noire. Monuments, tombeaux, ensembles urbains, démontés, transportés, puis remontés loin de leurs origines, totalement hors contexte, rendus inertes, vide de sens, simple choses énuclées à contempler.

Il semble clair que, pour tout ce qui s’apparente à l’architecture, édifices, portions d’édifices, objets mobiliers conçus pour un emplacement spécifique (retables monumentaux du Moyen-âge, fresques murales réalisées à vif, mosaïques et pavements, parements ouvragés, vitraux…), l’arrachement du lieu d’origine et l’exposition ailleurs constitue un véritable délit, et demande réparation, sans doute sous forme de restitution et de remise en place.

Toutefois, le Musée d’Art National de Catalogne, à Barcelone, qui détient une fantastique collection d’art roman pyrénéen, présente de nombreuses reconstitutions. La plupart des peintures murales et des sculptures avaient été acquises par un groupe de financiers et d’antiquaires étatsuniens désireux de les transférer aux Etats-Unis (on connait l’extravagante réalisation des Cloisters au nord de Manhattan, provenant du démantèlement de plusieurs abbayes du sud-est de la France). A Barcelone, un Comité des musées mena une intervention exemplaire de récupération dans les années 1920, dont ce musée est le fruit remarquable. Une tentative réussie de restitution respectueuse de ce qui a été détruit dans les villages pyrénéens par des prédateurs iconoclastes.

La question est des plus délicates si la remise en place ou la restauration attentive sont impossibles. Quelles peuvent être alors les « réparations », une indemnisation est-elle sérieusement envisageable ? L’indemnisation n’est-elle pas une véritable boite de Pandore, dont l’ouverture peut entrainer des conséquences maléfiques imprévisibles ? Sommes-nous strictement comptables des malversations de nos aînés sur les biens et les personnes ? Les descendants ont-ils à être indemnisés du tort fat à leurs aînés (esclavagisme, génocides, dépossessions territoriales…) ?

Pour ce qui concerne la peinture, la situation semble différente.

Dès lors que la peinture s’est détachée du mur en prenant la forme du tableau, il est apparu que la mobilité devenait la règle. Mobilité des artistes, comme de leurs œuvres dont la dissémination n’a rien qui puisse effaroucher. Sauf si elle est le fruit de pillages ou de spoliations, comme les nazis, derniers en date, en ont usé. Des jugements récents ont donné lieu à des restitutions d’œuvres parfaitement justifiées.

Une peinture doit pouvoir vivre sa vie, circuler au gré des circonstances, à moins qu’elle n’ait valeur patrimoniale, auquel cas l’Etat peut faire valoir son droit de préemption.

Le cas du Guernica de Picasso est exemplaire. Je me souviens de l’avoir vu successivement à Paris, puis à New York, puis à Madrid.

Que le Musée de L’Hermitage à Saint-Pétersbourg possède une fantastique collection d’Impressionnistes ne me choque en rien, pas plus que la présence de Jérôme Bosch (Le jardin des délices) au Musée du Prado, à Madrid. La Joconde est à Paris, elle fut acquise par François 1er

L’Art doit avant tout être vu, partagé, pratiqué et scrupuleusement respecté, car il sollicite ce qu’il y a d’essentiel en chacun, ce qui fonde notre humanité et la préserve. Les objets d’art, quelle que soit leur dimension, requièrent une attention particulière. Ils témoignent du génie de l’espèce, quels que soient ses représentants, quels que soient les lieux et les modes d‘expression. Ils parlent de chacun d’entre nous dans notre diversité. Il n’y a que des individus dégénérés pour parler d’art dégénéré.

Le pillage et le démantèlement ne sont que des marques de sauvagerie barbare.

Contrairement à un malentendu nocif, tout n’est pas nécessairement art. La séduction du fonctionnel bien conçu ne suffit pas.

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Désencombrer

11 Juin 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Pascal ; J-B Pontalis ; Viktor Klemperer ; Socrate, Platon

France Inter, une émission se voulant culturelle, en début de soirée ; l’invité est un romancier dont je n’ai pas retenu le nom, les ondes sont légèrement colorées d’un vague jus psychanalytique, un enregistrement de la voix de feu J-B Pontalis est offert en prime.

A propos de l’un de ses personnages, accompagné de la mièvrerie vocale admirative de la présentatrice, l’auteur invité parle de la nécessité de se désencombrer de soi-même.

L’expression est jolie, séduisante même. Peut-être héritière d’une interprétation hâtive de la pensée de Pascal (« le moi est haïssable »), que veut-elle dire au juste, a-t-elle un sens, de quoi serait-elle symptôme possible ?

Ces questions se présentent immédiatement, au point de masquer la suite de l’émission.

Se désencombrer, ô combien cela est nécessaire pour s’approcher progressivement de l’essentiel ! Se désencombrer suppose des encombrants, que sont les futilités, le superflus, les gadgets de tous ordres. Comment pourrait-on imaginer de ranger le soi dans cette énumération ?

Ne faut-il pas préférer à cette improbable démarche le précepte gravé au fronton du temple d’Apollon, à Delphes, Gnothis seauton, Connais-toi toi-même, repris par Socrate et Platon ?

Faire l’effort de prendre conscience de soi, c’est-à-dire explorer ses limites, tenter de se situer au sein de l’écheveau des relations que nous entretenons avec le monde dont nous sommes  un fragment minuscule, avec l’univers. Voilà ce qui a fondé la démarche humaniste depuis plus de vingt siècles. Démarche exigeante, rigoureuse, souvent ardue et singulière, voire incomprise donc combattue, comme toute expression d’une volonté de privilégier le questionnement au détriment de l’affirmation péremptoire, brutale et sauvage.

Aujourd’hui gravement mise en péril par l’érosion du langage et la primauté de la langue de bois, cette démarche peut paraître désuète. Les laboratoires pharmaceutiques et leurs tranquillisants, la radio et la télévision, pallient l’absence de réflexion sur soi.

Désormais les mots sont en plus en plus vides de sens. Il n’est plus guère besoin d’inventer une sorte de méta langage comme le fit en son temps le IIIe Reich (Cf. Viktor Klemperer, LTI langue du IIIe Reich).

Les gens qui « comptent », personnel politique en tête, emploient les mots sans prêter la moindre attention à ce qu’ils engagent. Un mot chasse l’autre, en permanence. La seule chose qui importe pour eux tient un uniquement à l’impression quel laissent les mots, une fois employés. Les affects règnent en maître absolu. Occuper le terrain, principe élémentaire déterminant !

Parler n’engage plus. Dire, se dédire, se contredire, ne signifie plus rien. L’impact émotionnel est l’unique mesure, et ça marche !

Réfléchir, penser, quelle perte de temps !

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Bruno Latour et le changement de Société

1 Juin 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Bruno Latour ; Reporterre ; Grand débat ; Nuit du 4 août ; Nuit debout

Pour Bruno Latour sociologie, philosophie et histoire sont intimement mêlées. Il travaille depuis des décennies sur l’imbrication des phénomènes sociaux. Ses premières recherches ont notamment portées sur les processus de diffusion des innovations, Pasteur et la rapide socialisation de ses découvertes ont constitué un jalon important de ses réflexions.

Assez discret, Bruno Latour est à mes yeux un des rares esprits originaux qui comptent aujourd’hui. Il parait qu’il est davantage apprécié à l’étranger qu’en France…

Ci-dessous une interview accordée à Reporterre, quotidien de l’écologie (sur Internet), le 16 février 2019.  

L’accent fortement mis sur la nécessité d’un changement radical de politique, un changement de paradigme, et l’incapacité de l’Etat à s’en saisir, donc la nécessité de refaire l’Etat autrement mérite qu’on y réfléchisse sérieusement pour se garder de l’écueil de revendications générales dénuées de perspectives concrètes, car totalement insuffisantes.

Autre idée forte, l’indispensable ancrage du changement sur les initiatives de la base de la société civile. Les problèmes concrets se situent à la base, c’est là qu’il faut les résoudre. Réfléchir à sa situation particulière, en pendre conscience, et se prendre en main sans attendre quoi que ce soit d’un Etat dépassé, à refaire.

 

Reporterre — Vous avez vécu Mai 68 à Dijon. Y a-t-il un rapport entre Mai 68 et les Gilets jaunes ?

Bruno Latour — Très peu. En 1968, on était dans la politique d’inspiration, de changement de société. Là, on est dans quelque chose d’autre, un virage général qui demande un changement beaucoup plus important. En 1968, on était encore dans l’imaginaire qu’on pourrait appeler « révolutionnaire » : la société se prenait comme objet et se transformait en quelque sorte librement — on restait entre humains. C’était déjà complètement impossible, évidemment, mais l’imaginaire révolutionnaire continuait comme en 1789. Et c’est vrai qu’entre 1789 et, disons, 1814, il n’y avait pas eu beaucoup de différences techniques de production matérielle, alors que, pourtant, les changements sociaux avaient été énormes. Alors que maintenant, il faut changer énormément de choses pour satisfaire la plus minuscule des revendications sur le déplacement des voitures et le prix du pétrole ou sur l’alimentation. L’idée d’émancipation de la société par elle-même avait beaucoup plus de plausibilité en 1789, déjà beaucoup moins en 1848, plus du tout en 1968 et absolument plus maintenant. Le poids de la technosphère exige maintenant un changement complet de ce qu’est la politique.

Le système technique contraint la société, donc limite sa liberté de changer ?

Pas simplement la technique, mais la technosphère, c’est-à-dire l’ensemble des décisions qui ont été prises et sont incarnées dans des lois, dans des règlements autant que dans des habitudes et dans des dispositifs matériels. Auparavant, la société était douée « d’autonomie », elle pouvait se transformer elle-même. Aujourd’hui, on dépend d’une vaste infrastructure matérielle qu’on a beaucoup de peine à modifier alors même qu’elle a fait son temps. Autrement dit, le drame est qu’on essaie de transporter un imaginaire révolutionnaire, tout un vocabulaire politique ancien, à une situation totalement différente, qui exige une autre approche, non seulement des activistes mais de l’État.

Il est en fait là pour maintenir la société.

Il ne faut pas demander à l’État plus qu’il ne peut donner. Par essence, il s’appelle un « état », un état de choses. Il résout des problèmes qu’on avait mis en place à l’étape précédente. Il est par définition toujours en retard d’une guerre. S’il n’y a pas eu de société civile active capable de le modifier à un moment donné, l‘État, à l’étape suivante, reste « en l’état » justement, sourd à la situation. La seule question pour moi en ce moment est de savoir si l’on va pouvoir se servir de la crise pour que la société civile s’empare de la situation et plus tard parvienne à « recharger » l’État avec ses nouvelles tâches et de nouvelles pratiques. Mais il ne faut rien en attendre pour l’instant.

Beaucoup de Gilets jaunes disent : « On a des budgets contraints, on doit sortir notre loyer, l’essence pour aller au travail, des traites à payer. Finalement, on n’a aucune marge de manœuvre à la fin du mois. »

Cela reflète la réalisation que ce que le système de production n’est plus là pour émanciper, pour donner des marges de liberté. Donc, la question est : continue-t-on à maintenir l’idée que cela va repartir ou cherche-t-on à sortir du système de production ? Le problème est de savoir quelle politique va avec cela.

Qu’il faille, comme on dit, « changer de système », tout le monde maintenant en ressent la nécessité. Mais avec quels outils politiques ? Dans le « grand débat national », les demandes adressées à l’État sont extrêmement générales, comme si l’État pouvait quelque chose. Ce n’est pas la bonne façon de procéder. L’État est à refaire entièrement pour s’adapter à ces nouvelles situations.

La situation révèle une énergie politique rassurante, mais aussi une façon dépassée de faire de la politique, où l’on se précipite tout de suite pour passer au global, au général. Il est vrai qu’une transformation du système s’impose. Mais le système n’est pas en haut, ce n’est pas l’État, le système est en bas : c’est l’ensemble des conditions dont les gens ont besoin pour subsister. Le moment est celui de ce que j’appelle « atterrissage », qui demande en fait que l’on réalise combien nous sommes dépendants de la planète. Jusqu’ici nous vivions en l’air, en quelque sorte, sur une terre qui n’était pas définie sérieusement. Les questions que posent les Gilets jaunes deviendraient à 100 % écologiques s’ils commençaient à décrire leurs conditions d’existence.

Pourquoi ?

Parce que dès qu’on commence à discuter d’une maison, d’agriculture, de voitures ou de déplacements, on se rend compte que chaque sujet est attaché à beaucoup d’autres produits qui viennent de plus ou moins loin, et que tout est lié par des réseaux de dépendance. Cela permet de se rendre compte que les questions dites « écologiques » ne sont pas extérieures aux préoccupations dites « sociales » mais au contraire intérieures. Encore faut-il qu’on puisse décrire ces situations qui amènent de proche en proche à la réalisation de nos imbrications, de nos dépendances, et donc, c’est là tout l’intérêt de l’exercice, aux marges de manœuvre. Il faut arriver à trouver la politique qui soit capable de suivre un dossier comme celui de la taxe sur l’essence dans ses différentes intrications avec les groupes d’intérêt qui lui sont attachés ; or ce groupe d’intérêts, ce sont des gens qui ne correspondent ni à un département, ni à un rond-point, ni à une ONG, ni à un parti. Chaque affaire, chaque sujet de préoccupation, chaque « concernement », je ne sais pas comment dire, est ad hoc. Il lui faut un groupe d’intérêt à sa taille, qui soit spécifique. Le passage à la généralité annule toutes ces différences et donc toutes les marges de manœuvre.

Les Gilets jaunes sont justement partis de cette approche de réseaux : ils occupent des ronds-points, qui sont des espaces de circulation. Et tout est parti de la contestation de la taxe carbone, devenue insupportable du fait de la contrainte quotidienne d’utiliser la voiture. Donc, ils décrivent leurs conditions d’existence, dans laquelle le système technique impose la vie en réseaux.

Oui, mais cela fait trois mois que cela dure et on a toujours des revendications incroyablement générales, comme le rétablissement de l’ISF ou la démission de Macron, ce qui est sans intérêt particulier du point de vue politique. La solution n’est pas d’inventer une nouvelle institution alors que les institutions se sont vidées depuis longtemps faute de société civile active.

La justice sociale revient très fortement.

La justice sociale, c’est comme l’amour maternel, tout le monde est pour. Cela veut dire quoi, d’un point de vue pratique ?

La redistribution des richesses. Qu’on fasse payer les riches et un peu moins les pauvres.

Mais est-ce que cela fait une politique ? Ce n’est pas un cahier de doléances. C’est précisément l’absence de description de la situation qui donne l’impression aux gens qu’ils font de la politique quand ils disent ce genre de choses. Mais, c’est quoi, en pratique ? Dans tel village, tel rond-point, le lien entre tel supermarché et les paysans qui sont là — comment cela peut-il être modifié ? Les gens montent en généralité et disent « il faut taxer les riches ». D’accord. Mais c’est l’expression d’une indignation et d’un souhait, cela ne fait pas une construction politique capable de donner à ceux qui l’énoncent l’envie de faire autre chose et de passer à l’action autrement que par la manifestation. Il suffit de lire un cahier de 1789 du Tiers-Etat, peu importe lequel, pour voir ce que veut dire passer de la plainte même authentique et respectable à la doléance active qui désigne clairement ses ennemis et ses solutions, tout en décrivant avec une extrême précision les conditions de vie collective de ceux qui ensemble écrivent le cahier. Cela n’a rien à voir avec la simple expression d’une opinion, encore une fois estimable.

Cela peut se traduire par des changements politiques très forts. Durant la Révolution française, la nuit du 4 août 1789 a lancé un processus de redistribution des richesses. La question fiscale a entraîné le bouleversement politique.

Attendez, le parallèle n’est pas à notre avantage. En trois mois, en 1789 on passe des états généraux à la nuit du 4 août… Mais en trois mois aujourd’hui, où voyez-vous les métamorphoses de ce qu’on ne peut pas vraiment appeler un « mouvement » social ? Il me semble que ce qui bloque dans la situation actuelle, c’est qu’on lui impose un modèle d’émotion politique inadapté. Jadis, cette transformation sociale était infiniment plus facile à faire parce qu’on n’avait pas à prendre en compte l’analyse multiéchelles des réseaux de décisions techniques prises depuis l’arrivée du carbone dans notre société. En 1789, l’économie n’était pas carbonée ! C’est toujours utile de prendre le carbone — et le nouveau régime climatique — comme fil directeur, pour comprendre pourquoi il est devenu si difficile de changer quoi que ce soit.

Aujourd’hui, ces plaintes tout à fait légitimes sur la réorganisation de la société s’adressent à un État incapable de se transformer rapidement faute d’une société civile active et détaillée. Par exemple, les débats des Gilets jaunes lors de l’assemblée de Commercy restent à un niveau de généralité extraordinaire. C’est compréhensible. Mais cela ne résout en rien le problème d’ajuster l’analyse à cette situation où les gens ont un vocabulaire politique centré soit sur l’identité quand s’ils sont plus à droite, soit sur l’imaginaire révolutionnaire quand ils sont plus à gauche.

Quand on demande : « Taxons les riches » ou « Renversons le capitalisme » ou « Sauvons la planète », les marges de manœuvre ne sont découvertes pour personne. Les marges de manœuvre existent seulement si l’on s’aperçoit que les dix paysans bio du coin n’arrivent pas à vendre leurs produits dans le supermarché à côté du rond-point que l’on occupe. Mais pour réaliser toutes ces marges de manœuvre encore faut-il décrire précisément la situation de départ.

On m’a dit qu’il y avait 600.000 revendications sur Internet ! Je voudrais savoir si, sur ces 600.000 revendications, il y a une description précise d’un seul petit début de réseaux avec les noms et les détails. La politique, cela tourne autour d’objet de dispute précis, des affaires, des causes, des « concernements ». Une généralité, ça ne fait pas de la politique sauf si l’on s’adresse à l’État ou si l’on prétend prendre sa place. Mais l’État aujourd’hui est totalement incapable d’anticiper ce qu’il faut faire pour passer du système de production visant le développement à l’infini, à un système qui suppose de pouvoir durer sur un territoire viable. Son maillage territorial est complètement inadapté à ce changement radical de mode de subsistance. Donc, il est sûr que si l’on ne fait qu’adresser des opinions à un État sourd et inerte, même si on adresse 3 millions d’opinions, cela ne sert à rien. Donnez-moi une description, cela pèse 10.000 opinions.

Cela signifierait quoi, la description ? « Je vis à Saint Symphorien ou à Fontaine-en-Bellevue, et le bureau de poste est parti, l’usine qui existait a fermé, des télétravailleurs s’installent… »

Il faut d’abord se décrire soi-même. Le problème est que le néolibéralisme a individualisé tout le monde. On est obligé de recommencer au niveau individuel puisqu’on a individualisé les gens. Aujourd’hui, un village ne serait absolument pas capable d’écrire un cahier de doléances comme en 1789 parce que les habitants ne se connaissent pas, ou parce qu’ils ont des statuts complètement différents et des intérêts totalement divergents ! C’est incroyable, la diversité d’un village. Et je ne parle pas d’une ville.

Donc, le problème est qu’il faut renouer le lien, l’ancrage : « Vous, Madame, vous, Monsieur, vous, chef d’entreprise, de quelles ressources dépendez-vous ? La description de votre dépendance va révéler que ce dont vous avez besoin, vous en êtes privé par quelqu’un que vous nommez et qui est là. » Et qui n’est pas « le capitalisme »,qui n’est pas « les riches », qui n’est pas « Macron »… mais qui est peut être un collègue ou un voisin. Par exemple, votre adversaire est peut-être ce syndicat agricole, tout près de vous, qui vous empêche justement de vivre de la vente de votre viande comme un éleveur.

C’est à ce moment que commence à se refaire, à se renouer de la politique, parce qu’on commence à nommer les adversaires aussi bien que les alliés dans un paysage que l’on commence à peupler de lieux, d’institutions, de gens. On ne demande pas juste à l’État de faire quoi que ce soit. Le malheureux, il ne peut rien du tout. On pose alors la question cruciale, celle qui taraude toute cette affaire de « débat national » : avec qui est-on d’accord pour rédiger une doléance ciblée ? C’est le problème principal, parce que le néolibéralisme a totalement atomisé toutes les relations ordinaires, si bien qu’on est obligé en effet de repasser par l’individu : « Toi, dans ta situation, décris tes moyens de subsistance qu’on sache de qui et de quoi tu dépends. » Si on compare avec mon modèle, qui est celui des cahiers de doléances de 1789, il est vrai qu’il y a très peu de gens qui savent avec qui ils vont pouvoir écrire le moindre cahier.

Parce qu’on est devenu individualiste.

C’est très bien d’être individualiste mais il faut des sous pour pouvoir l’être ! Pour être néolibéral, il faut de l’argent ! Sans argent, le néolibéralisme est une immense source de frustration. Le drame actuel est d’avoir néolibéralisé tout le monde, mais sans donner les mêmes ressources à tout le monde pour profiter à fond de la désaffiliation générale, de l’autonomie, du choix totalement libre.

Le deuxième problème, c’est la question des enjeux. Les cahiers de doléances de 1789 décrivaient leurs situations et les injustices qui sont liées. Ils faisaient exactement ce que ne fait pas le « grand débat national » : la description précise de la situation. Le « grand débat » recueille des opinions ; c’est un vaste sondage sans même le respect des statistiques.

Le néolibéralisme a individualisé la perception par tout le monde de soi-même et dissous nombre de liens sociaux. Mais ce qui se passe dans le mouvement des Gilets jaunes, par exemple à Commercy, c’est la tentative de refaire un sujet collectif.

Bien sûr !

Il faut passer par là, non ?

Oui bien sûr, mais enfin, vous auriez étonné les vieux militants des années 1960 si vous leur aviez dit qu’un mouvement social, « c’est formidable parce qu’on se retrouve ensemble et qu’on se parle chaleureusement ». De la chaleur, ils en avaient à foison dans d’innombrables cellules, associations, comités, etc. Cela fait penser à Nuit debout, en 2016. C’est important que les malheureux sujets néolibéraux retrouvent des liens de parole et de solidarité, oui, mais ce n’est pas leur faire injure que de reconnaître que c’est juste le début. Ensuite, il faut passer à la description des situations concrètes pour qu’on commence à repérer les intérêts divergents et voir avec qui on s’allier contre qui. Cela m’étonnerait beaucoup que, dans un rond-point, si on poursuivait la description des conditions de subsistance de chacun, on maintiendrait la chaude unanimité que nous décrivent les journaux.

J’ai lu plusieurs fois des propos de Gilets jaunes dire : « On s’entend très bien, mais on évite de parler des sujets qui fâchent. » Si on est bien ensemble mais qu’on évite les sujets qui fâchent, on ne fait pas de la politique ! Ce qui est rageant, c’est de voir qu’ils essaient de se battre mais qu’on les a forcés à être des individus néolibéraux à opinions personnelles et que cela les paralyse d’autant plus que l’État auquel ils s’adressent est aux abonnés absents, par définition. On sait bien, tout le monde l’a dit, on ne fait pas une société avec des individus. Seulement, avant la période actuelle, on n’avait jamais eu de « vrais individus ». Maintenant, on les a. Voilà, de vrais sujets totalement isolés les uns des autres comme des lentilles dans un sac de lentilles. Comment faire de la politique avec ça ?

Cette découverte du plaisir d’être ensemble n’est-elle pas une réaction au néolibéralisme ?

Oui, c’est la condition initiale. Mais le goût d’être ensemble existait auparavant : les gens étaient dans les églises, dans les partis, dans d’innombrables modes de groupements. Les gens avaient des centaines de façons d’avoir des intérêts communs mais, surtout, ils étaient capables de décrire les conditions matérielles de leur solidarité. C’est du marxisme élémentaire : les gens qui travaillent sur une chaîne ont des intérêts communs parce que la chaîne les lie. Il faut refaire maintenant, avec la question écologique, le même travail de réinscription dans les liens et les attachements que le marxisme a fait à partir de la fin du XIXe siècle. Sachant que les êtres auxquels on est relié pour subsister, ce ne sont plus les êtres dans la chaîne de production ou dans les mines de charbon, mais tous les êtres anciennement « de la nature ». Et que c’est beaucoup plus compliqué, et donc, c’est mon argument, beaucoup plus nécessaire.

Donc, ce travail, qui va le faire ? Pas l’État. Pas des experts, même s’il faut des experts, des sociologues, des économistes… Il n’y a que les gens eux-mêmes ! Et, c’est là évidemment la partie positive du mouvement des Gilets jaunes : des gens se remettent à parler, à rétablir la base humaine normale. Mais, l’étape suivante c’est de dire : « Mais où sommes-nous ? » Et ensuite seulement : « Que voulons-nous faire ? » De toute façon, il est impossible que les revendications, si elles deviennent concrètes, soient les mêmes partout. La complexité de l’atterrissage sur les conditions d’existence fait que cela ne peut pas aboutir aussitôt dans une vision générale. C’est la fin de la façon ancienne de faire de la politique. Ce qui est bien pour l’écologie !

Le facteur nouveau par rapport à 1789 mais aussi par rapport au monde du marxisme, c’est la question climatique, qui transforme les conditions d’existence ?

Oui. Mais au moment où il faut ajouter des éléments qui n’étaient pas du tout prévus dans la politique comme « affaire », comme « cause », c’est-à-dire des conditions de subsistance qui dépassent de très loin le système de production. Si on réutilise un mode de description et même d’émotion et d’animation politique inadaptée, ça se joue comme spectacle, c’est sympathique, mais ne peut pas faire de politique.

Poursuivons le parallèle avec la Révolution française : il y a un « ancien régime climatique » et un « nouveau régime climatique ». Dans l’ancien régime, le climat n’était pas intégré à la politique. Maintenant, il est intégré à la politique comme un des enjeux essentiels. Et ce n’est pas tant par la question du CO2 que par celle des conditions de subsistance. Le terme de « crise de subsistance  » est un terme de la Révolution française qui n’est pas inexact quand on l’applique à notre situation. Nous vivons bien une « crise de subsistance ». Nous nous apercevons qu’il faut se poser la question : « Que fait-on quand les insectes, les glaces, les êtres vivants disparaissent ? »

Ce moment est à la fois enthousiasmant d’un point de vue politique — c’est le bon côté de ce qui se passe en ce moment — et désespérant parce que devant cette nouvelle situation, on construit pour l’instant une scène d’émotions et de paroles inadaptée. On en reste à : « J’ai mon opinion, je l’exprime et je suis content » et je l’adresse à l’État avec la confiance totale dans sa capacité d’action et je m’indigne qu’il n’agisse pas ! Comment l’État peut-il répondre à 600.000 opinions ? Il ne fera que choisir deux ou trois trucs et se modifiera à la marge. Ce n’est pas à l’État qu’il faut s’adresser.

À qui alors ?

S’il y a une société civile, c’est aux gens eux-mêmes ! C’est quand même la justesse de ce qui se passe en ce moment, aussi critique que l’on puisse être sur la façon dont les choses se déroulent. Il n’y a que la société civile pour résoudre un problème dont personne, surtout pas l’État, n’a la solution.

Les gens doivent s’adresser à eux-mêmes ?

Évidemment, cela s’appelle quand même l’intuition démocratique par excellence ! À eux et à eux seuls pour l’instant, jusqu’à ce que l’État sur certains points puisse prendre le relais, après s’être réformé. Prenons l’exemple du Brexit. Il a fallu deux ans pour que les Anglais s’aperçoivent qu’ils étaient liés à l’Europe ! Ils sont passés d’une opinion sur leur identité à la réalisation de leurs dépendances à une multitude de liens dont beaucoup viennent d’ailleurs, de l’Europe. C’est ça, le virage qu’il m’intéresse de pointer du doigt. Est-on capable de faire cette opération avec le « débat national » ?

On a besoin de découvrir à qui on est lié, et à quoi ?

De se poser trois questions : « Quels sont les êtres et les choses qui vous permettent de subsister ? » Et pas seulement d’argent. Puis : « De quoi dépendons-nous ? Qui dépend de nous ? » Et ensuite : « Que sommes-nous prêts à défendre ? Qui sommes-nous prêts à attaquer ? Avec qui se défendre ? »

Il ne faut pas sauter directement à la troisième question, qui risque sans cela d’être trop générale et de ne procurer aucune capacité d’agir. Il n’est pas si facile de savoir tout de suite, sur une question précise, qui sont nos ennemis et surtout avec quels alliés les combattre efficacement. Pour avoir des intérêts, il faut être capable de décrire les situations.

C’est d’autant plus indispensable que, aujourd’hui, l’ignorance sur la façon de changer complètement notre système de production est totale et partagée. Si l’on revient aux cahiers de doléances de 1789, il y a une différence très importante, c’est que quand 1789 est arrivé, il y avait eu trente ou quarante ans de discussions dans toutes les élites et dans le Tiers État sur les réformes à faire. Aujourd’hui, l’État français n’a pas la moindre idée de comment sortir du système de production et passer à une situation écologico-compatible. En fait, ce n’est pas à l’État de le penser, il n’en est pas encore capable.

C’est à la société. En fait, vous dîtes : « Refaites société ! » après trente ans d’individualisation.

On n’a jamais eu de révolution qui attendait de l’État sa transformation…

Il y a quand même un jeu par rapport à l’État. Il organise le « grand débat », en espérant que cela va affaiblir le mouvement social.

C’est du petit machiavélisme !

C’est la bataille du moment.

Oui, mais elle ne m’intéresse pas. Moi, je suis plutôt tourné vers le futur, et ce n’est pas la peine d’être prophète pour prévoir que la crise actuelle préfigure toute celles qui vont venir : comment concilier justice sociale et atterrissage sur la terre… ou ce que j’appelle le terrestre. Ça, c’est la politique des cent prochaines années.

Les choses se passent en ce moment. Il faut du temps pour décrire.

Oui, il faut du temps.

Les Gilets jaunes pourraient-ils durer deux ans ?

Je ne suis pas sur les ronds-points, ce n’est pas mon monde, alors je ne peux pas en dire grand-chose. Mais, je souligne juste qu’il ne faut pas rater l’occasion pour que des gens nombreux s’aperçoivent de la différence énorme entre exprimer une opinion sur une injustice en l’adressant à l’État, et s’organiser eux-mêmes pour démêler dans leurs conditions d’existence avec qui s’associer contre qui. Ce sont les désaccords sur des questions qu’il faut creuser, et au début elles sont forcément locales, précises. Ensuite, ces questions se délocalisent mais elles ne deviennent pas générales et globales pour autant. Elles sont plutôt réticulées. En tous cas, on n’est plus comme des lentilles dans un sac de lentilles. À partir du moment où les questions deviennent une cause, elles constituent un échantillon de société civile, qui va devenir une doléance au sens technique du terme. Des amis et des ennemis vont se révéler. Et là, on revient à de la politique classique, qui a toujours été organisée autour de causes.

Et alors l’État pourra faire quelque chose ?

En se réformant, oui. Mais ce n’est pas lui qu’il faut viser. La transformation de la société, de son infrastructure matérielle, est une entreprise tellement colossale que ce n’est pas quelque chose à demander à l’État, ou au président. Il y a là un problème d’asymétrie des énergies. La question écologique ne sera jamais résolue par une dictature étatique. On est dans le même problème que l’ancien problème « marxiste versus libéral ». Je suis libéral, dans ce sens.

C’est-à-dire ?

Je veux libérer la société civile de l’État. Pouvons-nous enfin avoir une philosophie politique, une série d’émotions politiques ajustées à la vraie situation dans laquelle nous nous trouvons collectivement pris par l’emprise de la globalisation ? L’écologisme n’est pas encore parvenu à l’obtenir. Il a réutilisé un cadre révolutionnaire qui n’était plus adapté. Il a fait comme si on pouvait ressusciter l’idée révolutionnaire d’une société autofondée qui se réformerait librement elle-même. Du coup, tous les sujets dits « de nature » se sont retrouvés à l’extérieur des luttes sociales et hors de la question de la justice sociale. Pour que les sujets écologiques deviennent intérieurs, il faut décrire nos conditions réelles et pratiques de subsistance. Et alors, mais alors seulement tout ce qui était extérieur au social, passe à l’intérieur. Jusqu’ici, les sujets d’écologie restaient des sujets dont tout le monde se désintéressait — sauf Reporterre bien sûr ! Mais les choses changent vite, heureusement.

J’ai relu « Où atterrir ? » Vous y parlez des migrants de l’intérieur qui sont quittés par leurs pays.

S’il y avait une bonne définition des Gilets jaunes, il y a deux ans, quand j’ai écrit le livre, c’est quand même bien celle-là, non ? Les Gilets jaunes sont des migrants de l’intérieur quittés par leur pays.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

Quand on perd son pays, une des conséquences, c’est d’essayer d’en récupérer un.

Ils n’ont plus leurs attachements, leurs enracinements ?

Il n’y a pas qu’eux. Le modernisme s’est superposé à un sol qu’il n’a pas pris en compte. Brusquement, ce sol arrive et il faut prendre en compte… Gaïa ! La surprise est générale. « Ah bon ! On n’est pas sur le sol sur lequel on croyait être ? » C’est cela la situation dont tout le monde se rend compte en même temps, quelle que soit sa position politique : « Tout le monde a perdu son sol. » Mais cette découverte est beaucoup plus pénible pour ceux qui ne sont pas capables de bouger, d’imaginer aller sur Mars ou en Nouvelle-Zélande, comme les très riches. Ceux-ci n’ont pas l’impression que la terre se rétrécit. Mais les autres, si. C’est pour cela que les migrants de l’intérieur et les migrants de l’extérieur sont dans la même situation, quoiqu’à des niveaux de tragédie très différents. Mais c’est un sentiment général. Et c’est ce sentiment général de perte de terre, que j’appelle atterrissage — d’autres l’appellent un crash ou un effondrement.

Nous vivons une mutation semblable à celle de l’époque de Galilée, quand on a découvert que la planète tournait. Galilée a appris aux gens que la Terre ne bouge pas comme on croyait. Tout le monde était complètement affolé. Maintenant, c’est pareil. Le bouleversement est général.

Où en sont les politiques ? Absents, démunis, dépassés ?

Ce n’est pas à eux qu’il faut s’adresser. Il est enthousiasmant de voir qu’il y a des gens qui s’agitent. Les politiques sont indispensables, l’État aussi, mais après, plus tard, une fois que la société civile a fait tout le boulot, alors le petit supplément des gouvernements et des États est possible et important. Pas avant. Pour l’instant, des milliers de gens, dont beaucoup de jeunes, ont totalement changé de direction dans la vie. Il se produit une reterritorialisation, une réimplantation. C’est ce que doit faire la société : s’ancrer.

Le problème est qu’elle ne sait pas où elle est. Si on change de Terre, avec le nouveau régime climatique, c’est comme de déclarer que la Terre tourne autour du soleil. C’est une mutation de même ampleur. C’est ce qui est à la fois excitant et angoissant. Mais ne nous plaignons pas : enfin ça bouge !

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La fête est finie

27 Mai 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Elections, vote, Europe

La fête est finie, les lampions sont éteints, les derniers commentateurs invités sèchent leurs chausses maculées de vinaigre. Le rideau est retombé sur le vaudeville.

 

L’Ogresse a légèrement souffleté Matamore. Le couple infernal affirme sa primauté, tandis que Fier-à-bras s’est pris une bonne baffe, en dépit de ses efforts et de ses espérances.

Dans son costume vert, Peter Pan se résout enfin à grandir.

Piétinant en fond de scène, une armée de porteurs de hallebardes est passée à la trappe.

Les spectateurs n’occupant qu’un fauteuil sur deux peuvent rentrer chez eux ils seront à nouveau conviés à un programme de la série dans le courant de l’année prochaine. Dans bien des cas, pour les grandes agglomérations,  ils ne connaîtront pas davantage les protagonistes et leurs rôles. Peu leur importera une fois de plus. Ce  serait une bonne occasion pour expérimenter le tirage au sort de responsables désignés, soumis à un contrôle de leurs activités.

Prendre l’air et meubler un dimanche dénué d’intérêt est une occasion à ne pas manquer.

Voter est un devoir, se soucier des enjeux profonds, des duperies, et de la suite n’en est jamais un pour la plupart, trop compliqué.

Qui se pose jamais la question du sens et du bien fondé d’un rituel ? Le geste compte bien plus que la chose.

 

L’Europe, oui, sans retenue, à condition  de savoir de quoi on parle. Certainement pas un blanc-seing donné à des technocrates ne devant de comptes qu’à eux-mêmes et à leurs mentors internationaux hors sol, surtout pas à des instances électives.

Se soucier de la mise en cause et de la transformation des systèmes qui nous conduisent depuis si longtemps à des désillusions est bien plus important que de sacrifier à un pseudo devoir, qui n’est que l’affirmation d’une totale dépossession, donc d’une soumission consentie.

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Emmanuel Ruben, un écrivain au chevet de l’Europe

20 Mai 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Emmanuel Ruben, Julien Gracq, Schengen, Pierre Mendès-France, Traité de Rome, Communauté européenne

Dans un billet du 13 juillet 2018, j’écrivis ceci :

« (…) C’est par la lecture d’un texte assez bref que je viens d’entrer en relation avec Emmanuel Ruben : Le Cœur de l’Europe, 90 p., éditions La Contre Allée, 2018, 15 €.

Les éditions de La Contre Allée, publient ce livre dans leur collection « Fictions d’Europe »,  inédits sur les fondations et refondations européennes.

Né en 1980, agrégé de géographie, notre homme a vécu plusieurs années à l’étranger en tant que lecteur de français, ou professeur d’histoire-géographie. Italie, Turquie, Ukraine, Lettonie, l’accueillirent tour à tour.

La publication d’un premier roman l’a décidé à se consacrer à l’écriture et au dessin. Depuis la fin de 2017, il dirige la Maison Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil (Maine et Loire), lieu de résidences d’écrivains francophones, d’artistes et de chercheurs. Curieuse coïncidence, en est-ce vraiment une, Louis Poirier fut géographe avant de devenir Julien Gracq, l’écrivain que l’on sait.

Il s’agit ici du journal de voyage d’un géographe arpenteur de l’histoire géopolitique de l’ex-Yougoslavie débouchant sur les monstruosités politiques actuelles d’une Europe totalement désorientée, dépassée, confondue, acculée par ses contradictions.

C’est foisonnant, solidement écrit, clairement embrouillé, empreint d’une irréalité concrète touchant à l’onirisme, donc propre à la réflexion. D’une certaine manière, ce livre provoque le lecteur qu’il prend au sérieux.

Nous sommes témoins d’un hommage attentif rendu à une région d’Europe aussi fascinante que méconnue.

Tout est mêlé, tout est mélangé, ponts et tunnels tentent de franchir les obstacles à la compréhension, paysages majestueux et villes meurtries défilent à la fenêtre du train, ou à la portière de la voiture. Nous sommes dans une région de confins, dans un chaudron géographique où les frontières se fondent et se défont depuis les origines, où les territoires sont des champs de bataille depuis des siècles, où l’éclatement de l’ex-Yougoslavie et les massacres qui s’ensuivirent ont partout laissé leurs stigmates.

Littérature, bandes dessinées, cinéma, les nombreuses références culturelles sont sollicitées pour tenter d’approcher au plus près émotions et sentiments. L’auteur décrit parfois, il ressent et interroge en permanence. Il se débat, il scrute et taraude pour essayer de comprendre. Il est de cette race d’écrivains qui ne se satisfait pas de bien conter. Certes, il présente et décrit, mais pour mieux tenter de parvenir aux origines, pour remonter le courant au lieu d’accompagner ses découvertes  au fil de l’eau.

La conclusion est nette, sans appel possible. L’amnésie et l’ignorance de « L’Europe de Schengen et de l’euro » sont dénoncées pour ce qu’elles sont :

 L’été 2015 nous aura appris qu’un pays peut être exclu de l’Union parce qu’il vire à gauche et ne veut plus de sa fausse monnaie tandis qu’un autre pays peut refouler des réfugiés, ériger contre eux des barbelés, virer à droite toute sans craindre la moindre menace d’exclusion. L’été 2015 nous aura appris que nous, les Européens, sommes redevenus des païens dans le pire sens du terme : des adorateurs du veau d’or, des êtres peu charitables, des sacrificateurs, des barbares en somme. (…) »

 

A l’occasion de la parution de Sur la route du Danube (Rivages, 606 p., 23 €), le « mensuel de la littérature contemporaine Le Matricule des Anges » lui a consacré un dossier dans son numéro de mars 2019 (n° 201). « D’un périple à travers le vieux continent, Emmanuel Ruben a rapporté le portrait d’une Europe à sauver du naufrage… », écrit le chroniqueur.

Avant de découvrir le livre, écoutons parler cet écrivain géographe-historien lors d’un entretien éclairant.

Quelques éléments grappillés avec un parfait manque d’objectivité :

- En premier lieu, une citation de Pierre Mendès-France où brille comme il se doit la lucidité visionnaire si dérangeante qui caractérisa l’homme d’Etat. Il s’exprimait à propos du Traité de Rome. « L’abstraction d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exerce en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique, au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

On ne saurait mieux dire comment Bruxelles entretient un contre-sens permanent à propos de l’Europe telle que souhaitée.

- « L’Europe que nous ont construit nos fonctionnaires : un pays privé de légendes et condamné à mourir de froid. » (E.R.)

- « Il faut des lieux pour partager les livres, et pas seulement les librairies. Il y a plus d’espoir dans les cafés que dans les écrans ou les livres seuls, et les grands élans révolutionnaires ont souvent pris naissance au fond d’une tasse de café ou d’un verre de vin. (…) Il n’y a que dans les cafés de village que l’on peut entretenir l’espoir d’une utopie. (Ils sont) un lieu où les gens se retrouvent pour faire la fête et refaire le monde. » (E.R.)

L’analogie avec les ronds-points des gilets jaunes s’impose.

- « L’Europe ne se réduit pas à la fiction communautaire  pour laquelle nous élisons tous les cinq ans des députés (…) une autre Europe existe, une Europe tissée de rivières et de vies ordinaires. » (E.R.)

On l’aura aisément compris, Emmanuel Ruben ne se contente pas d’un simple récit d’écrivain voyageur épris de pittoresque et collectionnant les anecdotes, avec Sur la route du Danube il propose une réflexion sur une Europe qui reste à inventer, compte tenu des vicissitudes de l’Histoire et des impératifs de la Géographie.

Un véritable écrivain est en train de s’imposer. Un écrivain qui ne se contente pas d’aligner des mots, un écrivain qui a quelque chose à dire et l’affirme haut et clair.

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Caravage avec passion

12 Mai 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Yannick Haenel ; Caravage ; peinture

Le livre s’intitule « La solitude Caravage ». Yannick Haenel en est l’auteur inspiré (Fayard éd., 2019, 327 p., 20€).

Sous les apparences narratives d’une vie d’artiste, l’auteur nous offre en fait un remarquable essai consacré à la fréquentation de la peinture par un amateur possédé.

A partir de la contemplation adolescente d’une image anonyme (un portrait fragmentaire de Judith – Judith et Holopherne -) il entame une initiation érotique et esthétique devant le conduire progressivement  à l’exploration très minutieuse de l’œuvre de Caravage, soulignant au passage « ce paradis de la chair qu’est la vie vécue selon la peinture ». Sa quête l’amènera à « trouver dans sa vie comment saluer la beauté » en s’attachant à élaborer « une parole qui s’accorde aux énigmes enflammées qui peuplent la peinture. »

Un hymne à la peinture va sonner tout au long de quelques 300 pages incandescentes.

L’ouvrage ne compte aucune illustration, la justesse des remarques et des notations ouvre largement la porte d’un imaginaire propre à une vision aigüe des œuvres passionnément explorées.

« On voit dans la petite soixantaine de tableaux du Caravage éparpillés de par le monde : des sacrifices, des extases, des heures saintes et des mise à mort, toute l’histoire de la solitude, toute l’histoire de la vérité, et leurs torsions dans le noir. »

« L’infini du visible que chaque tableau met en jeu » signale combien « seules comptent les heures passées face à la toile » (et aussi face à la page  blanche) ainsi que l’importance « d’être libre dans son art. »

En suivant pas à pas Caravage dans son errance, dans son engagement total dans la peinture, l’auteur nous livre l’intensité que revêtent pour lui la traque de la vérité et du sacré, qui accueille en permanence l’infini, donc pour lui l’impossible de la sagesse. Il finit par avouer ce qui est implicite depuis les premières lignes du livre : « ce qui s’écrit ici, depuis le déploiement secret d’une érotique placée sous le signe de Judith, jusqu’à mon avancée nocturne vers la solitude du Caravage, raconte un voyage intérieur. »

La peinture, c’est clair, fascine qui s’éprend d’elle comme une maîtresse initiatrice absolue. Impossible alors de lui échapper, elle défie la vie et la mort, elle interroge leur vérité, pour permettre de mieux les contempler et s’en saisir.

Ce beau livre mérite vraiment qu’on s’y arrête. Il parle de peinture comme il convient. A la perfection, parce que passionnément.

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Absurdie, terre promise

6 Mai 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #5e république, langage, violence, mensonge, immigrés, européennes,

Réputée pour la variété de ses paysages, baignée par un océan et plusieurs mers, son climat tempéré[1], la qualité de ses vins, la grande diversité de ses fromages, l’excellence de sa cuisine, son apport à l’évolution des systèmes politiques, son esprit frondeur de liberté et d’audace, l’exemplarité de sa vie intellectuelle, la richesse de son histoire, l’Absurdie est une terre bénie des dieux. Située à l’extrême occident de l’Europe, elle est une destination touristique privilégiée. Elle vogue sur sa réputation.

Il se trouve qu’un très malheureux concours de circonstances l’a entraînée à s‘assoupir et à considérer inaliénables ses atouts et son capital. Pendant des décennies elle est parvenue à masquer la nouvelle réalité en train de sournoisement s’installer. Ravalement des façades, discours flamboyants, célébrations glorieuses, pétitions de principe, dénis en tous genres, promesses à tout va, affirmations péremptoires, et autres billevesées, ont fini par établir une sorte de torpeur dans l’esprit de ses habitants.[2]

Cela alors qu’œuvraient, bien dissimulés aux yeux de la plupart, les germes d’une lente putréfaction. Jusqu’au moment où de République qu’elle croyait être elle s’est réveillé monarchie élective. Elle avait déjà connu la monarchie absolue de droit divin, la dictature impériale, la république conquérante, la démocratie molle.

Elu de très peu, mais bel et bien élu, Macromlécas 1er, enfant gâté surdimensionné d’un ensemble de privilégiés, règne sur l’Absurdie, dont il prétend vouloir profondément modifier les us et coutumes, en dépit de quelques faibles mises en garde d’une poignée de minus habens.

Isolé au fond de son palais, persuadé de l’exceptionnel de ses compétences, il est assisté par l’un de ses plus fidèles porte-coton, Bob le Castagneur, aventurier de bas étage, devenu de par sa grâce Sinistre de l’Intérieur.

Le travail accompli par les deux compères, fortement aidés par l’ensemble du gouvernement et l’impuissance de la quasi-totalité de la gent politique exténuée, est considérable.

Ils sont parvenus en quelques mois à parachever l’érosion du langage, si bien que personne ne sait plus vraiment ce que parler veut dire. Les mots ne sont plus que des coquilles vides que chacun remplit à sa guise. La devise nationale égalitariste et fraternelle n’a plus aucun sens, à supposer qu’elle en ait jamais eu.

Un même vocable peut désormais signifier une chose et son contraire. Par exemple, la violence n’existe que du seul côté des contestataires, par définition non éduqués, grossiers, vulgaires, méprisables, irrécupérables donc à anéantir par les falsifications d’une information soigneusement calibrée, les armes offensives, les matraques et les gaz lacrymogènes, encens si doux aux narines du Prince.

La violence n’est en aucun cas le fait du gouvernement, de ses représentants ou de ses mandataires, qui ne font que se défendre face aux agressions multiples dont ils sont hélas l’objet, alors qu’ils aimeraient tant défendre la veuve et l’orphelin.

Ce mécanisme très subtil permet de continuer à appeler « Forces de l’ordre » des troupes mercenaires devenues en fait « Forces du désordre ».

Une astucieuse répartition des responsabilités et des irresponsabilités, fait que les institutions peuvent impunément se permettre de ne pas respecter leurs obligations légales en matière d’immigration, de protection de la personne, et de sauvetage en mer. L’assistance à personne en danger est devenue une injonction à géométrie variable, quantité négligeable. Toute personne fuyant son pays pour quelque raison que ce soit est a priori considérée comme dangereuse, et doit donc être pourchassée.

Restaurer un monument historique emblématique prime sur toute autre intervention.  

Ce qu’anciennement on appelait mensonge est devenu vérités approximatives temporaires, évolutives, n’engageant en rien leurs émetteurs. Les concepts varient selon qui les emploie, et sa  place dans l’échelle sociale. La vérité est désormais tributaire du contexte auquel on se réfère. La fin justifie ainsi les moyens, à l’éthique d’évoluer avec son temps.

La pensée véritable est désormais l’apanage d’une caste de sachants pour lesquels les principes de la théorie sont toujours supérieurs aux faits, bruts, brutaux, rustiques, donc nauséabonds.

Face à cette situation, des opposants résolus ne cessent de s’opposer à eux-mêmes en des combats de lilliputiens.

Le royaume électif d’Absurdie participe aux élections européennes imminentes. Trente-trois listes de candidats vont s’affronter ! Les candidats supposés opposés à la politique de Macromlécas 1er, qui auraient dû parler d’une voix à peu près commune, caquètent chacun pour soi.

Embrassons-nous Folleville !

La terre d’Absurdie demeure terre promise à un bel avenir. Attention toutefois aux rafales de vents totalitaires, sécuritaires, identitaires, qui risquent de plus en plus de la balayer. Le dérèglement climatique peut en entraîner bien d’autres, tous aussi redoutables pour la santé, les uns que les autres.

 

[1] Jusqu’au récent dérèglement climatique.

[2] Cela est vrai notamment depuis que la République est devenue monarchie élective sous le nom de Ve République.

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Ora pro nobis

20 Avril 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Notre-Dame de Paris

« Nous la rebâtirons en cinq ans, plus belle encore »

(Evangile selon Saint-Macron)

 

Nous vous saluons pleine de grâce

De vos cendres renait notre virginité financière

Gardez-nous de l’évasion fiscale

Assurez-nous de votre pardon

Ne nous soumettez plus à la pression fiscale

Ni aux charges sociales

Donnez un toit aux sans-abris

Gardez-nous des gilets jaunes

Comme des contestataires de tout poil

Faites que les immigrés marchent sur les eaux

Et que notre règne soit établi à jamais

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