Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

art contemporain ; frac ; moliere ; rimbaud ; georges fourest ; galimatias

Discourir au détriment de l’Art

19 Février 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Art contemporain ; FRAC ; Molière ; Rimbaud ; Georges Fourest ; galimatias

Le hasard a voulu que me parvienne un document du FRAC Provence présentant une exposition hivernale. Un véritable révélateur du discours en vogue dès qu’il s’agit d’Art contemporain (AC, pour les initiés). Au-delà de la bêtise, il n’est pas exclu que quelque totalitarisme se masque derrière la mise en abîmes des affirmations sentencieuses.

Voici donc, picoré dans une présentation générale de l’événement,  un réjouissant petit florilège. Le nom des artistes est systématiquement omis, c’est le discours arrogant dont leur travail est l’occasion qui est d’abord doublement en cause. Primo parce qu’il valorise à l’excès des démarches parfois dérisoires, secundo, plus grave, parce qu’il tient à distance un public sur lequel il cherche à faire pression, dont il ignore délibérément les désirs, la curiosité, et l’intelligence.

 

« Le travail de ... est constitué d’architectures minimales et précaires qui convoquent la présence humaine, car elles interrogent notre nécessité d’habiter et de faire territoire (...) Véritable matériau, la ligne de néon fonctionne tout aussi bien comme une ligne de faille et de césure que comme un horizon de lumière. »

« Ah ! Qu’en termes galants ces choses-là sont mises. » [1]

 

« Usant d’objets issus du quotidien (chaises, tables, armoires) et de matériaux ordinaires (ciment, bois, briques), l’artiste évoque la fragilité du vivant (...) Cette armoire de famille s’est arrêtée dans le temps. Noyée, puis figée à jamais, elle a vu les objets intimes qu’elle accueillait ensevelis dans le ciment. »

« (l’artiste) est un récupérateur habile qui s’est longtemps attaché à reconfigurer des formes poétiques à partir de matériaux et de rebuts du quotidien. (l’installation exposée) représente un amoncellement de petits ballots épars. A travers cette accumulation fragmentaire, (l’artiste) développe une appréhension abstraite du corps. De ces micro-individualités réunies en une macrostructure transparaît une énergie résiliente. Si la fragmentation est traumatique, ces formes frêles obligent à travers leur rassemblement à penser la vie en termes de devenir et d’évolution. »

Quelles ressources nos actuels Trissotin n’ont-ils pas ! [2]

 

« Renouant avec les mécanismes de la vision, où les images obtenues sont renversées, l’artiste entame une série de portraits d’arbres inversés. Défiant la gravité, l’arbre choque le sens de la verticalité associé, dans la forêt, à un  principe d’ascension. Sorte d’herbier géant manifeste, la série fait résonner les protestations écologistes de l’artiste. Par glissement, avec la forêt, il évoque l’univers du mythe, du rêve et des peurs intimes. »

« Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. » [3]

 

« Cultivant une polymorphie hasardeuse, l’artiste multiplie les protocoles expérimentaux et les gestes de défiguration sur les matériaux qu’il travaille. A rebours de la forme, il explore les états provisoires de la matière avec une négligence volontaire. Dépouilles, moignons, hybridations, les formes se diluent en des protubérances exsangues qui pourtant ne semblent pas dépourvues de vie. (L’œuvre exposée) convoque le miroitement obscur d’une dérive onirique : une amputation difforme surgit du dessous d’un lit dont le matelas jauni et gras dit la pesanteur d’un sommeil tourmenté. »

Une description prétentieuse bien loin de la fulgurante capacité d’évocation de Rimbaud le jeune. [4]

 

« ... quelque chose nous est raconté. D’entre les taches de couleurs se dégagent les figures d’un récit qui pourtant nous échappe. De cette lecture empêchée naissent la confusion et le sentiment vivace de notre difficulté à saisir le monde dans sa complexité. »

Georges Fourest savait dire avec intelligence et humour les contradictions propres à la vie ! [5]

 

Ces textes ne sont dans leur ensemble qu’un simple ramassis de clichés éculés dissimulant une totale absence de pensée. Dénoncer ce galimatias est affaire d’hygiène publique.

 

 

 

[1] Molière, Le Misanthrope (I, 2)

 

[2] Dans sa comédie Les Femmes savantes, Molière brosse le portrait de deux imbéciles prétentieux, Trissotin et son compère Vadius, plus avides de biens financiers que de littérature. 

 

[3] Molière, Le médecin malgré lui (II, 4)

 

[4] Arthur Rimbaud, Vénus anadyomène, in Recueil de Douai

 

Comme d'un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;

L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu'il faut voir à la loupe...

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.

 

 

[5] Georges Fourest, Le Cid, in La régresse blonde

 

Le palais de Gormaz, comte et gobernador,
est en deuil : pour jamais dort couché sous la pierre
l’hidalgo dont le sang a rougi la rapière
de Rodrigue appelé le Cid Campeador.

Le soir tombe. Invoquant les deux saints Paul et Pierre
Chimène, en voiles noirs, s’accoude au mirador
et ses yeux dont les pleurs ont brûlé la paupière
regardent, sans rien voir, mourir le soleil d’or…

Mais un éclair, soudain, fulgure en sa prunelle :
sur la plaza Rodrigue est debout devant elle !
Impassible et hautain, drapé dans sa capa,

le héros meurtrier à pas lents se promène :
« Dieu ! » soupire à part soi la plaintive Chimène,
« qu’il est joli garçon l’assassin de Papa ! »

 

Lire la suite