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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

mai 68, pc - cgt, mitterrand, guy mollet, f. hollande, g. marchais, le pen, fn, ed. nationale, "retour a reims" daniel eribon

De la gauche vers l’extrême droite

10 Août 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #mai 68, PC - CGT, Mitterrand, Guy Mollet, F. Hollande, G. Marchais, LE Pen, FN, Ed. nationale, "retour à Reims" Daniel Eribon

Depuis des décennies la « gauche » piétine au bénéfice de votes favorables à la droite, voire à l’extrême droite. Les catégories qui seraient plutôt censées voter à gauche, là où serait leur intérêt, votent plutôt désormais à l’extrême opposé.

Cela est-il aussi paradoxal qu’il y parait ?

 

Remarque liminaire : il y a toujours eu une frange non négligeable de la « classe ouvrière » pour voter à droite. Refus d’être assimilé à une catégorie particulière, désir de singularité, de revanche, fantasme de réussite personnelle, illusion, naïveté… ?

 

Partons de mai 68, exemplaire à bien des égards.

La « révolte étudiante » rejointe par une révolte populaire s’est soldée au bout de quelques semaines par une consolidation d’un pouvoir gaulliste apparemment honni. (Remarquons au passage que la révolution de 1789 a d’abord conduit au Consulat, à l’Empire, la Restauration, puis au Second Empire ; il a fallu un siècle pour installer une République durable.)

Le rôle trouble joué en 1968 par le Parti Communiste et la CGT a fortement contribué à une démobilisation progressive, à une rupture de l’alliance contestataire soumise à de puissants freins moteurs.

 

Très vite dans les années qui ont suivi les jeunes intellectuels phares du mouvement ont progressivement accédé aux responsabilités, que ce soit dans la presse, l’enseignement, la littérature ou la politique, et ils ont commencé à renier leurs engagements juvéniles, au profit d’un carriérisme très personnel. Certains d’entre eux n’ont bientôt plus craint de commencer à désavouer les protestations populaires. La dérive droitière de la plupart d’entre eux est frappante.

L’attention portée aux antagonismes sociaux, autrement dit à la « lutte des classes », s’est progressivement affaiblie jusqu’à être parfois carrément niée. La disparition progressive des ouvriers apparait en même temps que se transforment les structures industrielles et financières. Le mouvement ouvrier, naguère si puissant, cesse de figurer dans les discours officiels. La référence dont il était l’objet dans les propos d’une candidate permanente aux élections présidentielles fut même assez largement ridiculisée.

En 1981, Mitterrand siphonne un Parti Communiste en perte de vitesse, bientôt effondré, en raison notamment de son refus de prendre des distances significatives avec l’URSS et l’horreur stalinienne.

 

Les mensonges, les concessions et les trahisons du Parti Socialiste, tout à fait conformes à son histoire (1936 et la non intervention en Espagne, Guy Mollet et la guerre d’Algérie, ombres de la présidence Mitterrand puis faillite de celle de F. Hollande), sont apparus de plus en plus insoutenables, jusqu’à parvenir au rejet que l’on sait.

C’est alors que le langage courant bannit la notion même de « lutte des classes ».

Dès lors l’attention portée par les partis dits de « gauche » au monde des travailleurs vacille, puis faiblit tellement qu’elle finit par se perdre.

Le langage officiel courant évolue doucement, puissamment relayé de manière lancinante par la presse écrite et parlée. Arrivent les discours sur les avantages certains de « l’autonomisation », donc le bris de la notion de solidarité dont les instances et les procédures font l’objet d’attaques répétitives, au même titre que le Droit du Travail.

La valorisation de l’individu opposé au collectivisme honni devient une antienne propre à faire passer toute régression au nom de « réformes » indispensables car exigées par Lémarché et Bruxelles. La perception du monde social s’en trouve bouleversée, cul par-dessus tête.

 

L’idéologie du « premier de cordée », la culture de la compétition  et de la victoire à tout prix, établissent la primauté de l’individualisme triomphant au mépris des concurrents. La vieille lune de la solidarité est jetée aux orties.

Tous les partis, quel que soit leur coloratur, à l’exception du FN, adoptent un langage de gouvernants aux prises avec des gouvernés récalcitrants, incapables de comprendre tout le bien qui leur est voulu. L’actualité est désormais nourrie de cette conception hautaine, que les violences policières récentes illustrent on ne peut mieux.

Alors qu’au théâtre de Guignol de la politique, Georges Marchais défiait le Pouvoir et tançait ses supports (« Taisez-vous Elkabbach ! »), le clan Le Pen a peu ou prou repris le flambeau. Ainsi est offerte une revanche symbolique à qui se considère comme opprimé.

 

Tranquillement, insidieusement, le FN rebaptisé RN a imposé l’illusion de sa constante préoccupation des défavorisés. Il a joué sur le racisme profond des milieux populaires se sentant progressivement exclus de leurs territoires habituels par l’arrivée de familles maghrébines et d’Afrique noire accusées de « venir nous enlever le pain de la bouche ».

La notion d’appartenance à un groupe social clairement identifié, la notion de classes, ayant été dissoutes par la gauche de gouvernement de moins en moins attentive à « la base », il devient aisé de lui substituer celles de « français légitimes » et « d’étrangers parasites » venant profiter des droits sociaux existants « chez nous ».

 

Après tout, ainsi que le suggère Didier Eribon dans son ouvrage Retour à Reims (Flammarion 2010) dont la lecture a déclenché la rédaction de ce papier, la relation évidente entre gauche et classe ouvrière n’est peut-être qu’une construction intellectuelle issue du marxisme, un postulat non vérifié, voire une tarte à la crème.

 

Dès lors qu’il n’y a plus de « Parti de la classe ouvrière », phare éduquant, fédérant et guidant les « masses », à « l’avant-garde du progrès », l’errance individuelle s’instaure, vite aimantée par quiconque joue sans vergogne sur les ignorances, les inquiétudes réelles, et le dégoût provoqué par de nombreuses « affaires » (Strauss-Kahn, Sarkozy et consorts, Cahuzac, Fillon…). Le FN y excelle.

Le PC avait une clientèle fidèle, une masse de croyants se renforçant mutuellement, pression de conformité aidant, qui votaient à l’unisson quasiment par tradition, qui défendaient une éthique particulière. Tel n’est pas le cas du FN dont la clientèle semble plus volatile, il n’en demeure pas moins que la tectonique de la dérive à droite parait engagée durablement, prenons en pour preuve la surenchère permanente des partis de droite soucieux de rameuter leur clientèle. Ce qui demeure d’une gauche essoufflée, amoindrie, dévalorisée, émiettée, peine désormais gravement à se faire entendre.

Il n’est pas étonnant que face à un tel paysage politique le nombre des abstentions progresse. Expression sans doute pour une large part de lassitude, dégoût, opposition déterminée à un système décrié, à bout de souffle.

 

Le système éducatif d’Etat dit Education Nationale, Educastration Nationale devrait-on dire plutôt, totalement défaillant, n’ayant pour seul souci que de maintenir les choses en l’état, toute possibilité de Contre-Pouvoir étant jugulée par les gardiens des institutions en place (refus du Référendum d’initiative populaire, sabotage par la non information de l’organisation d’un Référendum d’Initiative Partagée relatif à la privatisation de l’Aéroport de Paris), le Parti guide auquel donner la main, dictant les consignes à suivre, ayant disparu, il est normal que, quelles que soient les contradictions et les contre-performances télévisuelles vite oubliées, la dénonciation des magouilles imputée à un acharnement des adversaires, l’imprécateur historique en permanence aux aguets fasse une bonne récolte.

Seule différence avec l’ère antérieure, alors que les ouvriers étaient fiers de leur appartenance à un PC incarnant l’aristocratie des travailleurs, le vote pour le FN ou sa réincarnation est plutôt passé sous silence.

 

A moins d’imprévisibles prises de conscience, telles que des mouvements de type Gilets Jaunes à indice G pourraient sans doute le permettre, ce que la montée de l’autoritarisme rend de plus en plus problématique, pas plus que  pour l’avenir de la vie sur la planète, l’avenir politique et social envisageable n’est rassurant.

Que Faire ? demandait Lénine. Je ne sais pas, ce que je sais c’est que se taire serait hautement coupable. Je me dois à mes petits-enfants et arrière-petits-enfants, ainsi qu’à leurs congénères, d’où qu’ils soient, quels qu’ils soient. Voilà pourquoi malgré les embarras physiques liés à l’âge je persiste à m’écrier. Ce qui relève d’ailleurs d’une bonne hygiène de vie, ainsi qu’aurait pu le déclarer Voltaire en son temps.

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