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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

antonin artaud, art contemporain, covid, peste

Dans la doublure de l’événement

17 Octobre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Antonin Artaud, Art contemporain, Covid, Peste

Paru en février 1938 chez Gallimard (400 exemplaires), Le théâtre et son double fut rédigé par Antonin Artaud de 1931 à 1935. Composé de pièces disparates, deux textes coïncident plus particulièrement avec l’actualité : la préface intitulée Le théâtre et la culture, et un chapitre nommé Le théâtre et la peste. L’auteur exaspère comme à son accoutumé l’opposition entre apparence et réalités.

Quelques citations picorées au fil de la lecture permettront certainement d’en goûter la résonance actuelle.

Le théâtre et la culture

« Si le signe de l’époque est la confusion, je vois à la base de cette confusion des ruptures entre les choses, et les paroles, les idées, les signes qui en sont la représentation.

La confusion totale dans laquelle nous évoluons, les contradictions permanentes des déclarations officielles, sont bien la marque d’une réflexion insuffisante. Il semblerait que la vie se déroule de manière strictement linéaire sans que soit jamais tiré un enseignement des situations antérieures. L’Un isolé dans son empyrée déclare indispensable un couvre-feu, tandis qu’un de ses ministres incite au déplacement vacancier, et que la sécurisation des transports n’est ps évoquée.

Depuis des mois des mesures sont annoncées avec toujours un temps de retard sur l‘événement. Faute de résultat ou d’amélioration du système de prévention et de soins, il importe de donner l’impression que la barre est solidement tenue.

Pour la réalité, il sera toujours temps de s’en soucier. Comme la concierge, elle est quelque part dans l’escalier.

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où rien n’adhère plus à la vie. … Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent… il est juste que de temps en temps des cataclysmes se produisent qui nous incitent à revenir à la nature…», déclare Artaud il y a plus de quatre-vingt ans.

Suivons-le et poursuivons.

« Ce qui nous a perdu la culture, c’est notre idée occidentale de l’art et le profit que nous en retirons. »  Condamnation avant la lettre de « l’Art Contemporain », si dévastateur depuis quelques décennies.

 «  Il est dur quand tout nous pousse à dormir… de regarder comme en rêve, avec des yeux qui ne savent plus à quoi ils servent… », poursuit-il en visionnaire.

(Artaud était déjà considéré comme « dérangé ». Il sera interné d’office dans divers asiles d’aliénés  de 1937 à 1946.)

Le théâtre et la peste

Ce texte débute par l‘évocation d’un vaisseau interdit d’accostage par le vice-roi de Sardaigne, préservant son île d’un débarquement de pestiférés venus de l’Orient redoutable. Poursuivant sa route, le bateau gratifia la ville de Marseille de la grande épidémie de 1720, dont la mémoire demeure si forte en Provence, où sont encore visibles des vestiges du « mur de la peste ».

Rappelant la peste de 1347, à Florence, celles que mentionnent ka Bible et Hérodote, ainsi que quelques autres demeurées célèbres, Artaud note « l’impression démoralisante et fabuleuse qu’elles laissèrent dans les esprits. » Etrange parallèle avec ce que nous ressentons pour nous et notre entourage immédiat grâce aux péripéties dont le virus actuel baptisé Covid nous offre l’expérience inouïe.

« La peste établie dans une cité, les cadres réguliers s’effondrent… », constate-t-il. Etat d‘urgence sanitaire, couvre-feux, gestes barrières, masques, discours incantatoires, quoi de différent des impuissantes simagrées d’antan ?

« Comme la peste (le théâtre) refait la chaîne entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre la virtualité du possible et ce qui existe dans la nature matérialisée. » Ce théâtre de l’absurdité  aujourd’hui offert à jet continu par la radio et la télévision est parfaitement à même d’assurer « le triomphe des forces noires » acharnées à la destruction de la faible part d‘humanité persistant dans nos rapports à autrui.

Si « une épidémie (peut parfois se révéler) salvatrice … (elle) n’est pas autre chose que l‘application d‘une loi de nature … Le théâtre comme la peste est une crise qui se dénoue par la mort ou la guérison … La peste … est une crise complète après laquelle il ne reste rien que la mort ou qu’une extrême purification. »

Le texte se termine sur la question de savoir si in fine « il se trouvera un noyau d’hommes capables d‘imposer » les mesures susceptibles d’enrayer la perte de la planète (Artaud s’interroge sur « ce monde qui glisse, qui se suicide sans s’en apercevoir… »)

Lire, relire, dénicher, pour tenter de survivre par la compréhension.

 

La lecture d'un article publié vendredi 16 octobre 2020 dans Médiapart - "Avec le couvre-feu l'ordre marchand redevient la priorité" - prolongerait utilement ce qui précède Voir ci-dessous.

 

 

Dans la doublure de l’événement
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