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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

adorno, fitzgerald, chaplin

Ligne de crêtes

4 Février 2022 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Adorno, Fitzgerald, Chaplin

 

Un correspond, lecteur fidèle, vient de m’envoyer ces deux citations dans le droit fil du moment.

« La tâche presque insoluble à laquelle on se trouve confronté consiste à ne se laisser abêtir ni par le pouvoir des autres ni par sa propre impuissance. » TH.W. Adorno (Minima Moralia)

« Je voudrais faire une observation d’ordre général — la marque d’une intelligence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir, et cependant être décidé à les changer. » F.S. Fitzgerald (La fêlure, nouvelles)

Les mots d’Adorno, philosophe allemand (1903-1969), sont très forts : insoluble, abêtir, pouvoir des autres, impuissance. Ses Minima Moralia, ou Réflexions sur la vie mutilée (1951) traitent des mésaventures de l’existence moderne, qui aurait déjà perdu son autonomie et sa substance, car entièrement soumise aux lois de la société marchande. Les textes furent écrits durant les années de guerre, lors de l’exil américain d’Adorno.

L’insoluble est voisin de l’impossible, de l’inenvisageable, du hors de portée. Quoi que l’on fasse, il n’est pas de solution imaginable, l’horizon est complètement bouché. Vouloir s’attaquer à l’insoluble tient de la gageure, voire du défi stupide car voué à l’échec. Abêtir c’est s’acheminer vers la déshumanisation totale, vers l’absence de pensée, vers un comportement strictement réflexif, vers l’asservissement panurgique de la domestication. Les images du film de Chaplin, Les temps modernes, apparaissent tout à coup sur l’écran de mon ordinateur. Le pouvoir des autres est bien peu différent de ce que les psychosociologues appellent la pression de conformité, sorte de mimétisme qui fait que la pression exercée par le groupe sur l’individu finit par annihiler toute possibilité d’écart par rapport à la norme collective. L’individu se trouve dépossédé de sa personnalité propre du fait de son appartenance au groupe dont les règles de fonctionnement s’imposent à chacun, au risque d’être chassé comme déviant (cf. l’autocritique stalinienne, ou bien plus simplement l’indifférenciation du port d’un uniforme). La personne perd rapidement son statut de sujet et le penser par soi-même fondé sur l’analyse de faits réels, au profit d’un partage d’opinions, qui ne sont qu’un brouet d’illusions de savoir, autrement dit un mish-mash fourni en tubes jetables prêts à l’emploi, formidable outil de crétinisation collective. Uniformisation de la pensée, uniformisation des apparences grâce au pouvoir de la mode, la voie est largement ouverte à la propagande, à la publicité aliénante, aux « sondages d’opinion » manipulatoires, à la pensée unique. L’impuissance est évidemment liée au sentiment de défaite personnelle consommée ou inévitable, face à des forces d’autant plus redoutables que nous ne savons ni les identifier, ni les nommer avec précision. L’impuissance c’est quand nous ne trouvons plus de ressource en nous-même, quand les mots nous manquent, quand nous nous en remettons aux autres, à la fatalité, ou à quelque divinité.

Juif allemand contraint à l’exil, Adorno sait de quoi il parle et pourtant il tempère son propos d’un presque, simple adverbe qui change tout évitant de se fracasser sur un désespoir sans appel. La faible lueur du presque tient en respect le suicide. La faible lueur du presque permet le coup de talon salvateur de celui qui risque de se noyer au fond de la piscine. Cette lueur fulgure lorsqu’elle inscrit l’espoir utopique en lieu et place du désespoir. Cet essentiel tient à très peu, comme l’avancée périlleuse sur une ligne de crêtes, où tout se joue en permanence pour chacun.

La remarque de F.S. Fitzgerald, écrivain américain (1896-1940), bien que plus limitée s’appuie également sur des points déterminants.

Parlant d’intelligence de premier plan, il souligne l‘existence d’appareils méningés différents chez les individus, ce qui ne fait aucun doute. L’erreur serait de ne considérer que les « premiers de cordée » et de se désintéresser des autres. Nous avons appris au cours des années passées le risque de l’élitisme représenté par la toute-puissance des anciens élèves de l’ENA, détenteurs du seul savoir qui vaille réellement pour conduire et gouverner un pays. Les dégâts de la technocrature sont bien connus et exemplaires. Pour Fitzgerald l’absence de peur de la contradiction est essentielle. Parvenir à envisager des points de vue incompatibles peut fouetter les capacités de réfléchir et d’agir. Il n’est pas de cause perdue à l’avance, semble-t-il nous dire. L’absence d’espoir ne saurait dispenser du combat. Le manichéisme n’a pas lieu d’être, l’intégration des contraires importe au plus haut point dans tout raisonnement structuré. Point de vue tonique, qui nous entraine bien loin de la langue de bois, des « éléments de langage » dont un pouvoir aveugle et méprisant use et abuse pour masquer son incompétence et dissimuler son autoritarisme. Ce point de vue nous alerte sur la dangerosité des dépêches d’agence répétées à satiété avec des trémolos dans des voix de châtrés par la puissance financière des propriétaires de médias.

Nous voici livrés à nous-mêmes, situation hautement périlleuse à laquelle un (trop) grand nombre s’efforce d’échapper par le déni, la complaisance partisane ou la surdité (il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre). Se résigner dans un fatalisme abandonnique immédiatement confortable, justifié par le fait qu’il n’y a plus rien à faire, ou bien qu’il en a toujours été ainsi ? Soumission volontaire au servage trans-séculaire consistant à se satisfaire de ce que le choix de la couleur du lien à nous passer au cou nous est laissé par l’organisation d’élections biaisées ne servant qu’à perpétuer le système existant.

S’en remettre à des malfrats ou bien vouloir rester maître de soi, emprunter les chemins de crête, demeurer avide de ce qui se passe, s’en emparer et tenter de faire son miel vaille que vaille de ce qui se présente. Il n’est pas d’âge pour cela, quoique la vieillesse y prédispose peut-être, quels que soient les obstacles d’un empêchement physique. Rage inextinguible engendrée par le saccage de la planète, donc de la vie. Mourir, soit, mais sans délivrer le moindre quitus aux misérables responsables de la certitude du désastre auquel seront livrés à très court terme nos descendants.

Ligne de crêtes
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