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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

confinement, couvre-feu, la ville sans nom, viollet-le-duc, couscous, masques

Un conte

18 Mars 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Confinement, couvre-feu, la Ville sans Nom, Viollet-Le-Duc, Couscous, masques

 

Des mois d’enfermement, de contrôles, d’injonctions, et aussi de peur, de crainte des rencontres les plus banales, le ressenti d’un état de siège pousse au repli, sinon à la régression, puis à l’abandon progressif aux bras d’un destin non maîtrisable. Le poids lourd à porter endolorit les épaules, il impose puis entretient la soumission fatidique. Celle-ci peut conduire à une période de délire commandant un indispensable défoulement, condition essentielle du maintien du soi.

Fraîche septuagénaire perchée dans son mirador, Solange observe cette ville qui n’est pas une ville, naguère si attractive, une mosaïque de villages tous différents, tous les mêmes, grouillants, colorés, livrés à une extraordinaire variété de provenances. Aujourd’hui devenue amorphe malgré quelques soubresauts, échos très assourdis de ce qui jadis lui imposa l’anonymat de Ville sans nom.

Active, entreprenante, femme d’affaires, Solange languit, elle trompe le temps immobile entre un mari amnésique et une mère en perte de repères. Interdites ou fortement réduites, les activités habituelles s’acheminent vers le souvenir. Toute possibilité de divertissement semble abolie, chaque jour reproduit et amplifie la veille, sans que jamais ne se dessine quelque perspective. Attendre le passé devient le bégaiement du présent. Une suffocation menace.

Habile conteur, Hamadi, artisan né, subtil orfèvre de talent, sourcier d’audaces gustatives, propose des coffrets délicats de haute pâtisserie fine aux amateurs d’exotisme délicat. Ebloui, l’œil éveille immédiatement les sens. Avec Hamadi l’art est à déguster. Depuis peu sa palette s’élargit au domaine de la cuisine traditionnelle. Il transporte alors son échoppe à la demande ; il se fait agent de liaison entre les produits les plus purs de la nature et les gourmets assignés à résidence dont il soulage l’ennui.

Maria, jardinière à domicile d’éclopés divers, possède un entrain communicatif doublé d’une disponibilité à l’inattendu. Son activité est propice à la découverte de l’insolite ; elle lui a permis de rencontrer Solange, puis Hamadi. Industrieuse, elle a transporté le pollen de l’un chez l’autre. Il n’en fallut pas davantage pour que s’élabore le miel d’une relation fructueuse, contre-proposition à la grisaille dépressive ambiante.

Comme une épiphanie l’idée d’un repas table ouverte à quelques happy few s’est imposée, des proches en priorité. Heureuse surprise, Solange, lectrice inconnue de mes Epistoles, a chargé Maria de me convier également. Flatté et curieux, je ne pouvais qu’accepter.

Au jour fixé nous nous retrouvâmes à quelques-uns au sommet d’un immeuble de standing, à deux pas d’un édifice néo-crypto-pseudo gothique consacré au culte catholique, édifié vers la fin du 19e siècle et tout récemment rénové sous la direction d’un local Viollet-Le-Duc. Mise à part cette pâtisserie minérale, la vue des toits alentours présente une maquette grandeur nature d’une canopée urbaine où les cheminées lasses d’être figées pourraient partir vagabonder à la découverte de ce qui se passe en leurs sous-sols, comme de la diversité des senteurs qu’elles canalisent. Une certaine évocation de Venise du côté de l’Arsenal, peut-être.

Immédiatement le voyage, très vite viendront les transports.

Passons sur les préalables mises en bouche, qui ailleurs eussent pu largement suffire à la satisfaction de chacun, pour évoquer le moment gargantuesque d’un couscous au mérou. Couscous normal, royal ? Impérial suffirait à peine à le nommer. Beauté de la palette colorée des légumes, poivrons, navets, courge, oignons, fèves… Saveur incomparable du bouillon à base de tête de mérou ; quelque chose de parfaitement indicible.

Rien ne domine, chaque élément concerte ; Hamadi nous offre son talent de chef d’orchestre à la hardiesse d’une rare élégance. Le lait fermenté accompagne à merveille ce chef d’œuvre. Harmonie somptueuse de la table dressée par Solange.

Bien être envahissant d’un jour heureux, tapivolantesque. Une éclaircie déraisonnable dissipe la morosité brumeuse du temps actuel et révèle un îlot de convivialité spontanée. L’aisance cordiale des rapports va de soi, elle s’impose comme une évidence.

Si tu veux être heureux sois-le. C’est aussi simple que ça, inutile de faire comme si.

Quelle leçon, quel imprévu, quel rappel à la simplicité originelle du partage, à la nécessité de l’autre, au besoin d’initiative !

Cueillons dès aujourd’hui les roses de la vie.

Oui sans la moindre retenue, cependant il parait temps de rentrer chargé d’émotions et de saveurs, appelons un taxi et prenons allègrement congé.

Une fois dans l’avenue dans l’attente du voiturin, Maria, prévenante et subitement inquiète : Nos masques, nous avons oublié de mettre nos masques !

RÉVEIL.

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