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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

art contemporain - ac, giorgio agamben, r. barthes, nietzsche, brecht, diderot, montaigne, ossip mandelstam, g. caccavale, korzybski

Qu’est-ce que le contemporain ?

26 Juin 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Art contemporain - AC, Giorgio Agamben, R. Barthes, Nietzsche, Brecht, Diderot, Montaigne, Ossip Mandelstam, G. Caccavale, Korzybski

 

Ouvrez le ban !

« L’Art contemporain » - AC pour les initiés – est une expression chère aux milieux branchés, ceux qui font et défont les modes destinées à pallier l’inculture et le manque de goût de quelques « leaders d’opinion » à la mode.

Fermez le ban !

Pour les esprits retardataires auxquels je m’honore d’appartenir en l’occurrence,  il s’agit de la production et de la promotion commerciale d’extravagantes et prétentieuses misérables pacotilles, marchandises à la mode, grossièrement surévaluées par des fabricants de plus-values, parasites hautement nuisibles. Ces objets sans consistance ni épaisseur, fruits d’élevage intensif, émergent et disparaissent au gré de fantaisies hors sol, hors temporalité autre que financière, comme le sont les coups de Bourse.

Le contemporain n’a strictement rien à voir avec cela, qui ne rime qu’avec business.

Dans une leçon inaugurale d’un cours de philosophie donné en 2005-2006 à Venise, Giorgio Agamben aborde la question. La plaquette reprenant ses propos vient opportunément de me tomber amicalement sous la main. (Giorgio Agamben – Qu’est-ce que le contemporain ? – Rivages poche, 43 p.)

« De qui et de quoi sommes-nous les contemporains ? Et, avant tout, qu’est-ce que cela signifie, être contemporains ? » se demande-t-il. C’est chez Roland Barthes parlant de Nietzsche, qu’il trouve une amorce de réponse : « Le contemporain est l’inactuel ». Se référant à la soif de culture historique, le philosophe ne peut prétendre à la contemporanéité qu’au prix d’un déphasage. Le vrai contemporain serait celui qui ne coïncide pas parfaitement avec son temps, qui du fait de cet écart, est mieux à même d’en percevoir les caractéristiques.

Cette notion de décalage me parait essentielle car bienfaisante. Il faut pouvoir se tenir hors et dans une situation pour tenter de la maitriser. Dedans dehors. Complètement immergé, la situation nous bouffe et nous aveugle, complètement étranger, nous ne la percevons même pas. Il s’agit là de la distanciation dont Brecht avait fait un principe de sa pratique théâtrale, s’inspirant de Diderot et de son paradoxe du comédien. Voici notamment en quoi et pourquoi mon vieux compagnon, Michel de Montaigne, m’est si précieux et si actuel.

Haïr certains aspects de son époque n’empêche pas de lui appartenir complètement, sachant qu’il est impossible de lui échapper. Indispensables lucidité et insoumission pour qui veut tenter de se situer et de comprendre ce qui se joue en permanence.

A l’appui de sa thèse, Agamben se réfère à un poème d’Ossip Mandelstam explorant la relation du poète à son temps. Il s’agit de considérer la déchirure du temps, entre celui d’une vie singulière et l’histoire collective d’une époque. Alors que ma nuque est brisée, tenter de contempler les traces d’où je procède m’est impossible. En cela réside le défi de la contemporanéité, être contemporain ne va pas sans péril, souvent majeur. La destinée du poète en atteste.

(Un artiste italien aux contemporanéités plurielles a consacré un album de dessins à ; l’œuvre poétique de Mandelstam : Giuseppe Caccavale Armenia – Ossip Mandelstam – éd. Parenthèses, 2016)

Poursuivant son propos, Agamben précise « le contemporain est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l’obscurité (…) Seul peut se dire contemporain  celui qui ne se laisse pas aveugler par les lumières du siècle et parvient à saisir en elles la part de l’ombre, leur sombre intimité.» L’obscurité de notre temps nous regarde vraiment. Elle nous interpelle et nous incite à sortir du commentaire oiseux et lénifiant de la voix officielle dont le seul souci est de masquer le réel. Le rapport à l’obscurité du sens caché pousse à débusquer sans cesse ce qui se cache dans ce qui est apparent. Le mot n’est jamais la chose qu’il prétend désigner, nous a enseigné Korzybski.

Là aussi nous sommes mis au défi de percevoir une lumière archaïque qui ne parvient pas à nous atteindre. Il nous faut honorer un rendez-vous impossible entre le visible constatable et l’imperceptible du signifiant. Etre contemporain, c’est alors cultiver la recherche de ce qui nous échappe en permanence.

Vient alors dans l’ordre du discours la notion de mode, épinglée au début de ce papier. Disons, sans revenir sur le sujet, que la mode possède au moins un certain pouvoir de réactualisation du déjà-vu. Cette capacité à réanimer ce qui est déclaré mort, périmé, dépassé, pourrait être mise à son actif.

La relation particulière au passé qu’implique l’ensemble de la réflexion sur le contemporain souligne l’importance capitale des origines. Saisir les indices de l’archaïque dans la nouveauté de l’actuel, voici une dimension de la contemporanéité. Retour du refoulé, retour au même, conduites de répétition, pression de conformité, sans doute autant de manières d’énoncer des choses voisines, me semble-t-il. Il s’agirait donc de tenter de saisir une part de non vécu, voire de non conscientisé, dans tout vécu. La masse de ce que nous n’arrivons pas à vivre et l’attention à lui porter pousse à explorer un présent passé jamais fréquenté, alors que le présent de l’actualité se dérobe sous des faux semblants dont il convient de se garder, pas seulement en période de crise.

Le seul moyen de s’en sortir nous dit Agamben serait d’introduire une hétérogénéité dans le temps linéaire. Le contemporain devient alors « celui qui, par la division et l’interpolation du temps, est en mesure de le transformer et de le mettre en relation avec d’autres temps. » Le contemporain du maintenant se trouverait en partie préfiguré dans les documents du passé. D’où l’actualité intemporelle des « grands » textes et la nécessité d’une lecture inédite, créative, de l’Histoire.

« Du passé faisons table rase » devient ipso facto une proposition particulièrement stupide.

Nous le pressentons, être contemporain n’a rien à voir avec un hasard calendaire, c’est le fruit acide d’un souci permanent de prise de distance et de mise en relation critique, qui expose à bien des déconvenues, voire aux risques de la non-conformité permanente. Prix à payer de la liberté individuelle de penser.

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