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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

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Emmanuel Ruben, un écrivain au chevet de l’Europe

20 Mai 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Emmanuel Ruben, Julien Gracq, Schengen, Pierre Mendès-France, Traité de Rome, Communauté européenne

Dans un billet du 13 juillet 2018, j’écrivis ceci :

« (…) C’est par la lecture d’un texte assez bref que je viens d’entrer en relation avec Emmanuel Ruben : Le Cœur de l’Europe, 90 p., éditions La Contre Allée, 2018, 15 €.

Les éditions de La Contre Allée, publient ce livre dans leur collection « Fictions d’Europe »,  inédits sur les fondations et refondations européennes.

Né en 1980, agrégé de géographie, notre homme a vécu plusieurs années à l’étranger en tant que lecteur de français, ou professeur d’histoire-géographie. Italie, Turquie, Ukraine, Lettonie, l’accueillirent tour à tour.

La publication d’un premier roman l’a décidé à se consacrer à l’écriture et au dessin. Depuis la fin de 2017, il dirige la Maison Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil (Maine et Loire), lieu de résidences d’écrivains francophones, d’artistes et de chercheurs. Curieuse coïncidence, en est-ce vraiment une, Louis Poirier fut géographe avant de devenir Julien Gracq, l’écrivain que l’on sait.

Il s’agit ici du journal de voyage d’un géographe arpenteur de l’histoire géopolitique de l’ex-Yougoslavie débouchant sur les monstruosités politiques actuelles d’une Europe totalement désorientée, dépassée, confondue, acculée par ses contradictions.

C’est foisonnant, solidement écrit, clairement embrouillé, empreint d’une irréalité concrète touchant à l’onirisme, donc propre à la réflexion. D’une certaine manière, ce livre provoque le lecteur qu’il prend au sérieux.

Nous sommes témoins d’un hommage attentif rendu à une région d’Europe aussi fascinante que méconnue.

Tout est mêlé, tout est mélangé, ponts et tunnels tentent de franchir les obstacles à la compréhension, paysages majestueux et villes meurtries défilent à la fenêtre du train, ou à la portière de la voiture. Nous sommes dans une région de confins, dans un chaudron géographique où les frontières se fondent et se défont depuis les origines, où les territoires sont des champs de bataille depuis des siècles, où l’éclatement de l’ex-Yougoslavie et les massacres qui s’ensuivirent ont partout laissé leurs stigmates.

Littérature, bandes dessinées, cinéma, les nombreuses références culturelles sont sollicitées pour tenter d’approcher au plus près émotions et sentiments. L’auteur décrit parfois, il ressent et interroge en permanence. Il se débat, il scrute et taraude pour essayer de comprendre. Il est de cette race d’écrivains qui ne se satisfait pas de bien conter. Certes, il présente et décrit, mais pour mieux tenter de parvenir aux origines, pour remonter le courant au lieu d’accompagner ses découvertes  au fil de l’eau.

La conclusion est nette, sans appel possible. L’amnésie et l’ignorance de « L’Europe de Schengen et de l’euro » sont dénoncées pour ce qu’elles sont :

 L’été 2015 nous aura appris qu’un pays peut être exclu de l’Union parce qu’il vire à gauche et ne veut plus de sa fausse monnaie tandis qu’un autre pays peut refouler des réfugiés, ériger contre eux des barbelés, virer à droite toute sans craindre la moindre menace d’exclusion. L’été 2015 nous aura appris que nous, les Européens, sommes redevenus des païens dans le pire sens du terme : des adorateurs du veau d’or, des êtres peu charitables, des sacrificateurs, des barbares en somme. (…) »

 

A l’occasion de la parution de Sur la route du Danube (Rivages, 606 p., 23 €), le « mensuel de la littérature contemporaine Le Matricule des Anges » lui a consacré un dossier dans son numéro de mars 2019 (n° 201). « D’un périple à travers le vieux continent, Emmanuel Ruben a rapporté le portrait d’une Europe à sauver du naufrage… », écrit le chroniqueur.

Avant de découvrir le livre, écoutons parler cet écrivain géographe-historien lors d’un entretien éclairant.

Quelques éléments grappillés avec un parfait manque d’objectivité :

- En premier lieu, une citation de Pierre Mendès-France où brille comme il se doit la lucidité visionnaire si dérangeante qui caractérisa l’homme d’Etat. Il s’exprimait à propos du Traité de Rome. « L’abstraction d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exerce en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique, au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

On ne saurait mieux dire comment Bruxelles entretient un contre-sens permanent à propos de l’Europe telle que souhaitée.

- « L’Europe que nous ont construit nos fonctionnaires : un pays privé de légendes et condamné à mourir de froid. » (E.R.)

- « Il faut des lieux pour partager les livres, et pas seulement les librairies. Il y a plus d’espoir dans les cafés que dans les écrans ou les livres seuls, et les grands élans révolutionnaires ont souvent pris naissance au fond d’une tasse de café ou d’un verre de vin. (…) Il n’y a que dans les cafés de village que l’on peut entretenir l’espoir d’une utopie. (Ils sont) un lieu où les gens se retrouvent pour faire la fête et refaire le monde. » (E.R.)

L’analogie avec les ronds-points des gilets jaunes s’impose.

- « L’Europe ne se réduit pas à la fiction communautaire  pour laquelle nous élisons tous les cinq ans des députés (…) une autre Europe existe, une Europe tissée de rivières et de vies ordinaires. » (E.R.)

On l’aura aisément compris, Emmanuel Ruben ne se contente pas d’un simple récit d’écrivain voyageur épris de pittoresque et collectionnant les anecdotes, avec Sur la route du Danube il propose une réflexion sur une Europe qui reste à inventer, compte tenu des vicissitudes de l’Histoire et des impératifs de la Géographie.

Un véritable écrivain est en train de s’imposer. Un écrivain qui ne se contente pas d’aligner des mots, un écrivain qui a quelque chose à dire et l’affirme haut et clair.

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