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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

covid, henri monnier, julien gracq,

Mots, langage, témoins de hasard

12 Mars 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Covid, Henri Monnier, Julien Gracq,

La période de repli sur soi qui nous est imposée depuis un an est favorable à la réflexion, quand elle n’engendre pas la dépression. Le constat s’impose de la manière dont la mort a été peu à peu occultée au cours des cinq à six décennies passées, et comment aujourd’hui elle n’est plus qu’un élément statistique prioritaire sur les ondes, depuis le Covid et l’interdiction de célébrer des funérailles largement partagées. Déréalisation folle et mise en question de la notion de deuil.

Autrefois, hier encore, la mort était présente dans la vie quotidienne. Les morts étaient signalés par des tentures noires aux initiales du disparu installées sur les entrées d’immeubles, ainsi que par des convois sur la voie publique auxquels participaient famille, amis et relations du défunt. Tout cela s’est évanoui dans la brume du souvenir. La mort s’est trouvée remisée et euphémisée par des locutions banales et pudiques. La richesse langagière, l’efflorescence verbale, concernent la vie, tandis que la pauvreté d’expression s’applique à la mort. Et pourtant l’une ne va pas sans l’autre, elles se donnent sens mutuellement.

Il existe un abîme entre la représentation théâtrale de L’enterrement, écrite par Henri Monnier, et la dissimulation, voire l’empêchement, actuels. Si le langage est un geste susceptible de convoquer la pensée, les mots, l’emploi des mots, témoignent d’une époque.

 

C’est à un orfèvre du langage, un joaillier des mots, que je viens de consacrer une récente lecture. Les éditions Corti, auxquelles il fut fidèle sa vie durant, ont publié le mois dernier (fév. 21) sous le titre Nœuds de vie un recueil de proses exhumées du fonds Julien Gracq (1910-2007), à la Bibliothèque Nationale de France.

Publier des écrits posthumes, notes, esquisses, brouillons, est toujours délicat car il est permis de se demander si l’auteur aurait accepté leur divulgation en l’état, au risque de laisser passer des faiblesses stylistiques. Eh bien, Gracq n’y échappe pas et c‘est dommage. La révérence n’est pas toujours bonne conseillère. Ces proses poétiques toujours lumineuses se présentent parfois excessives dans la recherche de la préciosité, qui les affecte parfois d’une lourdeur flamboyante, comme le gothique tardif épuisé de démesure. Il faut lire Julien Gracq avec une tranquille patience. Chez lui la sensualité perceptive s‘attache au vivant aussi bien qu’à l’inerte (« Les vaches, vautrées dans l’herbe neuve, étalées partout dans les prairies, comme une lessive. »), et la parole lucide décape la fragilité du modernisme et de sa politique. La rigueur du témoin est implacable. Son scepticisme s’applique précisément quant à la prise de conscience des humains : « La Terre a perdu sa solidité et son assise, cette colline, aujourd’hui, on peut la raser à volonté, ce fleuve l’assécher, ces nuages les dissoudre. Le moment approche où l’homme n’aura plus sérieusement que lui-même et plus qu’un monde entièrement refait de sa main à son idée – et je doute qu’à ce moment il puisse se reposer pour jouir de son œuvre, et juger que cette œuvre était bonne. »

Certains instants de douceur méditative imprégnée du paysage alentour renvoient avec bonheur au Balcon en forêt, merveilleux récit de la drôle de guerre dans les Ardennes, en 39-40, désœuvrement, angoisse, promenades, avant l’assaut final.

Les textes consacrés au Lire et à l’Ecrire sont souvent décapants, dans la droite ligne de ce vigoureux pamphlet dénonçant la République des Lettres et son bavardage pseudo mondain, qu’est La littérature à l’estomac, publié dans le même temps qui vit Julien Gracq refuser le si honni Prix Goncourt venant de lui être décerné.

C’est précisément dans la partie intitulée Ecrire que l’on trouvera des réflexions sur la langue et le langage, mais aussi un vibrant hommage au Mot et à son pouvoir.

 

 

 

 

 

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