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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

conseil municipal des jeunes ; pierre bourdieu ; sondages d'opinion

Circonspection

20 Novembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Conseil municipal des jeunes ; Pierre Bourdieu ; Sondages d'opinion

Le bourg de Forcalquier, au cœur du pays qui porte son nom, à l’écart des grands axes migratoires saisonniers, attire depuis des décennies des artistes et contestataires de tous poils, désireux de ne pas perdre leur vie en cherchant à la gagner selon les canons d’une société en voie de perdition. Cependant, la municipalité oscille régulièrement entre droite molle ou effilochée du type hollandais, et droite assumée. Soucieuse d’entretenir une image plutôt positive auprès de la petite bourgeoisie locale, et peut-être au-delà, elle souhaite créer un conseil municipal des jeunes. Il en existerait actuellement environ deux mille sur l’ensemble du territoire.

Vouloir initier des jeunes à la pratique de la citoyenneté, est un beau projet en soi.

Un certain nombre de sièges sont à pourvoir, répartis selon le nombre d’élèves fréquentant chaque établissement scolaire. Outre les enfants, parmi les parents et les enseignants concernés, certains saisiront ils l’occasion pour soulever quelques points essentiels sur la procédure et le fonctionnement ?

Éduquer par l’entraînement pratique des jeunes à la citoyenneté, ne peut en aucune façon revenir à chercher à les façonner pour leur apprendre à répéter le même à l’infini. Foin du mimétisme ! Vouloir éduquer des enfants à la citoyenneté devrait faire place au questionnement des procédures, notamment ; occasion inestimable d’analyse de l’existant, d’affûtage de l’esprit critique, et de sortie des routines poussiéreuses démobilisatrices et déresponsabilisantes sur lesquelles se fonde un système condamnable parce que complètement discrédité et anti démocratique. Anti démocratique dans la mesure où l’usage veut que la majorité au pouvoir ignore en tout et pour tout les initiatives d’une minorité réduite à l’impuissance ou à la révolte.

A quoi convient-il de veiller ?

- Surtout pas de néo campagne électorale opposant les candidats entre eux en raison de leur souci de prévaloir sur chacun des autres ; ce style de compétition élitiste est à bannir car inducteur d’excès, mépris et mensonge. La vie courante nous en offre des exemples quotidiens, de l’adresse audio-visuelle officielle aux brochures d’autocélébration, voire aux simples tracts.

- Il devrait suffire aux enfants concernés de se déclarer candidat à une prise de responsabilité civique après une discussion collective, et d’attendre qu’un tirage au sort désigne les candidats retenus. Cela éviterait sans doute les querelles d’ego et les ressentiments issus d’importantes frustrations, que nous ne connaissons que trop chez les adultes candides.

- Dans la mesure du possible, si le nombre de candidats excède les postes à pourvoir, un système de rotation pourrait être mis en place de manière à permettre au plus grand nombre d’expérimenter la fonction de conseiller. Rotation et limitation à un mandat non renouvelable seraient un garde-fou à un désir de « professionnalisation » future ou à des voracités parasites.

- Insister sur la notion de désignation s’impose pour pallier l’influence néfaste du titre d’élu. Celui-ci entraîne les notions de choix par une puissance mythique (Dieu, le Peuple, l’Histoire, la transsubstantiation pentecôtiste est passée par là), donc de reconnaissance d’une qualité hors du commun, d’un don spécial, d’un mérite, dispensant de tout contrôle d’activité, justifiant l’octroi d’avantages liés à la fonction ainsi que l’assurance d’une immunité juridique particulière.

- Pratiquer un entraînement au compte-rendu écrit ou oral systématique des séances du Conseil jeunes aux non désignés. Dispositif permettant d’intégrer la notion de responsabilité  vis-à-vis des non candidats, considérés comme mandants.

Un défi à relever pour un petit pas en faveur d’une citoyenneté mieux partagée.

 

L’agitation allant croissant à mesure que l’échéance présidentielle tend son ombre sur la vie politique nationale, la reprise d’une Epistole du 17 janvier 2017 m’a semblée opportune.

 

Artifices et sondages d’opinion

Déjà en 1973, Pierre Bourdieu a procédé à une analyse du fonctionnement et des fonctions des sondages d’opinion. Il a démontré à cette occasion que l’opinion publique n’existe pas. Se remettre en tête quelques-uns des constats élaborés il y a près de cinquante ans ne parait pas vain. Leur actualité demeure, saisissante dans la perspective des joutes « présidentielles » en cours et à venir.

Le raisonnement est articulé sur la remise en question des trois postulats fondant ce type de sondages :

1 - Tout le monde peut avoir une opinion.

C’est abusivement prétendre que la production d’une opinion est à la portée de tous, ce qui tendrait à supposer que la réflexion est une capacité vivace et répandue. Affirmation erronée tant joue la pression de conformité, ou tendance à la stricte répétition de ce qui se dit.

2 - Toutes les opinions se valent.

Faux, car le fait de cumuler des opinions qui n’ont pas la même intensité conduit à élaborer des constats illusoires fondés sur de pseudo-faits dépourvus de sens (des artefacts, selon Bourdieu).

3 - Une même question est posée à tout le monde.

Cette affirmation aussi mensongère que les précédentes suppose un accord général sur les questions qui méritent d’être posées. Autrement dit, un consensus sur les problèmes à traiter existerait. Illusion totale, bien sûr, entretenue pour donner le change.

On perçoit d’entrée de jeu la fragilité du processus, ainsi que la légèreté consécutive des résultats obtenus.

Les instituts de sondages d’opinion publique ne s’intéressent aux sujets à étudier que lorsqu’ils deviennent des problèmes politiques. Leurs problématiques sont donc subordonnées à des intérêts politiques ce qui colore leur démarche.

Le sondage d’opinion est donc, nous dit Bourdieu, un instrument d’action politique propre à donner l’illusion qu’une « opinion publique » existe. Cette opinion serait la résultante d‘une addition des opinions individuelles exprimées. Une opinion moyenne, en quelque sorte. Mais, quid des non réponses dès lors qu’elles sont traitées comme des « bulletins blancs ou nuls » ? Selon le sort réservé aux non-réponses, intégrées ou non aux calculs, on voit rapidement comment des moyennes peuvent connaître des physionomies différentes. On additionne des choux avec des navets

Il est clair « qu’il n’existe pratiquement pas de problème omnibus ». Chaque question est interprétée en fonction du cadre de référence de la personne à laquelle elle est posée. Il conviendrait alors de s’interroger sur la nature de la question à laquelle chacun croit répondre.

« Un des effets les plus pernicieux de l’enquête d’opinion consiste précisément à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu’ils ne se sont pas posées. (...) Les questions posées dans une enquête d’opinion ne sont pas des questions qui se posent réellement à toutes les personnes interrogées et ... les réponses ne sont pas interprétées en fonction de la problématique par rapport à laquelle les différentes catégories de répondants ont effectivement répondu. »

La prétention à l’objectivité conduit à bâtir des listes de questions dans les termes les plus neutres possibles. Cela conduit en fait à mettre les gens dans une situation tout à fait irréelle. Dans la vie courante chacun se situe par rapport à des opinions déjà formulées. On parle alors de « prises de position », et ces positions « on ne les prend pas au hasard », mais en fonction d’a priori singuliers.

Tels qu’ils sont conçus, les sondages appréhendent les opinions dans des mises en situation tout à fait artificielles.

Parmi de multiples remarques relatives aux biais induits et aux limites de ce type de sondages, relevons celle-ci : « la stratégie des candidats consiste à mal poser les question et à jouer au maximum sur la dissimulation des clivages pour gagner les voix qui flottent. »

En conclusion, Bourdieu établit que « l’opinion publique n’existe pas, sous la forme en tout cas que lui prêtent ceux qui ont intérêt à affirmer son existence. (...) L’agrégation statistique d’opinions formulées (produit) cet artefact qu’est l’opinion publique », qui, par conséquent, n’existe pas (CQFD).

Une chose est importante, qu’il est nécessaire d’avoir présente à l’esprit tout au long des mois à venir : les sondages d’opinion n’ont aucune crédibilité, ils ne sont que des outils de propagande politique manipulatoire employés à un détournement permanent d’une réalité peu saisissable. Leur prétendue objectivité n’est qu’un leurre. L’habillage pseudo-scientifique (rigoureuse méthode statistique appliquée à des données trafiquées) dû au chiffrage des résultats contribue à gravement abuser ceux auxquels ces résultats sont présentés.

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