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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

inde ; connaissance de soi ;relativisme ;ashram ; yoga ; misere - denuement ; syncretisme

Mother India

3 Février 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Inde ; connaissance de soi ;relativisme ;ashram ; yoga ; misère - dénuement ; syncrétisme

Un trio de très proches m’informe de sa bonne arrivée à Chenaï (Madras).

Bonne occasion pour reprendre et parcourir mon Carnet indien paru en 2007, rédigé au terme de huit séjours en divers lieux répartis du Nord au Sud.

 

La confrontation avec le pays comme avec soi-même qu’implique tout voyage en Inde constitue une épreuve majeure. Certains parviennent à franchir les obstacles et à s’adapter, d’autre regimbent sans possibilité d‘appel.

Plus qu’un pays différent, l’Inde représente une autre planète qui nous est presque totalement étrangère. Là-bas nos points de repère défaillent, nos cadres de référence n’ont plus aucune signification. Nos certitudes concernant la notion de progrès, celles d’hygiène et de confort, les valeurs liées à la réussite sociale, l’importance des réglementations, nos habitudes de vie, volent en éclat. Notre arrogance à vouloir considérer que nos valeurs ont un caractère universel, se trouve immédiatement réduite à néant. D’entrée de jeu, le trouble est immense. L’Inde taraude au plus profond de l’être.

Aller en Inde, c’et se rendre dans un ailleurs mythique et redoutable. Nul ne saurait y séjourner impunément. Mother India, ainsi que la nomment ses habitants, n’a rien à voir avec quoi que ce soit de connu en quelque autre endroit du monde.

L’Inde, immense pays aujourd’hui peuplé de plus d‘un milliard d’individus, vaste comme l’Europe considérée de l’Atlantique à l’Oural, est la plus grande démocratie au monde, héritage sans doute de la conjonction de la présence britannique avec l’hindouisme, pétri de l’acceptation de la différence et de l’intégration des contraires (ce qui à l’évidence reste encore à réaliser dans les régions à dominante musulmane).

Lieu paradoxal, la modernité la plus absolue y côtoie des traditions millénaires.

La vie quotidienne imprime une empreinte indélébile, comme quelque chose d‘essentiel. La fréquentation de ce pays bouleverse tout. Nul besoin d’ashram ou de yoga. Il suffit de s’immerger et e se laisser aller au gré des événements et des rencontres. L’absence de repères apporte du bonheur. Le Moi-éponge absorbe tout ce qu’il se présente, retient tout ce qui est en suspension. Dans son chaos apparent l’Inde materne, protège, enrichit, facilite. Chacun chemine à sa mesure. Mother India.

Que faisons-nous en Occident de nos vies ? 

On dit là-bas la misère totale. Que signifie au juste le mot misère ? Où est le seuil ? Qui pourrait le situer ? Qui pourrait le nommer ? Dit-on assez chez nous la misère totale qui est la nôtre ? Mentale, spirituelle, humaine, l’absence de vie ouverte à l’autre, l’absence de vie ouverte à la vie, la barbarie des rapports quotidiens. Dans nos contrées les mots polluent le langage et érodent la pensée.

La misère est un état qui conduit à la dégradation de la personne. Cela se constate à l’évidence à Bombay. Mais dit-on assez le scandale de ceux qui, en France, dorment dans la rue ? Regardons d’abord à notre porte avant de qualifier l’ailleurs.

Ne surtout pas confondre misère et dénuement, qui est pauvreté, manque de moyens susceptibles de conférer de l’aisance. Les pécheurs de Rameshwaram, ceux de Vizinhjam, les cordiers de Kovalam, ne sont que dans le dénuement. Ils vivent et travaillent avec des moyens rudimentaires, mais ils sont debout, ils font face, ils pétillent d’intelligence. La misère atteint l’esprit, pas le dénuement. La grande misère de l’Occident prétentieux voudrait parfois occulter la profonde richesse de l’Inde. A Kovalam beach, il y a moins de mendiants que dans les rues de Paris ou de Marseille. La misère conduit à la destruction de la personne, le dénuement n’entrave en rien la dignité.

La misère est un crime contre l’esprit, un crime contre l’espèce, dont l’Occident, à l’évidence, se soucie bien peu.

Pour trouver un bien-être en Inde, il faut sans doute avoir connu soi-même une enfance première heureuse. On se laisse alors porter par la rêverie que nous propose Mother India.

Cette régression infantile permet de progresser, de renaître à soi-même. L’expérience indienne prend le relais des expériences négatives et les transforme. Vivre le présent opère dans l’intime.

Signe important : le dieu Krishna est tour à tour représenté comme un bébé heureux, un enfant, un adolescent ou un adulte. L’enfance, la jeunesse, ont une part considérable dans l’imaginaire de chacun.

Il ne s’agit nullement de Pouvoir, ni de réglementation, pas non plus de chronologie historique ou culturelle. Il s’agit de la possibilité de se laisser aller à la dérive d’un syncrétisme ignorant de la binaire logique d’exclusion christiano-cartésienne. Préculturelle, l’Inde est incontrôlable. Il n’y a pas de bornes.

Le rôle de la mère dans l’éducation de l’enfant est considérable. Il est sevré là-bas très tard. Le jeune puis l’adulte n’en finiront jamais de consommer des aliments semi-liquides, sortes de bouillies prolongées.

La réticence aux pratiques formelles des ashrams, à la fréquentation des gourous, à la pratique du yoga, n’interdit nullement une imprégnation profonde. Le rite ne serait peut-être que la mise en forme de l’initiation par le père. Lorsque celui-ci a fait défaut, il ne serait heureusement nul besoin de sa férule pour accéder à la mère.

L’Inde devient peu à peu un espace-temps intérieur, si bien qu’on peut la quitter temporairement, sans la perdre, sans souffrance. Elle engendre sans violence.

On s’expatrie progressivement de soi, mais on ne s’approprie pas l’Inde par des comportements mimétiques d’identification, simples mascarades. Elle ne peut devenir qu’une terre intérieure. D’où la permanence.

 (extraits de Carnet indien – 1973-2003 – Gros Textes éd. 2007)

 

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