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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal
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Think positive

30 Octobre 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Zola ; TINA ; Club de Rome ; René Dumont

Ces réflexions font écho à quelques propos lénifiants qui me sont parfois adressés en toute bienveillance. Chercher à compenser, voire à évacuer, ce qui trouble, effraie ou angoisse, équivaut à un mensonge inconscient à soi-même, et ne résout rien.

 

Le penser positif à tout crin, qui s’apparente au  déni de réalité permanent, ne peut que conduire à des calamités.

Exemple de l’Europe occidentale des années 30, des États-Unis, pas seulement de Reagan à Trump, de cette masse énorme de braves gens qui acceptent la discussion en général, et qui rompent aussitôt que le propos les implique un tant soit peu. Faire face, résister, prendre des risques personnels, comme l’ont su faire nos prédécesseurs, n’est plus de mise. Les grandes grèves ouvrières décrites par Zola, les mouvements de Résistance à l’occupant et les conquêtes sociales de la Libération, les luttes contre la guerre au Vietnam, ou, plus tard, celle d’Algérie, Mai 68, sont devenus de simples souvenirs légendaires. L’horreur de la bombe atomique sur le Japon, de l’emploi du napalm en Corée puis au Viêt-Nam, du coup d’État de Pinochet au Chili, du chaos au Proche et Moyen-Orient, des massacres en Afrique, de la totale compromission des « démocraties » occidentales dans toutes ces affaires, est vite glissée sous le tapis avec la poussière à dissimuler dare- dare.

 

La pensée semble s’arrêter au seuil du dérangeant, comme si pousser le raisonnement à son terme et considérer ce qui en résulte était effrayant. Peut-être cela correspond-il à une crainte de faire brusquement exister ce que l’on ne veut pas nommer. Une sorte de magie primitive se niche là, mais l’exorcisme ne vaut pas tripette. Chacun le sait, chacun  feint de l’ignorer. Et la réalité se gausse de ces mômeries. Cela rejoint le désormais fameux « Pas de vagues » de l’Éducation  Nationale, et le redoutable TINA de Margaret Thatcher.

 

Souvent se produisent de pseudo catastrophes largement annoncées par des indices révélateurs soigneusement occulté (inondations, glissements de terrain, rupture d’ouvrages d’art, réchauffement climatique, etc.). Il ne s’agit de catastrophes que parce que personne n’a voulu considérer au moment les premiers signaux pour ce qu’ils sont, tandis qu’en amont de mauvaises décisions ont été prises sans examen rigoureux, ni contestation résolue.

Vrai en politique, vrai dans le domaine de la nature et de son environnement (il y a près de soixante ans que les premières sirènes ont retenti : Club de Rome et notion de décroissance, René Dumont et irruption de l’écologie), vrai dans la vie courante.

 

Nous avons hérité d’une société du Verbiage, que nous enrichissons de nos démissions et autres mensonges chétifs.

L’imprégnation est si forte que tout cela se retrouve chez chacun, avec des aspects de complicité, des compromis et des lacunes entretenues, le tout plus ou moins conscient.

- ah, après tout, nous n’y pouvons rien

- les choses finiront bien par s’arranger

- tout n’est pas comparable au point que...

- oui, mais il y a des limites

- allons, sachons raison garder, n’exagérons pas trop

- la situation n’est pas la même

- bien obligé, comment faire ?

Etc.

Il est clair qu’un acquiescement de façade ne vaut rien, et que dans le « Oui, mais » la partie significative est le « mais ».

De petites démissions en petits renoncements nous arrivons à un laisser faire dans lequel s’engouffrent les forces de destruction les plus virulentes face auxquelles plus rien ne semble opposable. L’envahissement mortifère de notre système immunologique prend irrémédiablement le dessus, le crime de bureau n’est pas loin.

« Refuser, oui, mais alors risquer de perdre son  boulot ? ».

 

Une fois perdu, le contact avec la réalité et la possibilité de regard lucide qu’il implique risque fort de ne pas pouvoir se trouver rétabli. Nous nous trouvons alors dans une situation de dépendance absolue, aussi bien face au déclin physique qu’à la montée du fascisme néo-libéral ravageur de la planète, pas seulement au Brésil.

Lucidité et intransigeance n’ont rien à voir ni avec le pessimisme, ni avec le dogmatisme.

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Retour

24 Octobre 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal

De nombreux messages, auteurs parfois inconnus, me sont directement parvenus après la publication de mes récentes aventures hospitalières. Preuve que les questions abordées concernent chacun, et que le fait de les aborder de front revêt quelque aspect libératoire.

 

Si la préparation du retour à domicile s’est effectuée facilement, la réaccoutumance ne va pas de soi. Un avant et un après apparaissent clairement. La gerbe de couleurs attendue n’est pas à la rencontre. Césure essentielle ouvrant sur la phase ultime, alors pourquoi prolonger sachant la dégradation physique imparable ?

 

Aujourd’hui, l’appartement parait sombre, encombré, vétuste et malcommode. Des modifications de détail sont intervenues pour faciliter cette rentrée, des objets ne sont plus à leur place, donc devenus introuvables.  Une chambre modifiée par l’apport de matériel para médical, un lit notamment, offre un aspect sinistre, renvoyant à une douloureuse période antérieure.

Ajouté à un grand embarras physique, le manque d’aisance est total. L’encombrement domine, le plaisir est absent. Grisaille, un brouillard assez permanent tient le regard à distance.

Incontournable, le temps de la réacclimatation impose le non négociable. Tout semble lourd, vain, inutile. Qu’est un tunnel sans fin, sinon un gouffre dans lequel s’abîmer ?

Issue connue, tout commentaire, toute parole rassurante, ne sont que vaticination, marques de faiblesse.

Affronter, seule possibilité raisonnable face au ridicule de la négation. Que cessent les propos abusivement optimistes, sachons  regarder la réalité en face. Une manière de rester debout.

La seule hypothèse valide est  de tenter de ralentir le déclin, rien d’autre. «  Nous sommes vieux de plus en plus tard, mais envie d’être vieux en bonne santé ça veut dire quoi ? », m’écrit fort justement un ami.

 

L’attention désormais se porte sur des détails, des indices. Tel geste, tel mouvement ou posture, redeviennent plus ou moins possibles, hier des petits pas jusque-là, aujourd’hui jusqu’ici. Victoire dérisoire, hochet propre à faire temporairement écran, manière ridicule de masquer le temps. Se  satisfaire de cela parait inimaginable, la question est plutôt celle des points d’appui à partir desquels entretenir autant qu’il se peut la curiosité et le goût de la vie. La pratique de l’art et de quelques  artistes fréquentables, la lecture d’auteurs véritables, la rencontre et les échanges sans fard ni apprêt, dénués de complaisance, avec une poignée d’amis, l’intérêt porté à l’évolution des enfants et petits-enfants, autant de repères sur lesquels porter le regard avant que ne se brouille totalement la vue.

 

Tout est normal, prévu, annoncé, rien de surprenant, l’ordre naturel est en marche depuis les origines, nul soupir, nul regret, nulle inquiétude ne peuvent le troubler. Il en est ainsi, comme il se doit, rien de surprenant, simplement veiller à être prêt, si par hasard il n’en est pas ainsi, il est trop tard. Chacun possède une vie pour se préparer. Partir, c’est mourir un peu, dit-on. Parvenir sereinement au terme témoigne peut-être d’une forme de réussite.

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Eté 2018

16 Octobre 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Fin de vie, inactivité, douleur, halucinations, réabilittion, maison de repos

1 - Impromptu estival - Hôpital européen (août)

 

Courant juin, une alerte non prise au sérieux.

Mi-juillet hémorragie impressionnante. Médecin, premier traitement sans grand effet, amorce d’inquiétude. Début d’un long épisode d’intenses douleurs. Il s’agit sans doute de quelque chose d’importance, inflammation généralisée, polype, ulcère, cancer ? Si c’est le cas, arrêter les frais le plus tôt possible.

Urgence, hospitalisation le 6 août 2018.

Objectif cautériser une zone rectale très vascularisée. Situation bien connue, mais difficile à maîtriser, disent les spécialistes. Risque permanent d’un point faible, prêt à céder à la moindre pression. Ce qui se produira à diverses reprises. Importante perte de sang justifiant deux transfusions.  Plusieurs anesthésies, interventions diverses :

fibroscopie, rectoscopie, coloscopie, cautérisation. Malaise cardiaque, rattrapage sur le fil.

Sonde vésicale, que je garderai une vingtaine de jours, dont le retrait sera difficile, délicat et douloureux. Il ne sera effectif qu’a la troisième tentative.

Occlusion intestinale due à la morphine. Sonde gastrique pour vider l’estomac, que je me représente comme une boîte à récurer. Système digestif sidéré par les morphiniques.

Des tuyaux partout, Gulliver attaché par les lilliputiens.

Réduit à l’état d’infirme totalement dépendant. Inacceptable.

Réanimation, soins intensifs, puis gastro-entérologie, trois services de l’hôpital fréquentés un mois durant. Ensuite clinique de réadaptation.

 

Expérience de la douleur

 

Jamais connu quelque chose analogue. Les mots cachent ce qu’ils sont réputés désigner. Indicible, comme tout paroxysme sans doute.

Alors des images et des sons.

La vision monstrueuse de l’Enfer selon Jérôme Bosch. Tortures au raffinement inventif, presque joyeux, abondance et diversité excluant le moindre répit. La multiplicité envahit tout l’espace disponible. Un cri permanent s’impose, vain, totalement inutile, néanmoins irrépressible.

Couleurs éclatantes convenant à l’excellence. Expérience limite de l’extrême.

La fresque du Triomphe de la mort, à Palerme. La maraudeuse monte un cheval construit par Tinguely, brinquebalant, cliquetant, disloqué, improbable. Acide des sonorités métalliques. Percussions, perfusions, tintamarre, éclats, étincelles, une odeur d’œufs pourris et de crème rance. L’hôpital pue. Je suis englouti mais cruellement conscient.

L’entrée du Christ à Bruxelles, James Ensor, pourquoi pas. Dérisoire mascarade de travelots broyant tout ce qui n’est pas d’elle.

Hurler, jurer, gémir, anéanti, abandonné, vaincu, désireux d’en finir.

Insupportable.

Un terrible appendice à l’Odyssée.

 

Visions

 

Évocation : Carlos Castenada et le sorcier yaqui.

Passage sous un buisson de fleurs d’oranger après être tombé dans une flaque de graisse, que MJ et MF cherchaient à dissiper. Ensuite, sortie pour acheter un journal.

Des œuvres de Degas, Monet, Fantin-Latour, apparaissent au mur sur lequel grimpent de petits animaux et se profilent des personnages disparaissant sitôt que je les ai repérés.

Deux petites filles au-dessus de mon épaule, elles se sauvent sans que je puisse les reconnaître.

Un très beau plateau de cerises sur fond vert, avec des assiettes vertes et rouges.

Le lit est une gondole passe murailles. Sensations voluptueuses de tapis volant nautique. Harmonie.

Para conscience en salle de réanimation, comme il y a vingt-trois ans, à la Timone. Sentiment très net du passage ultime. Je me sens partir en toute tranquillité, calme et serein. C’est beau. Impression de ne pas m’être menti en affirmant ne pas craindre l’échéance. Paysage lumineux, apaisé, dominantes jaunes vifs et verts tendres. Le rivage des Syrtes ou bien le Talisman (Paul Sérusier).

Un médecin me confirmera que j’avais effectivement la main sur la poignée de la porte.

Belle expérience apaisante. Prêt au départ, pas à la souffrance prolongée. Instructions à ce sujet rédigées peu après.

« Mon royaume pour un cheval », parfaitement ridicule.

Pas trop d’une vie pour s’apprêter à la quitter tranquille. Merci à Michel de Montaigne, mon  maître

 

Miscellanées

 

Impressionnante qualité professionnelle de l’ensemble du personnel. Une véritable découverte.

Ils sont tous justes, précis, compétents. Des gestes de parfaits artisans, au mieux de leurs pratiques. Ce qu’il faut, au moment opportun. Ils dédramatisent les situations embarrassantes, soins intimes notamment.

Relations aisées avec chacun, quel que soit le statut. C’est simple. Et cependant ni leur situation, ni leurs conditions d’emploi, ne vont de soi.

 

Relations de confiance avec les médecins confirmés, ouverts et disponibles à l’échange, prêts à la concertation. Surprise.

 

Deux jean-foutre munis de stéthoscopes passent négligemment, comme deux élèves officiers en quête de bonne fortune sur la rambla.

« Un urologue ? Oui, bien sûr, il en viendra un tout à l’heure ».

Foutaise.  Nous sommes fin août et  le retour des hirondelles est toujours attendu.

Messieurs les beaux esprits il vous reste beaucoup à apprendre.

L’essentiel, c’est à dire la considération de l’autre. Ceux auxquels vous commanderez sans doute bientôt pourraient énormément vous apporter.

Pour cela, il vous faudra longtemps décanter.

 

Ce qui m’apparaissait il y a quelque temps comme impossible devient peu à peu difficulté à vaincre.

 

 

 

2 - Madeleine Rémuzat (Septembre - octobre)

 

 

Salle à manger de la maison de repos, un ashram ou une cour des miracles ? Des tronches pas possibles, quelques indices de méchanceté latente ou bien de dépendance absolue, parfois l’esquisse d’un sourire, une parole d’absence. Silence  monacal. Manque un officiant lisant des notices médicales.

À l’évidence, l’avenir ne peut qu’être grabataire. Débris, épaves, une déchèterie.

Attendre, attendre quoi, jusqu’à quand, pourquoi ? Éprouver la durée du temps immobile.

To give up in a proper time !

 

 

La dame blanche entre de temps à autre dans ma chambre, elle cherche quelque chose dans le placard. Douce, placide, elle est ailleurs, hors de portée. Tout contact impossible. Je la traite avec calme et fermeté.

Surtout éviter la brutalité.

 

Cette fois un semblant de parole circule, l’un se raconte, une autre se souvient du temps où elle vendait bonbons et cacahuètes dans les travées du stade vélodrome, où bien quand elle était ouvreuse au théâtre du Gymnase. Dans ma vie, dit-elle fièrement, je n’ai connu qu’une journée de chômage. Ils parlent ensemble des Dames de France, où ils ont travaillé. Ces évocations possèdent quelque intérêt, mais surviennent les jeunes et le scandale des chômeurs qui ont tout intérêt à ne rien faire... Il est temps de prendre distance.

 

 

Au dehors ça s’agite. Affaires, combines, protections, privilèges, les allées du Pouvoir sont encombrées. Communiqués,  déclarations, petites phrases s’infiltrent à tous niveaux.

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement...

Beaucoup n’auraient plus rien à dire si le langage était simplifié.

À commencer par les hommes politiques, mais aussi nombre d’ « écrivains », simples pisseurs de copie, diarrhéiques du verbe.

Le temps est au remplissage, à la crainte du silence, à la haine des espaces disponibles au rêve, au silence ou à la réflexion. Le temps est à la jactance.

Ivres du pouvoir, les saltimbanques tiennent le haut du pavé.

Très concerné et cependant de plus en plus distant, avec la désagréable impression de céder du terrain à l’adversaire, qui dispose de tout son temps.

Tout cela campe au dehors. Où je suis encore partiellement, sans trop savoir. Déjà parti, pas complètement détaché pour autant. La terre d’origine colle aux semelles.

 

 

Commence un long après-midi prélude à une interminable soirée. Que faire quand on n’a rien à faire ?

Attendre quelque chose. Indétermination, passivité, voilà qui épuise.

Seul compte le temps immédiat, un instantané infini, lourd à porter, ce que la photographie connaît bien. La photo saisit l’insaisissable, le fugace, ce que nous ne voyons jamais. Elle fige un temps que nous ignorons,  comme le fait la mort dans une boîte à papillons, autre type d’album.

Attendre, comme respirer, réponse mécanique au vivre. L’être se justifie par son existence qui précède l’essence. Toutefois, si la larve existe bel et bien, la métamorphose n’est pas certaine.

De quoi une attente répétée peut-elle être porteuse ?

 

 

Clinique de réhabilitation, maison de repos, maison de retraite, à vrai dire déchèteries où se trouvent réunis en un dérisoire carnaval les masques d’Ensor, débris monstrueux et gnomes de toutes sortes.

 

La fin de vie est comparable à ses débuts, fragilité, même dépendance, mêmes protections contre les souillures corporelles, mais cette fois sans avenir.

Analogie avec Samuel Beckett,  Fin de partie.

Lente et sournoise, l’involution progresse : une, puis deux canes, une prothèse auditive, la vue déclinante, un fauteuil roulant en appoint, accompagnement nécessaire au marché, maintenant assistance quasi permanente.

Retomber en enfance, confondante réalité. Que valent les acquis, à ce moment ultime de l’existence ? À quel niveau de dégradation arrêter ? Espoir d’une crise cardiaque salvatrice.

 

 

Début septembre, retour de la possibilité et de l’envie de lire. Parmi les nombreux tête à tête :

Jérôme Ferrari, A son image, un enchantement. Écriture, construction, thèmes, un écrivain véritable qui s’adresse à des lecteurs pris au sérieux. Confirmation d’un talent exigeant et rigoureux. Un livre important.

Roberto Arlt, L’écrivain raté, très réjouissante satire de la complaisante futilité des milieux littéraires, moqués de main de maître.

Correspondance René Char Nicolas de Staël, les héritiers font feu de tout bois.

Un parallèle La Fontaine Brassens. À trois siècles de distance, deux opposants au conformisme de l’ordre établi. Ils ont choisi des modes mineurs (fable, chanson) pour exprimer des vérités profondes. Un rapprochement surprenant, fort intéressant, une piste à pratiquer.

Maylis de Kerandal, Un monde à portée de main. Rien, prétentieuse nullité, ni style, ni vocabulaire, empilage de banalités, de formules creuses masquées sous une documentation laborieuse, des personnages factices. Un pieu trempé dans l’encrier. À quoi tient la notoriété de cette écri-vaine ?

Alain Mabanckou, Les cigognes sont immortelles, la voluptueuse faconde du français africain, assortie à une logique rigoureuse fondée sur d’autres postulats. Riche, foisonnant, ne se prenant jamais au sérieux, alors que ...

Carlos Fuentes, diverses nouvelles peu attrayantes. Déconcertante déception inattendue de la part d’un auteur au renom si établi.

Alphonse Allais, A l’œil, recueil de contes. Surprise totale d’un manque d’intérêt quasi immédiat. Des historiettes visant à l’effet comme autant de pétards mouillés. Platitudes, plaisanteries éculées, uniquement destinées à préparer une chute finale sans relief. Très pauvre et poussiéreux.

Violette Ailhaud, L’homme semence, court récit poignant des conséquences sur un village provençal de la répression bonapartiste après la révolte contre le coup d’État de décembre 1851.

Recueil de nouvelles d’Écrivains mexicains, édition bilingue. Plaisir de la rencontre d’équivalences  d’une langue à l’autre. Histoires de Gabriel Medrano, Julio Cortazar. Un recueil de nouvelles surréelles, bilingue à nouveau. La première, Rescapé de la nuit, m’a particulièrement saisi car elle traite de la vision de sa propre mort, et me renvoie à des situations personnelles  vécues.

Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie. Une ébouriffante recension d’écrivains qui, livrés aux affres de l’écriture, décident de cesser d’écrire, voire renoncent d’emblée. Une problématique de la littérature du refus et du renoncement court au long de pages très nourries. On y rencontre Rimbaud, bien sûr, mais aussi Socrate, Kafka, Robert Walser, Stendhal, Borges, Joseph Joubert, Holderlin, Thomas de Quincey, et beaucoup d’autres.

 

 

Curieuse alchimie : la clinique prend en charge avec attention, et dans le même temps elle favorise de manière imperceptible l’apprentissage d’une ré-autonomisation relative puisque inexorablement vouée à l’effondrement. Les choses se mettent en place sans besoin de les expliciter. Une pédagogie implicite de la réappropriation est à l’œuvre.

Il s’agit en fait de l’entretien d’une illusion masquant l’inexorable réalité.

Remarquable qualité du personnel, disponible, attentif, souriant, répondant à la demande, joliment respectueux des personnes.

Dans quel but tout cela ? Un simple allant de soi assez indiscernable ?

Où situer l’insupportable ?  Respecter la vie dans toutes ses manifestations, bien entendu, mais le respect ne consiste-y-il pas également à éviter tout avilissement ? Se pose la question du suicide, que certains philosophes de l’Antiquité recommandaient et pratiquaient pour échapper à  la décrépitude. Étant donné l’inéluctable, autant imaginer conserver la main sur le moment.

Si la mort, en soi, n’est pas plus un problème que ce qui se rapporte à l’amont, le passage de personne âgée à vieillard, caractéristique de la fin de vie, en est un, majeur. Sévérité de cette prise de conscience.

Si j’en crois les images euphorisantes dont j’ai souvenir lors de séjours en salle de réanimation à deux décennies d’intervalle, partir n’est rien, peut même paraître désirable.

 

 

L’inactivité, le vide, le rien, où se précipitent le banal, la reproduction du même à l’infini, tire peu à peu vers l’anéantissement.

Elle épuise. Ne pas se laisser submerger épuise également. Combat d’autant plus difficile qu’inégal.

Quelques palliatifs :

La lecture, acte créatif par excellence en ce qu’elle mobilise l’esprit, suscite la réflexion et ouvre des perspectives.

L’écriture, dont l’exigence de rigueur procède d’un besoin de clarification de la pensée nécessaire à une reprise en main de la situation. L’écriture, mode d’accès privilégié à soi-même, construit comme la lecture. Il s’agit sans doute d’une quête bien confuse de l’essentiel alors que l’on ignore ce que pourrait être l’essentiel.

Écrire, une manière de hurler sans bruit (Marguerite Duras) ?

Et puis aussi différents exercices mentaux fondés sur des associations d’idées. Listes de mots, jeux à  partir des sonorités, analogies, remémorations, etc...

Le dessin (tentatives).

Il s’agit en fait d’une forme personnelle et portative d’hygiène mentale.

 

 

Il est prévu que je rentre chez-moi demain.

Outre une crainte diffuse, il me semble que l’indifférence l’emporte.

M’apparait plutôt le sentiment d’entamer une étape ultime dont le terme est inconnu. La question majeure est celle de son déroulement.

Puisse-t-il être le plus lumineux possible et s’achever dans une gerbe de couleurs franches et de fraîches sonorités. Ne pas attendre que le bouquet soit totalement fané et commence à pourrir. Alors que n’existe aucune alternative, toujours ce désir de garder la main sur  un jeu dont la maîtrise échappe en permanence.

16/10/18

 

 

 

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Annie Le Brun : « Ce qui n’a pas de prix »

21 Juillet 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Annie Le Brun ; mondialisation ; déchets ; totalitarisme ; mondialisation ; beauté ; liberté ; laideur ; art contemporain ; TINA ; ZAD ; écologie ; ATP ; Bernard Arnault ; Anish Kapoor ; Damien Hirst ; Maurizio Cattelan ; ur

Le dernier essai d’Annie Le Brun, Ce qui n’a pas de prix, est à saisir toute affaire cessante[1]. Il témoigne d’une nécessaire lucidité, clair, documenté, il est passionnant. On connait l’exigence critique et la pugnacité de l’écrivain. Ce livre est écrit dans le droit fil de ce qui caractérise tant l’acuité critique de sa réflexion que sa perspicacité.

 

Il s’agit de passer au scalpel les conséquences de l’envahissement de la planète par la mondialisation marchande, et l’apparition d’un « capitalisme artiste ».  L’analyse requiert l’examen des différentes pièces du puzzle et de leurs articulations. Passent ainsi au peigne fin des thèmes transversaux tels que : Production de déchets – Beauté – Liberté – État de guerre – Développement de la laideur – Anesthésie générale – Assujettissement à la finance – Violence – Politique et dépolitisation – Leurres et mensonges – Rôle des médias –  Évocation de voies irréelles pour passer outre...

Nous avons là un livre manifeste qui donne à penser. À partir de l’examen d’une collusion entre certaines formes d’art dit contemporain et la bestialité du monde de la finance, il dresse une synthèse de l’état d’une société ayant perdu ses repères, sur le point d’être vaincue par des monstres cupides et cyniques. 

 

Alors que l’horizon s’embrunit de plus en plus et que tout se tient, l’auteure souligne d’entrée de jeu combien « la précipitation des événements rend de plus en plus indiscernables les effets des causes ... trop d’objets, trop d’images ... se neutralisent en une masse d’insignifiance... ». La masse très encombrante des déchets (nucléaires, chimiques, organiques, industriels), la perte des repères, l’inflation des lois, les idées préconçues, imposées, entrainent une habitude du jetable,  et un enlaidissement du monde.

Considérons nous dit-elle combien nous sommes confrontés à une affaire politique d’extrême importance, soigneusement occultée.

Les totalitarismes stalinien (réalisme socialiste) et nazi (art hitlérien) ont précédé l’émergence d’une esthétique de la marchandisation, avilissant désormais l’art jusqu’à permettre en ce début de siècle le développement d’un « capitalisme artiste », dont la cacophonie de la critique et la complaisance de l’ensemble des milieux officiels  assurent la domination absolue.

Face à cela demeure cependant une beauté toujours autre, toujours à réinventer, une forme quasi inespérée de la liberté, à sauvegarder vaille que vaille. Ce qui n’a pas de prix (pas encore ?).

Le décor est planté, la situation est présentée, le texte peut aller de l’avant.

 

« En fait, c’est la guerre, une guerre qui dure depuis longtemps ... qui n’a pas de frontières. Et qui s’aggrave à mesure que l’anonymat du pouvoir accroit sa puissance en même temps que la faiblesse de ceux qui veulent s’y opposer (...) étrange combat ... entre ce qui est montré, ce qui ne l’est pas et ce qui ne doit pas l’être. »

La rêverie, la passion, tout ce dont on ne peut pas extraire de la valeur marchande, sont des cibles permanentes. La laideur des zones aménagées, de l’urbanisme actuel, des discours sur l’ordre respectable, sur la paix, sur les échanges entre les peuples, sur le marché, sur le management, dégrade la sensibilité perceptive. On finit d’autant plus par s’y habituer qu’elle est parée d’un alibi culturel, puissant anesthésique social. C’est ainsi que l’art dit contemporain accompagne la brutalité commerciale et devient un enjeu financier.

Les rideaux de fumée des discours pseudo théoriques tentent de détourner les regards de la collusion culture finance à laquelle se prêtent des artistes et la majorité des « acteurs culturels ». On peut affirmer que « l’art contemporain est devenu ... le modèle de la financiarisation du monde...  (ce qui provoque) un flou grandissant des limites entre privé et institutions publiques (allant jusqu’à) abolir la frontière entre collection et commerce de luxe. »

La violence sidérante du phénomène menace évidemment l’exercice de toute pensée véritable.

Le pouvoir totalitaire de l’argent, violemment destructeur, génère un véritable crime contre l’esprit.

Dans le sillage de la doctrine thatchérienne du There is no alternative (TINA), Internet met en œuvre cette assertion, que quelques lanceurs d’alerte ont heureusement su dénoncer. Il n’en demeure pas moins qu’une « tétanisation critique » opère grâce à des « protocoles de perception manipulée ».

 Par la démesure de ses manifestations et son envahissement des musées de la planète, l’art contemporain nous formate à l’acceptation de la violence envahissante de la logique d’expulsion que nous connaissons désormais. Là où il se présente il s’impose et récupère l’espace environnant à son service exclusif. Il règne en maître et ne souffre aucune contestation.

Le changement d’échelle auquel il correspond permet de masquer une remise en question fondamentale des valeurs non financiarisées sur lesquelles reposait jusqu’alors la fréquentation de l’art. « L’histoire de l’art est désormais en train d’être réduite à un gigantesque magasin d’accessoires, censé fournir le parc d’attractions mondial que le réalisme globaliste gère sous le label de l’art contemporain. »

Si « l’anonymat du pouvoir actuel dispense ... de concentration sur la figure charismatique ... de la scénographie nazie ... le monde a quelque chose de comparable avec la fonction exercée par l’architecture en tant que pièce constitutive d’un régime totalitaire ... (il s’agit) d’imposer partout un espace qui n’a plus rien de public (...) l’anéantissement de l’espace muséal ... est également la métaphore de la privatisation forcenée de l’espace public, dont s’accompagne la marchandisation du monde (envahissement des rues et des routes par les panneaux publicitaires, prolifération de gigantesques centres commerciaux bétonnant l’espace rural). »

Les mouvements de protestation récents (occupation de zones à défendre), ou bien la constitution de collectifs militant en faveur d’une agriculture écologique raisonnée, n’ont alors rien de surprenant. Ce sont des contre-feux spontanés qu’évoque peut-être insuffisamment l’auteure.

Tandis que « Le monde s’enlaidit à une vitesse nouvelle (surproduction de déchets) ... on bascule dans le déni. »

Décomposition, déshumanisation, l’humain, la vie elle-même, deviennent obsolètes, sinon superflus.

La manipulation du sens est quotidienne, certaines œuvres de l’art contemporain ne tiennent que là-dessus (cf. les travaux et déclarations d’Anish Kapoor, Damien Hirst, Maurizio Cattelan, Jeff Koons, et autres experts en « subversion subventionnée »).

Que penser d’une société monde qui « s’applique à inculquer la laideur à ses rejetons à travers les jouets dont elle les gave » ?

Que penser d’une société monde privilégiant la chirurgie esthétique, le bodybuilding, l’empire de la mode et des marques, le sport colonisé par la finance, autrement dit « l’esthétique du marquage » (portée à l’extrême par la vogue du tatouage) ?

Que penser d’une société monde où domine l’art d‘aéroport (mêmes boutiques offrant mêmes produits, mêmes artistes exposés partout) ?

Conscience historique effacée au profit de gadgets, singularités occultées, soumission à l’ordre établi, anéantissement de toute perspective d’un ailleurs autrement possible, légitimation du faux, dépossession de soi, réaménagement factice des villes, assujettissement de la presse aux puissances financières : Demandez le programme ! À l’affiche : Tout se vaut car tout est marchandisable !

« Des siècles durant, arts et traditions populaires ont constitué le plus formidable  barrage contre la laideur. » L’ « instinct de beauté (est sans doute) une donnée fondamentale du comportement humain », et cependant « des générations d’architectes et d’urbanistes ... sont venus confirmer le ravages humains provoqués par la rationalité marchande ... des grands ensembles comme des zones pavillonnaires. »

Ce n’est bien entendu pas le fait du hasard que l’ancien Musée des arts et traditions populaires (ATP) ait cédé la place à la Maison LVMH-Arts-Talents-Patrimoine du grand mécène désintéressé qu’est M. Bernard Arnault. Le démarquage du nom d’origine, est évidemment une manière de tromper sur le sens de l’opération achevée en 2017.

Nous sommes dans le monde de la contrefaçon où « la mainmise sur l’art contemporain appelle la prise en otage de l’histoire de l’art. » Les bénéfices ne sont pas seulement financiers, ils sont aussi politiques, médiatiques et relationnels.

L’importance politique de l’art contemporain et sa collusion avec la puissance financière apparaissent au grand jour : il s’agit « d’empêcher que ne surgisse la seule possibilité d’un ailleurs, c’est-à-dire l’idée d’échapper à la sujétion. »

Nous assistons à une énorme remise en cause de tous nos modes de représentation. La mondialisation sans limite fait feu de tout bois, elle exclue sans aucun état d’âme tout ce qui ne peut pas servir à sa propre expansion. C’est ainsi que s’édifient des murs, des prisons, des frontières barricadées, que se développent des systèmes sécuritaires, et que le principe d’expulsion commande désormais les divers aspects de l’existence.

 

Que nous reste-t-il aujourd’hui ?

Les dangers sont tels qu’ils conduisent sans hésitation à refuser ce qui est.

Au moment où la société industrielle commençait ses ravages, certains ont choisi de déserter sans réserve (le facteur Cheval, Picassiette, Blanqui, Barbès, Fourier...).

Aujourd’hui les conditions sont bien différentes et pourtant se trouve fortement amorcé le retour « vers le trésor des rêves enfouis » s’exprimant par une critique rigoureuse de ce que à quoi la majorité consent. Art brut, d’un côté, conduites alternatives de l’autre. Dans tous les cas, refus farouche et déterminé de la colonisation de nos paysages intérieurs.      

L’énigme de la beauté réside dans cette irréductibilité passionnelle.

La marchandisation du monde mise sur la peur généralisée, soigneusement entretenue par les détenteurs du pouvoir.

Le « pouvoir d’embrasement est peut-être la dernière arme qui nous reste. (...) Assez de ces expositions phares ! ... Assez du double langage festif ! ...Assez de ces capitales européennes de la culture ! »

À nous de prendre les chemins de traverse, à condition d’accepter le risque de n’être pas du côté des vainqueurs.

« Sans doute n’avons-nous plus beaucoup de temps. Mais encore celui de vivre l’au-delà de nos jours, ici et maintenant. Je n’ai écrit ce livre que pour nous le rappeler, malgré tout. »

 

 

[1] Annie Le Brun – Ce qui n’a pas de prix (beauté, laideur et politique) – 169 p., Stock, col. Les essais, juin 2018, 17 €

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Emmanuel Ruben, un écrivain à découvrir

13 Juillet 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Emmanuel Ruben, Julien Gracq, Balkans, Yougoslavie, Schengen, éditions La Contre Allée

Découvrir un véritable écrivain est rare et source de bonheur. Le faire savoir est loin d’être vain, grossier encore moins.

C’est par la lecture d’un texte assez bref que je viens d’entrer en relation avec Emmanuel Ruben : Le Cœur de l’Europe, 90 p., éditions La Contre Allée, 2018, 15 €.

Les éditions de La Contre Allée, publient ce livre dans leur collection « Fictions d’Europe »,  inédits sur les fondations et refondations européennes.

Né en 1980, agrégé de géographie, notre homme a vécu plusieurs années à l’étranger en tant que lecteur de français, ou professeur d’histoire-géographie. Italie, Turquie, Ukraine, Lettonie, l’accueillirent tour à tour.

La publication d’un premier roman l’a décidé à se consacrer à l’écriture et au dessin. Depuis la fin de 2017, il dirige la Maison Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil (Maine et Loire), lieu de résidences d’écrivains francophones, d’artistes et de chercheurs. Curieuse coïncidence, en est-ce vraiment une, Louis Poirier fut géographe avant de devenir Julien Gracq, l’écrivain que l’on sait.

 

Il s’agit ici du journal de voyage d’un géographe arpenteur de l’histoire géopolitique de l’ex-Yougoslavie débouchant sur les monstruosités politiques actuelles d’une Europe totalement désorientée, dépassée, confondue, acculée par ses contradictions.

C’est foisonnant, solidement écrit, clairement embrouillé, empreint d’une irréalité concrète touchant à l’onirisme, donc propre à la réflexion. D’une certaine manière, ce livre provoque le lecteur qu’il prend au sérieux.

 

Nous sommes témoins d’un hommage attentif rendu à une région d’Europe aussi fascinante que méconnue.

Tout est mêlé, tout est mélangé, ponts et tunnels tentent de franchir les obstacles à la compréhension, paysages majestueux et villes meurtries défilent à la fenêtre du train, ou à la portière de la voiture. Nous sommes dans une région de confins, dans un chaudron géographique où les frontières se fondent et se défont depuis les origines, où les territoires sont des champs de bataille depuis des siècles, où l’éclatement de l’ex-Yougoslavie et les massacres qui s’ensuivirent ont partout laissé leurs stigmates.

Littérature, bandes dessinées, cinéma, les nombreuses références culturelles sont sollicitées pour tenter d’approcher au plus près émotions et sentiments. L’auteur décrit parfois, il ressent et interroge en permanence. Il se débat, il scrute et taraude pour essayer de comprendre. Il est de cette race d’écrivains qui ne se satisfait pas de bien conter. Certes, il présente et décrit, mais pour mieux tenter de parvenir aux origines, pour remonter le courant au lieu d’accompagner ses découvertes  au fil de l’eau.

 

La conclusion est nette, sans appel possible. L’amnésie et l’ignorance de « L’Europe de Schengen et de l’euro » sont dénoncées pour ce qu’elles sont :

« L’été 2015 nous aura appris qu’un pays peut être exclu de l’Union parce qu’il vire à gauche et ne veut plus de sa fausse monnaie tandis qu’un autre pays peut refouler des réfugiés, ériger contre eux des barbelés, virer à droite toute sans craindre la moindre menace d’exclusion. L’été 2015 nous aura appris que nous, les Européens, sommes redevenus des païens dans le pire sens du terme : des adorateurs du veau d’or, des êtres peu charitables, des sacrificateurs, des barbares en somme. »

 

Emanuel Ruben est un écrivain voyageur peu commun

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Georges Perros, Stéphane Mallarmé et l’impossible de l’Art

7 Juillet 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Georges Perros, Stéphane Mallarmé, Georges Pérec, Schubert, Monteverdi, Alban Berg, Stendhal, Graal, Epiphanie, Cubisme

Dans un texte de 1973 intitulé « Préface aux Divagations », Georges Perros, dont ce blogue a récemment parlé, prend prétexte d’une réédition d’un ouvrage ultime de Stéphane Mallarmé, recueil de textes poétiques et de réflexions en prose, pour traiter de l’Art et de l’expression littéraire. [1] - [2]

Perros présente brillamment un écrivain à la recherche d’un dépassement du langage, en quête d’un absolu inatteignable, donc auteur d’une œuvre impossible, réputée obscure quoique fascinante.

Cela donne lieu à de fort pertinentes remarques sur le rapport à l’Art  comme à l’écriture.

Puisse-t-on en juger par ce bref aperçu où quelques citations de Georges Perros sont présentées en italique gras, dans l’ordre même du texte original qui n’a pas pris la moindre ride. Le temps se prolonge en exacerbant certains de ses filaments.

 

D’emblée, Perros pose un constat, capital : Au fur et à mesure qu’on étudie, on désapprend à lire. Assertion d’apparence paradoxale, cependant diablement fondée.

À mesure que l’on s’enculture l’esprit de géométrie l’emporte sur la finesse des sensations et des nuances. L’intérêt immédiat commande, il empêche le désintéressement de la découverte curieuse et joyeuse. Explication formelle de texte ou commentaire anecdotique de gardien de musée vont de pair. Plus le discours devient savant, voire pédant, plus il occulte ce qui fait la grâce profonde d’une œuvre, son timbre et sa couleur.

Pour moi, le comble est atteint par les écrits universitaires où les notes de bas de page empêchent à l’évidence tout vagabondage de la pensée. Georges Pérec a su en faire un miel délectable.

 

L’exposé liminaire se poursuit ainsi : ... l’art n’a de sens que s’il exprime une présence humaine vierge ... que s’il prouve que son évidence rejoint celle des forces naturelles (...) La culture c’est de vivre (...) On dirait que tout est mis en œuvre pour nous empêcher d’aimer donc de comprendre...

Lignes écrites en 1973, rappelons-le. Prémonitoires ? Sans doute pas, seulement le fait d’un écrivain aux aguets, d’un veilleur talentueux. Nous dirions aujourd’hui un « lanceur d’alerte ». Défense de l’Art contre toute spéculation, à commencer par l’intellectuelle.

 

Venons-en à l’œuvre de Mallarmé, propre à redonner le goût d’une lecture clarifiée grâce à sa recherche de l’extrême pureté, qui n’oblitère rien de son amont mais permet d’en mieux saisir les joyaux. On peut toujours et mieux écouter du Schubert ou du Monteverdi après Alban Berg.

Si aborder ou fréquenter les écrits mallarméens n’est pas aisé, la démarche permet toutefois de se débarrasser de bien des idées reçues. Cette lecture annule des tas de notions oiseuses, de catégories mal définies : la forme et le fond, le subjectif et l’objectif, bref tout l’appareil de guerre froide que l’on sait (...) Car c’est finalement de plaisir qu’il s’agit. Le grand mot décisif, imparable, est lâché. Nous y sommes. Merci.

 

Évocation de la trajectoire de Mallarmé, amorce de confrontation à Rimbaud, Georges Perros poursuit son examen au scalpel, pour aboutir à cette formulation intermédiaire : Mallarmé se veut ignorant de ce que l’existence propose de rapidement comestible. Exemplaire, roboratif, indispensable en ces temps que nous vivons ! Bravo, voilà qui fouette les méninges, voilà qui confronte au joli miroir auquel nous demandons stupidement une belle image de nous-mêmes ! Nous sommes loin du lamento, de la polémique, l’évidence nous prend au collet, elle nous met en demeure.

Avançons. Mallarmé chemine en art sans concession. Il n’emprunte pas les chemins de traverse pour ménager ses efforts. Il tente d’atteindre l’énigme, il cherche le geste différent, annonciateur de l’essentiel. Le mauvais peintre vous fera un arbre en une heure. Le bon passera sa vie à scruter les moindres tressaillements, à tourner autour. La chose lui résistera, comme on résiste à ce qui nous aime. (...) Bon nombre d’artistes n’éprouvent pas le besoin de pousser dans ses derniers retranchements le phénomène de la conscience créatrice.

Nous sommes ici confrontés à l’un des problèmes majeurs de l’Art et de notre relation à celui-ci.  Œuvre qui taraude l’au-delà des apparences, représentation artistique mondaine, ornement ou bibelot décoratif, objet de consommation courante ?

Mallarmé est obscur comme la nature, dont la menace et l’envoûtement sont imperceptibles. Nous voici proches, semble-t-il, d’une évocation du syndrome de Stendhal.

Il s’agit de chercher, comme un mineur de fond, ce qui se cache derrière les mots, derrière les images, derrière les données factuelles.

Surgit alors l’évocation de la quête artistique de l’insaisissable, et de ceux qui s’y livrent.

Non pas de l’anecdote ou du matériel qui permettra de nourrir un prochain travail, forcément limité à un aspect descriptif, souvent aimable par ailleurs, mais sans plus. Il s’agit là de la production de voyeurs-voyageurs, explorateurs de faits divers ou d’apparences. Des reporters en quelque sorte, parfois des huissiers, auxquels le talent peut ne pas faire défaut. Il peut y avoir de la magie en eux, pas forcément du magique qui bouleverse et emporte.

Il en est d’autres, à qui s’attache ma pensée première, qui ont quelque chose du saumon cherchant les échelles, existantes ou supposées, leur permettant de remonter le cours du courant pour aller aux origines.

Bien que sachant que l’œuvre absolue, partition, tableau, écrit, est impossible, ceux-là n’en tentent pas moins l’élaboration, leur vie durant. Comme la quête d’un Graal.

Pour ceux-là, la binarité n’existe pas. Le néant, l’impossible, l’impensable, sont créateurs. Ils rendent possible toute Épiphanie.

 

À la fin de son papier, parlant d’un écrit paru trois-quarts de siècle auparavant, Perros estime que Mallarmé a pointé l’essentiel de ce qui a remué notre époque, la sortie définitive de l’étouffoir classique. Mallarmé a dédouané certaines régions du langage, et remis l’acte de penser – de voir – en question...

1897, parution des Divagations pour lesquelles cette nouvelle préface est écrite.

1907, apparition du Cubisme en peinture...

 

[1] Lire Georges Perros – Epistoles improbables, 9  juin 2018

[2] Georges Perros – Œuvres – Quarto Gallimard, 2017, pp 968 à 977

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Penser positif

29 Juin 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Mundial football, Coupe du Monde, Marx, opium, immigration, Régis Debray, Prométhée, Etats-Unis, seconde guerre mondiale

Il arrive que l’un ou l’autre me dise préférer les billets « positifs » c’est-à-dire optimistes ou porteurs d'amabilités (il s’agit le plus souvent de ce qui traite de l’art ou de la littérature), aux messages « négatifs », c’est-à-dire réalistes, amers ou dénonciateurs, donc forcément pessimistes (il s’agit en général de ce qui s’intéresse aux faits sociaux-politiques).

Il est indéniable que la chose politique est tellement préoccupante, tellement effrayante que la tentation est forte de dissimuler sous le tapis la poussière de notre impuissance, de notre ignorance, de notre angoisse.

Je crois comprendre cela. J’aimerais mieux, moi aussi, pouvoir ne contempler que le versant ensoleillé, plutôt que celui que ronge l’ombre. Mais l’ombre existe, elle gagne peu à peu en importance à mesure que décline le jour de notre utopie. Tenter d’esquiver l’estompage d’un revers de la main me parait dangereux, voire mortifère.

Récemment les réactions qui me sont parvenues après la publication de l’article « Allergie », où il est question du Mundial et de son emprise sur le reste de l’actualité, illustrent à merveille cette tendance à jouer l’autruche.

À part quelques accords globaux sans réserve (ce qui n’est nullement un but en soi), j’ai enregistré plusieurs remarques portant uniquement sur la partie du texte traitant explicitement du football. Muets sur ma neutralité vis-à-vis de ce jeu collectif, simple à pratiquer, très populaire, source parfois de vrais moments de beauté, les commentaires se sont surtout attachés à minorer, voire à évincer sous divers prétextes, les points de profond dégoût engendrés par le spectacle des ravages de la finance débridée dont les compétitions sont la détestable occasion. Rien, absolument rien, sur la scotomisation voulue et entretenue des problèmes politiques, sociaux, économiques, environnementaux, que les compétitions nationales et internationales soulèvent. Rien donc sur l’aliénation dont elles sont le vecteur.

Si Marx revenait parmi nous il ferait sans doute du foot le nouvel opium du peuple.

À quoi ce déni généralisé tient-il, au fond ?

Eh bien sans doute à la recherche effrénée d’un bonheur fataliste, et à l’injonction du penser positif (keep smiling and think positive – happy birthday, happy hour, happy new year, happy end...) directement importés des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.[1]

Décider de ne porter l’accent que sur le bon côté des choses, permet de se délivrer de l’angoisse immédiate, donc de tenter d’oublier ce qui dérange, du moins de l’occulter temporairement.

L’immigration, par exemple :

- « Oui, le traitement du problème, la brutalité des réponses, l’inhumanité des mesures adoptées, sont intolérables. D’ailleurs tout le monde est d’accord là-dessus »...

Eh bien, NON, tout le monde n’est pas d’accord là-dessus, voilà pourquoi il faut en parler, il faut y revenir sans cesse ! Le minimum serait d'essayer d'élucider ce sur quoi précisément nous sommes d'accord ou pas.

L’indignation est un devoir permanent.  Évacuer, se taire, c’est se faire complice, c’est finir par entériner.

N’aborder que la face au soleil, c’est permettre à la face ombrée de se développer jusqu’à tout envahir, à l’abri d’une ignorance voulue, entretenue.

La nuit, le gel de la pensée. Le superficiel l’emporte.

Il s’agit en fait d’une sorte de théologie de l’espérance (Debray) d’autant plus attractive que les déconvenues accumulées depuis des décennies ferment la porte à tout espoir de court terme pour une Europe exténuée, désorientée, affaiblie, incohérente.

Prométhée enchaîné sur son rocher a sans doute perdu la capacité de croire en lui-même et en ses semblables. Il ne peut trouver d’espérance de survie que dans une Foi en l’imposture d’un homme providentiel. 

Parler, parler, écrire, écrire, pour tenter de rétablir les circuits neuronaux, avant dégénérescence complète.          

 

[1] Voir Régis Debray – Civilisation – à ce sujet.

 

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Petit éloge aimable et primesautier de la lecture

23 Juin 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #livre, lire, lecture, ceorges perros, papiers collés, nicolas de staël

Immense plaisir charnel de la lecture.

Le livre possède une odeur, un poids, un volume, des dimensions, une densité, des couleurs propres. La relation au livre est d’abord physique. Chacun est quasiment à nul autre exactement pareil. On peut le contempler, le palper, le humer, le feuilleter, le prendre, s’y assouvir, et le délaisser, pour le reprendre plus tard. Une relation très personnelle s’élabore, une relation intime.

 

Comme un gros matou assoupi, le livre attend patiemment sur son coin de table ou son rayonnage. Il devine qu’il sera annoté, et possédé à plusieurs reprises. Sage et tranquille il attend son heure et se prête volontiers aux fantaisies de son maître ou de sa maîtresse, dont il sait à merveille entretenir le désir. Le livre est un malin que l’on peut abandonner sans crainte de rancune. Au contraire, à la reprise, il lui arrive souvent de dévoiler des attraits inattendus car inaperçus jusqu’alors.

Le livre est un compagnon de vie. Pas étonnant que sa présence, comme celle de l’Art en général, puisse devenir délicieusement envahissante.

 

À la manière de...

L’ivresse du livre délivre du délire

 

Lire, moyen efficace de s’extraire, de s’abstraire, de trouver refuge.

Il s’agit souvent d’une oxygénation propre à une promenade surprenante. Il y a là une certaine manière de tourisme intelligent, permettant de se dépayser de soi-même.

Quelle étrange occupation ! Quel indispensable moyen de s’auto-édifier !

C’est aussi une manière très aimable de combler les trous de la solitude, qu’évoque si bien Georges Perros dans ses Papiers collés.

Souvent la lecture oblige à se confronter à ce qui échappe. Elle permet donc de se confronter à soi-même.

Les livres balisent un parcours de vie. Voilà pourquoi il est si difficile de s’en défaire.

Essayer de rencontrer l’Autre qui est l’auteur, c’est aller à la rencontre de nos propres limites. Il nous est toujours possible de tricher, de tenter de donner le change. Il nous est par contre impossible d’ignorer le trucage.

La lecture, comme la peinture, la poésie ou la musique, nous propose à coup sûr une image plus vraie que la réalité strictement observable du quotidien. Affaire de mise en perspective.

 

La littérature, comme l’Art en général, offre de superbes occasions de rencontres. Loin des niaiseries mondaines, il s’agit d’un travail à l’os, d’un accès direct, quasi immédiat, à l’essentiel, comme le sont parfois les dessins de Nicolas de Staël.

Se désencombrer, urgence absolue.

 

Outre les habitués, quelques belles rencontres depuis le début de cette année, découvertes ou confirmations :

Georges Perros, écrivain par nécessité, peu soucieux d’être ou non publié de son vivant.

Édouard Louis, vigoureux pamphlétaire bousculant le marigot.

Akira Misubayashi, passionnant japonais francophone.

Jean-Paul Curnier, rigoureusement iconoclaste, observateur roboratif des choses de notre temps.

Marielle Macé, impitoyable détectrice des faux-semblants actuels.

Ilarie Voronca, poète franco-roumain, brillante pépite d’humanité du siècle vingtième.

Et quelques autres (Bruno Latour, Olivier Guez, Régis Debray...)

Le lecteur curieux pourrait grappiller ce blog à leur recherche.

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Allergie

16 Juin 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Mundial, foot, pavlovisation, Nuremberg nazi, Aquarius, Exodus, Robert Redeker

Et voilà c’est parti. Matraquage mondial. Il nous faut vivre un mois durant au rythme du totalitarisme du Parti unique : le Foot. Nous voici livrés aux annonces de la Pravda radio télévisuelle et presse écrite.

Le foot, le foot, le foot, même pour tous ceux qui s’en foutent !

 

Certes, parfois, de belles images d’un étrange ballet surprennent, moments d’un esthétisme indiscutable.

Certes, parfois, les acteurs étonnent par la précision de leurs gestes et l’harmonie de la composition offerte.

Mais en quoi cela parviendrait-il à justifier l’obscène démesure à laquelle il est si difficile d’échapper ?

Vous ne regardez pas la télé, la radio vous rappelle à l’ordre.

Vous sortez de chez vous et aussitôt vous progressez avec difficulté, contraint de slalomer aux abords des terrasses de cafés encombrées de chaises et d’écrans consacrés au lancinant spectacle.

Vous croyez avoir trouvé quelque endroit à l’écart où rêver un peu, ou bien vous entretenir avec un ami, des clameurs sporadiques viennent ponctuer votre illusoire tranquillité.

 

Le foot s’immisce partout, le foot est tout, le foot remplace tout.

La machine à décerveler tourne à plein régime, et la multitude semble comblée.

De quoi s’agit-il ?

De sport ? De spectacle populaire ? De pavlovisation généralisée ? De grossière manœuvre politique à laquelle se livre la quasi-totalité des professionnels de la profession ?

Toutes les cases peuvent être cochées, sans craindre de se tromper.

Sans parler des politiciens faisant feu de tout bois, il y a même des « intellectuels » (sic) pour exprimer leur enthousiasme et vanter les « valeurs » (sic) du sport.

 

Alors, rideau ! Foot, foot, foot ! Hip, hip, hip, Hurrah ![1]

 

Notons bien qu’il ne s’agit pas de vilipender un jeu sportif accessible à tous, nécessitant peu d’équipements, propre à développer l’esprit d’équipe, suffisamment simple pour être répandu sous toutes les latitudes.

Ce qui est en cause, c’est ce qu’en font ses mentors.

 

Aujourd’hui, totalement perverti, porté par l’argent spectacularisé au service de la politique la plus nauséabonde, ce jeu populaire ne sert qu’à l’exaltation des marques commerciales, à une consommation débridée de gadgets (maillots et accessoires divers), et à l’aliénation fétichiste souvent proche du Nuremberg nazi (banderoles, slogans, fumigènes, associations de supporters militants, sorte de garde rapprochée prête à l’intervention musclée...).  

Le culte du plus fort l’emporte sans réserve, au détriment des faibles, méprisables (bagarres, affrontements périphériques à l’occasion des rencontres importantes).

Le culte de la performance coïncide parfaitement avec les « valeurs » du libéralisme économique.

Les magouilles financières sont spectaculairement célébrées (marché aux bestiaux pour les transferts de joueurs, mercenaires avides et cupides transformés en icônes, achats de clubs par des magnats du capital, voire des États en quête de diversion).

 

- Parfait, tout cela est bel et bon. Allez, c’est ma tournée, vous reprendrez bien une petite Coupe...

Nous parlerons plus tard de l’Aquarius, nouvel Exodus.

Nous parlerons plus tard de Calais, des campements de Paris, du col de l’Échelle dans les Hautes-Alpes, de Vintimille et de Menton.

Nous parlerons plus tard de la SNCF, de Trump, de la Corée du Nord.

Nous parlerons plus tard du désastre écologique, des mers et océans asphyxiés, de l’évasion fiscale, et de la paupérisation généralisée.

- Oh, oui, vous avez raison, tout cela est important, mais quand pourrons-nous en parler sérieusement ? Il y aura bientôt le Tour de France, et puis après les vacances...

- Pas d’inquiétude, nous aurons les élections européennes pour discuter sérieusement. D’ailleurs, tout le monde s’y prépare.

 

 

[1] Robert Redeker, professeur de philo, écrivain, polémiste, s’intéresse depuis des années à cet étrange phénomène dont il dénonce avec vigueur les tares congénitales. Ses écrits méritent un détour.

 

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Lire Georges Perros

9 Juin 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Georges Perros, Jean Vilar, Cioran, Joseph Joubert, Paul Valéry, Benjamin Constant, Rimbaud, Francis Ponge, J-P Sartre, V. Hugo, Kierkegaard, Bretagne, Montaigne

Georges Perros n’est pas ignoré, il n’est pas non plus un auteur très pratiqué de nos jours. [1] Et pourtant, il mérite une attention particulière. L’actualité de son discours à bâtons rompus est évidente. Il dit tranquillement des choses importantes, essentielles parfois, sans jamais pontifier. Il parsème son chemin de petits cailloux étincelants.

 

Né à Paris en 1923, il y est décédé en 1978. D’abord comédien (Comédie Française), il quittera la scène pour devenir lecteur au TNP de Jean Vilar, puis ensuite aux éditions Gallimard.

Il lit sans cesse. Il lit comme il convient : un crayon à la main, braconnier des idées. Il note sur tout papier passant à sa portée réflexions et impressions de visites chez les écrivains. Écrire est pour lui une sorte d’hygiène accompagnant ses lectures.

« Je n’écris pour personne – dira-t-il – publier m’indiffère. Il est écrivant plus qu’écrivain. » Peu à peu, sans aucun dessein préalable, une manière littéraire verra le jour. Elle portera le titre générique « Papiers collés ».[2]

Parfois des commentaires assez étoffés, souvent des traits s’apparentant à des saetas.

Sans être nommés, Cioran, Joubert, se profilent ; Valéry, Benjamin Constant, sont clairement requis, Rimbaud, des auteurs du répertoire, des comédiens, Sartre, Hugo, sont brillamment abordés. Francis Ponge, Kierkegaard, et la Bretagne, connaissent un soin particulier.

Un patrimoine commun.

Cela se présente comme une succession d’écrits à butiner, ou comme un clavier sur lequel composer une partition aléatoire personnelle.

Accumulation de notes. «... la note existe ... Elle dit à peine ce qu’elle veut dire ... Elle laisse l’intelligence de l’autre libre de la finir, de la commencer, ou de l’avaler. »

 

Commenter, citer ?  

Plutôt prendre le risque de présenter, en vrac comme dans l’ouvrage, des remarques personnelles, partiales et partielles, suscitées par la rencontre avec ce « faiseur de notes » nous enrôlant parmi les « contrebandiers de la littérature ». Persiller ces remarques personnelles de quelques citations clairement identifiables par guillemets et italique. Lancer le tout sur la toile, et ne plus s’en préoccuper. Passer à autre chose, vivre ce qui advient.

Voici, donc. Avec maladresse, c’est-à-dire avec quelque exactitude. Si ce qui suit n’est pas intégralement de Georges Perros, il est dû à l’enjambée du premier tome de ses « Papiers collés ».

 

 

Le « moulin à tout broyer » (à propos des classifications en catégories humaines). Comment mieux évoquer le discours politique d’aujourd’hui, les croyances et les certitudes ? Les premiers de cordée, les héros, les gagnants et les perdants se croisant dans les gares, etc.

Impossible de rester indifférent au mépris car « Vivre, c’est enregistrer. »

C’est « le fait d’être comme on est (qui) nous rend singuliers. »

« Fidèle à soi-même, c’est fidèle à son futur, non à son passé. »

L’honnêteté est suspecte car elle s’oppose à l’ordre naturel du monde tel que l’établit la doxa politique, si étrangement entretenue par la servilité électorale. Elle cache nécessairement quelque-chose (trop beau pour être honnête), il faut donc lui trouver quelque histoire véreuse à révéler. Depuis des lustres, la presse et les hommes de pouvoir veillent à la proclamation de la Vérité.

« Nous avons acquis une telle habitude de la saloperie humaine que, dès qu’un homme semble ne s’en prendre qu’à lui-même s’il a tort – ou raison – haro sur le baudet. »

 

Le besoin de liberté ne peut que conduire à la solitude. Celle-ci se trouve parfois tempérée par le plaisir d’être en marge. Où l’aiguille parvient-elle à trouver son point d’équilibre ? Ce point existe-t-il même ? Le principe d’équilibre porte en lui une instabilité fondamentale. L’équilibre, un mythe ?

« La solitude donne l’habitude des trous. »

La liberté recèle quelque-chose d’effrayant. Chacun est alors réduit à lui-même. « Lève-toi et marche » est un commandement terrifiant. Il n’y a plus d’autre à qui s’en prendre.

 

Comment croire en Dieu puisque l’existence de Dieu ne peut être qu’incroyable ? En fait, c’est une question dénuée d’intérêt. Si Dieu n’existe pas, diront certains, tout est permis. S’il existe, la vie et les dirigeants de la planète nous enseignent qu’il en va de même. Dieu est une absolue futilité au nom de laquelle il fait si bon s’entre tuer. Belle occasion de souligner la malhonnêteté chrétienne. Notamment.

« Le comble du pessimisme : croire en Dieu. »

 

L’héroïsme civil ou militaire n’est jamais qu’un pis-aller face à ce que vivre exige de nous.

« Vivre est orgueilleux (...) C’est parce que je ne renonce pas que je me sens comme né d’hier. »

Il n’est pas question d’être le premier. Désir aussi insensé que le sens hiérarchique.

L’autorité, le respect sont d’autre nature. Ils n’émergent que s’ils sont admis et ressentis, imposés leur fragilité les explose. Ils ne tiennent alors que par la force de la barbarie et des grenades offensives.

 

Toute œuvre d’art est construite autour d’un silence qui sait, mais garde le secret. Demander ce que veut dire telle œuvre, telle page, ou tel fragment de poème, est parfaitement ridicule. L’auteur, l’artiste a dit ce qu’il avait à dire, à sa manière. Ce n’est jamais la faute de l’œuvre si elle passe inaperçue ou est incomprise. Toute réponse ne peut être que mensonge. Tout commentateur détenant La Réponse n’est qu’un menteur. Pire peut-être, un ignare prétentieux.

Seul compte ce que chacun en peut faire pour soi.

« La poésie donne le plaisir de ne pas avoir à comprendre ... La poésie ...se lit moins qu’elle ne se boit. »

« Le sacré se manifeste par moments ... L’art est la conservation de ces moments. »

 

La difficulté de la relation aux femmes est une constante. Une douloureuse ambiguïté la caractérise. Le besoin d’affection, le désir d’amour, jolies sources d’embarras avec l’encombrement du désir qu’ils suscitent. Cependant qu’il est doux de rencontrer quelqu’un, homme ou femme, avec qui la complicité va de soi, s’entend d’un sourire partagé, d’un clin d’œil.

L’air de ne pas y toucher fortifie. Entretenir l’écart de l’indicible favorise l’humour, lien suprême quand il est partagé. Essentiel de bien faire l’humour. Il y a de la protection là-dedans.

La maladresse si souvent ressentie de la relation avec les autres tient à l’étrangeté totale de la relation à autrui. À quoi correspond-elle au juste, pouvoir s’en déprendre appartient à la sauvegarde. Sentiment d’autant plus accentué s’il s’agit d’une femme. En fait, ce qui nous rapproche est aussi ce qui nous sépare de manière irrémédiable. L’amour s’apparente quelque fois à un obstacle qui fait dépérir.

 

Le langage, plus exactement l’écueil du mot, qui prend parti à notre insu, tient à distance. On prend au mot quelqu’un, comme on  capture un cheval sauvage au lasso. Le mythe de la Tour de Babel : c’est parce qu’ils se parlent que les hommes s’entendent si mal.

 

« Ce sont les autres qui m’ont rendu intelligent. »

« Je comprends tout le monde. Je me comprends moins bien ».

 

« Dès que la conscience apparait, l’homme est travaillé par la mort comme le bois par le ver. » Mourir est assurément le but de la vie. Montaigne nous l’enseigne avec une tranquille assurance. Y parvenir.

Certains parfois se conduisent de manière telle que leur seul et estimable mérite est de trépasser. Ils disent la triste vanité de l’existence.

Il y a dans la vie un moment de bascule où l’on vit avec la certitude permanente de la mort. Comme dans son attente, fascinante. Elle est là inéluctable, elle se profile, elle borde l’horizon, rien ne presse. Au-delà est une visée.

« Comme ... pour la première fois depuis des semaines, en mer, on aperçoit la terre. »

 

Écrire est un exercice passionnant, heureusement dévorant. Bien ou mal écrire, pour soi ou pour les autres, questions superflues. Avant tout, pour tenter de comprendre et de connaître. Pour affuter le regard. Pour combler le trou de la solitude de soi avec soi. Pour faire avec.

L’écriture est un moment fragile et fugace, moteur aussi. Qui ne se décide pas, mais exige beaucoup de disponibilité. Qui occupe. Qui donne une raison d’être.    

« Il faut écrire pendant que c’est chaud. » « Écrire est l’acte le moins pessimiste qui soit. »

 

Éloge de la paresse qui ménage le plaisir. L’activité, pire l’activisme, polluent l’existence. À quoi bon vouloir sans cesse s’employer ? Il y a là une difficulté énorme à laquelle il parait difficile d’échapper (l’âge apporte cette tranquillité de la déprise). Le formel s’oppose toujours à l’être véritable, authentique si possible.

 

 

Ainsi donc...

Et maintenant cap sur les écrits de Georges Perros, dans l’isolement de la lecture.

À chacun de tenir son livre de bord personnel durant une croisière qui ne peut manquer de richesses.

 

[1] Je pense aussitôt à André Suarès, un maître d’exception encore tenu trop à l’écart.

[2] Papiers collés I, II, III, Gallimard, collection l’Imaginaire. Les œuvres complètes sont parues dans la collection Quarto, fin 2017

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