Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

la boetie, montaigne, luberon

De l'âge

1 Septembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #La Boétie, Montaigne, Luberon

Si le vieillir est commun, la vieillesse n’est accessible qu’à quelques-uns. C’est ainsi que, devenue plutôt banale, progrès de la médecine aidant, l’entrée dans les âges à trois chiffres demeure toujours un événement singulier.

A moins de naufrage mental réduisant la personne à l’état de légume, l’âge ne saurait constituer une excuse. Chacun est responsable de ses actes comme de lui-même jusqu’au moment ultime. L’homme est ce qu’il se fait en permanence. Nous avons les uns et les autres la gueule que nous méritons. Oui, bien sûr, les circonstances, les imprévus et autres aléas, les injonctions extérieures, jouent un rôle, moindre cependant que ce que nous en faisons, que ce que nous prétendons à leur égard. La responsabilité ultime nous colle à la peau.

Notre liberté est d’abord entre nos mains, condamnés à être libres à partir du moment où quelque embryon de raison a commencé de germer en nous. Constat difficile pour beaucoup, vite encombrés d’eux-mêmes. L’effrayante soumission à l’existant, au pouvoir majoritaire, à la privation de liberté, à l’uniformisation, l’effrayante dépendance (la servitude volontaire disait La Boétie), si présentes au cœur de l’homme depuis les origines, tiennent sans aucun doute possible au refus de la responsabilité, comme de la liberté individuelle absolue de chacun. Accepter de vivre à genoux ou à plat-ventre est-ce vivre vraiment ?

Lorsqu’un écrivain célèbre, réputé penseur indépendant non domestiqué, cède aux sirènes d’un Pouvoir qu’il a soigneusement dénigré, se fait encenser et laurer à plaisir, lorsqu’il se laisse récupérer sans saisir la célébration de son centenaire pour imposer sa véhémence, nous assistons à une navrante sortie de scène, piètre exemple de soumission dispensé à la galerie. Non, décidemment l’âge ne saurait constituer une excuse. Il ne saurait pas davantage fonder une quelconque respectabilité du simple fait de son existence, alors que l’agir pèse d’un poids autrement spécifique, à tout moment. Nous ne sommes évidemment que ce que nous sommes, et non pas ce que nous aimerions paraître.

Lier l’âge à la possession d’une expérience vécue aussi évidente qu’incontestable relève d’une confondante confusion. Si l’âge permet évidemment d’emmagasiner un capital réflexif susceptible d’enrichir le présent, propre à une transmission progressive raisonnée, il est aussi fréquemment le lieu de crispations méningées et corporelles tout à fait inappropriées au moindre témoignage. Dans la plupart des cas, un jeune crétin n’engendrera jamais qu’un vieil abruti, d’autant plus redoutable que fier de lui et bourré de certitudes.

Susceptible d’aider au dépassement de la binarité Etre ou Avoir, l’âge peut parfois révéler le bonheur de l’accession au bien-être. Incomparable élixir de moments apaisés, bouleversement de la jouissance de l’ici et maintenant, si fugace soit-elle. « Quand je dance, je dance ; quand je dors, je dors ; voyre et quand je me promeine solitairement en un beau vergier, si mes pensées sont entretenues de concurrences estrangères … je les ramène au vergier, à la douceur de cette solitude et à moy »,  nous dit Montaigne (Essais, III – XIII, De l’expérience).

L’âge et l’état où je suis rendus font que ma maison demeure ouverte à qui bon me semble, un préjugé favorable étant accordé à tout nouvel arrivant. Il en fut ainsi déjà il y a bien des années durant lesquelles nous avions transformé notre demeure du Luberon en Maison d’Art avec paysage, lieu de rencontre et d’échange fort apprécié. Si Monique n’a pas réussi l’accostage aux rives de la vieillesse, son esprit subsiste, il m’incite. 

A Marseille, assez nombreux sont les visiteurs habitués, d’origines et d’âges très variés. On ne vient pas ici par courtoisie, inutile, on vient pour partager le plaisir d’échanges nourris. Art, littérature, politique, et quotidien, sont en permanence au menu. Les différences d’âge sont abolies, seul prévaut l’intérêt du moment partagé. Nous vivons dans le même temps, au même rythme, avec un large plateau de préoccupations communes. L’intransigeance cède souvent le pas à la curiosité, elle suscite à l’occasion des débats fructueux.

Habituellement divisé en strates étanches, l‘âge apparait ici comme catégorie seconde, poreuse et non discriminante. Nous sommes à chaque fois à égales distances, au même niveau, c’est-à-dire de plain-pied.

Parfois l’air est empreint de la réciprocité d’un sentiment amoureux ; la vie vivante n’a d’âge qu’indéfini.

 

Domenico Ghrlandaio, vers 1490

Domenico Ghrlandaio, vers 1490

Lire la suite