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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

marielle mace ; walter benjamin ; hannah arendt ; francis ponge ; pierre bourdieu ; p.e.r.o.u. ; jungle calais

Superbe lecture

29 Mars 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Marielle Macé ; Walter Benjamin ; Hannah Arendt ; Francis Ponge ; Pierre Bourdieu ; P.E.R.O.U. ; jungle Calais

Ce  livre n’est petit que par son format de simple carnet et son nombre de pages, seulement 67. Mais quelle force !

Marielle Macé[1] a publié l’été dernier Sidérer, considérer, Migrants en France, 2017, chez Verdier (6,50 €).

Verdier, dont le catalogue comprend la majeure partie des écrits de Pierre Michon, aligne les noms de Paul Celan, Peter Handke, Camille de Toledo, Armand Gatti, et bien d’autres de même acabit, est décidemment l’un de nos grands éditeurs.

 

Marielle Macé nous confronte avec énergie et détermination à une réflexion d’extrême qualité sur le langage et ses faux semblants. En nous incitant à nous poser la question du Comment plutôt que celle du Pourquoi, la littérature apparait comme l’allié sur lequel s’appuyer pour affronter la vie quotidienne. Nous touchons évidemment là aux conséquences politiques de la pratique de la littérature, puisque l’écriture s’affirme en tant que pensée en mouvement. Comment dire les choses avec justesse, pour les traiter en toute justice ?

 

À partir d’une réflexion sur un campement de migrants invisibilisé en plein Paris, quai d’Austerlitz, et les conditions de son voisinage avec la Cité de la mode, une discothèque, et une banque de financement et de gestion, des questions émergent.

Nous sommes renvoyés à la précarité, à la vulnérabilité, à la violence de masse, dont parle tant la littérature. Walter Benjamin et son suicide à Port Bou, en 1940, le camp de Rivesaltes. Sidération face à cette obstination de l’histoire  à rendre impossible tout côtoiement.

Viennent ensuite une série de remarques sur ce qui se joue dans ces espaces frontaliers des bords de la ville et de la vie visible, « là où des groupes humains s’abstiennent les uns des autres ». Là où précisément la démocratie achoppe, là où elle ne parvient pas à cette relation de côtoiement qui la fonde : composer avec les autres.

Évoquant Hannah Arendt, l’auteure avance que la sidération provient de ce que nous ne considérons les migrants que comme des individus démunis d’un être particulier susceptible de nous concerner. C’est de considération qu’il devrait s’agir. C’est-à-dire « d’observation, d’attention, de prévenance, d’égards, d’estime, et par conséquent de réouverture d’un rapport (...) aller y voir (...) déclore ce que la sidération enclôt... ».

Dans le sillage de Francis Ponge, avec Pierre Bourdieu en appui, Marielle Macé exprime sa rage de l’expression d’une colère ancrée sur l’attention et une vigilance intransigeante éprises de justesse poétique. Pour elle, la colère est une « émotion qui révèle les valeurs et les biens qui nous divisent. » La colère (Ponge, Baudelaire, Hugo, Pasolini...) surgit contre la violence, l’indifférence et toutes les formes de domination qui nourrissent la précarité.

Le paragraphe se termine sur l’évocation d’un bateau de migrants dérivant deux semaines durant, identifié, repéré, jamais secouru malgré les signaux émis, à bord duquel soixante-trois personnes ont péri.

L’existence nous est révélée d’un collectif de politologues, de juristes, d’urbanistes, d’architectes et d’artistes, le PEROU (Pôle d’exploration des ressources urbaines), qui lutte contre les réponses trop rapides, telles que le démantèlement. Ce point  est illustré par le cas d‘un campement rom à Ris-Orangis où une tentative de dialogue avec l’Administration a commencé de fonctionner en décembre 2012 jusqu’à l’arrivée de pelleteuses destructrices, en mars 2013... Cent jours.

« ... ce qui est démoli en pareil cas, ce sont des cabanons mais ce sont aussi des idées, des idées de vie ... qui disent qu’on pourrait faire autrement et accueillir autrement. »

« Ce que les camps anticipent de manière radicale, c’est une problématique de la vie et de la citoyenneté aux marges de l’État-nation. »

La jungle de Calais fait évidemment l’objet d’un ensemble de remarques fort pertinentes.

 

Le texte trouve son accomplissement dans un ensemble portant sur les notions de lieux, de bordures, lisières, visibilité et invisibilité, de frontières donc entre ce qui existe et ce qui se tente. La notion de porosité émerge ainsi tout naturellement.

Surtout « ne pas enclore chaque idée de vie mais au contraire l’infinir et reconnaître ce qui s’y cultive... »

 

Je dois cette lecture au conseil averti de mon libraire.

Comme quoi des habitudes d’achat et les relations personnelles qu’elles induisent sont bénéfiques.

 

 

[1] Marielle Macé est universitaire et essayiste.

 

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