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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

michel foucault

« Jardiner des possibles »

3 Avril 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Marielle Macé, Gilles Clément, #Michel Foucault

« Jardiner des possibles »

 

Un ouvrage récent de Marielle Macé, autrice dont ce blogue a signalé l’intérêt le 29 mars 2018 (« Superbe lecture »), vient de me tomber à nouveau sous la patte.

Plutôt que de commenter le propos, je me contenterai de donner la parole à l’écrivaine en  livrant un extrait de son livre « Nos cabanes » (pp. 48 à 50). [Marielle Macé : Nos cabanes – Verdier éd. mars 2019, 122 p., 6,50 €]

Actualité de la pensée vivante en cette période de confinement, favorable au retour sur soi.

 

« Jardiner : il ne s’agit … pas de réserver l’espérance politique à des lisières et des gestes de peu, et d’encourager une frugalité en toutes choses. « Jardiner » revient comme un mot lesté d’une nouvelle audace, et le « jardin » excède ici tout pré carré. C’est une pratique plus vaste, un grand appel d’air, une réoccupation de l’avenir, un éperon, une chance de se rapporter d’une nouvelle manière à l’existant, dans cette situation très mêlée, indémêlable, de « diversité contaminée » (Anna Tsing[1]).

Gilles Clément nous a réappris ce que c’est que jardiner : c’est privilégier en tout le vivant, « faire » certes, mais faire moins (ou plutôt : faire le moins possible contre et le plus possible avec), diminuer les actions et pourtant accroître la connaissance, refaire connaissance (avec le sol, avec ses peuples), faire place à la vie qui ‘invente partout, jusque dans les délaissés… On peut agir comme on jardine : ça veut dire favoriser en tout la vie, parier sur ses inventions, croire aux métamorphoses, prendre soin du jardin planétaire ; on peut penser comme on jardine ; on peut bâtir comme on jardine (cela demande de mêler architecture pérenne et architecture provisoire, de ne pas tout vouloir « installer », de prendre des décisions collectives sur ce que l’on gardera, et ce dont au contraire on accepte la disparition). Il ne s’agit pas de désirer peu, de se contenter de peu, mais au contraire d’imaginer davantage, de connaître davantage, de changer de registre d’abondances et d’élévations.

Jardiner les possibles ce n’est décidément ni sauver ni restaurer, ni remettre en état, ni revenir ; mais repartir, inventer, élargir, relancer l’imagination, déclore, sauter du manège,  préférer la vie. » 

 

Parmi d’abondantes et riches réflexions généreusement ouvertes au monde et à la variété de ses occupants, le lecteur aura le bonheur de tomber sur cette citation  de Michel Foucault (1958), pp. 69-70 :

« Certains disent que les grandes idéologies sont en train de mourir, d’autres  qu’elles nous submergent par leur monotonie. Le monde contemporain, à l’inverse, fourmille d’idées qui naissent, s’agitent, disparaissent ou réapparaissent, secouant les gens et les choses. Et  cela non seulement dans les cercles intellectuels, ou dans les universités de l’Europe de l’Ouest ; mais à l’échelle mondiale et, parmi bien d’autres, des minorités ou des peuples que l’histoire jusqu’à aujourd’hui n’a presque jamais habitués à parler ou à se faire écouter. Il y a plus d’idées sur la terre que les intellectuels souvent ne l’imaginent. Et ces idées sont plus actives, plu fortes, plus résistantes et plus passionnées que ce que peuvent en penser les politiques. Il faut assister à la naissance des idées et à l’explosion de leur force ; et cela non pas dans les livres qui les énoncent, mais dans les événements dans lesquels elles manifestent leur force dans les luttes que l’on mène pour les idées, contre ou pour elles. »

 

[1] Anna Tsing – Le champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vie dans les ruines du capitalisme – La Découverte 2017

« Jardiner des possibles »
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Sortir du carré

29 Février 2016 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Pasteur; Bruno Latour, #Tonkin, #Larzac, #N-D des Landes, #Michel Foucault, #Surveiller et punir, #Loi El Khomri

Les années 70 et suivantes connurent la vogue des stages intitulés « techniques de créativité ». Un jeu apéritif, destiné à leur faire prendre conscience de leurs brides mentales, consistait à demander aux participants de relier 9 points disposés en carré par 4 segments de droites, sans lever le crayon. La solution réside dans la capacité à utiliser l’espace hors du carré suggéré par le dispositif. Donc à envisager toute question posée dans sa relation à son environnement, moyen d’envisager des réponses inattendues à des situations problématiques.

Sortir du carré des autoroutes de la pensée stéréotypée, apprendre à penser à côté, autrement dit oser marcher sur les pelouses interdites pour découvrir des perspectives nouvelles, tels étaient quelques-uns des enseignements à tirer de l’exercice. Mai 68 et ses slogans étaient passés par là. L’irrespect créateur faisait florès. Comme un soufflé trop tôt sorti du four, il est bien retombé depuis.

Vinrent ensuite les réflexions sur les stratégies d’innovation.

L’exemple de Louis Pasteur, ainsi que Bruno Latour l’a étudié, mérite d’être médité.

Comment Pasteur, qui n’était pas médecin mais chimiste et physicien, parvint-il, entre autres, à faire que la France du 19e siècle se lave les mains avant de passer à table, fasse bouillir son lait avant de le consommer, et accepte alors la vaccination ? Il s’agit là d’une colossale révolution des mœurs, comme des esprits.

Remarquable tacticien, Pasteur a démontré qu’il ne faut jamais rien attendre de ceux que l’on présume alliés naturels, les médecins en l’occurrence. Ceux-ci ne pouvaient en effet que s’opposer aux pratiques d’hygiène et de prévention des maladies car elles réduisaient leur zone d’intervention habituelle (soigner et non prévenir), c’est-à-dire ce que l’on nomme aujourd’hui le marché. C’est en s’alliant aux hygiénistes (une profession qui avait à s’imposer car inconnue jusqu’alors), en utilisant les technologies nouvelles permettant de distribuer l’eau et le gaz à tous les étages (invention de la fonte ductile), et en convaincant les médecins militaires (intéressés à la prévention des maladies infectieuses au moment de la conquête du Tonkin, pour laquelle il fallait conserver et entretenir la fraîche vigueur de la troupe), qu’il parvint à faire progresser quelques-unes de ses découvertes les plus fameuses.

Cette fantastique aventure pastorienne ne peut aujourd’hui que susciter des échos et peut-être mieux asseoir dans les esprits la nécessité de renouer avec la sortie des sentiers battus.

Que constatons-nous en effet ?

Sourds, aveugles, cyniques et pervers, inscrits dans le déni permanent, nos gouvernants ne tiennent aucun compte des protestations populaires, vouées semble-t-il à l’impuissance permanente. Grèves, défilés, pétitions traditionnelles, ne sont que des piqures d’épingle dont l’efficacité est dans la plupart des cas quasi nulle. Pire, elles ne servent souvent qu’à renforcer l’Etat dans son existant. L’attaquer ne le gêne en rien, il est outillé pour cela à quoi il fait face sans sourciller, patelin il fait mine d’écouter ou bien menace, procède parfois à des aménagements de surface, récupère allègrement les mouvements, et renforce son pouvoir autoritaire, emballé dans le papier cadeau de discours lénifiants.

Des exemples ?

- la mollesse de la lutte contre la pollution et le réchauffement climatique,

- la persévérance dans le développement du nucléaire,

- l’entretien du mythe de la dette,

- la mise à genoux de la Grèce,

- la pusillanimité à l’égard de la politique colonialiste de l’Etat d’Israël,

- l’accueil des migrants, qui aboutit progressivement à la restauration des frontières,

- la mise en place de dispositifs de surveillance de masse,

- l’instauration puis la prolongation d’un état d’urgence en cours de banalisation,

- la justification toute récente des contrôles au faciès,

- la persistance dans des projets d’aménagement très contestés,

- la complaisance à l’égard des paradis fiscaux,

- le projet de bouleversement du droit du travail,

etc.

Il est clair que les pratiques habituelles de la protestation ont fait long feu.

Il est clair que seules des actions inusitées peuvent réunir quelques chances d’aboutir à des changements d’orientation.

Ni les partis, ni les syndicats, essoufflés, démonétisés, ne sont désormais crédibles, à quelque niveau que ce soit.

La lutte au Larzac aboutit en son temps, son caractère tout à fait nouveau prit les institutions au dépourvu. L’imagination et la persévérance l’emportèrent alors. Notre-Dame-des-Landes, entre autres,

s’inscrit dans ce sillage, face à l’acharnement gouvernemental.

Les lanceurs d’alerte s’inscrivent dans cet espace de l’imprévu, qui choisit de s’attaquer au Pouvoir totalitaire par un biais inattendu.

Attaquer de front le Pouvoir est nécessairement voué à l’échec. Il est prêt et entrainé à faire face. De manière prémonitoire, Michel Foucault a écrit à ce sujet des pages intéressantes dans Surveiller et punir. Ce n’est que par des démarches insolites, donc le penser et l’agir à côté, que des avancées sont envisageables. Seules des actions novatrices, inusitées, ponctuelles, d’envergure insoupçonnable, échappant parfois même à leurs promoteurs, ont quelque chance de secouer le cocotier. La surprise du rejet de la loi El Khomri de réforme du Code du Travail, ou la vidéo « On vaut mieux que ça », qui progressent comme une trainée de poudre sur les réseaux internet, montrent que le désir de se réapproprier la politique commence à poindre de manière un peu plus significative dans des milieux où on ne l’attend pas forcément.

Le temps n’est peut-être plus très loin où l’imagination va reprendre le pouvoir.

Le carré des pensées pavlovisées se lézarde. Les évidences et autres allant-de-soi donnent de la gîte.

« Il y a des élections, donc il faut aller voter », n’est plus si certain.

« Le système électif est le seul convenable » cède peu à peu la place à une réflexion sur l’intérêt et l’avantage du tirage au sort.

« Les partis sont nécessaires, ils se justifient », faiblit face à des initiatives locales, à des fonctionnements en réseau.

« La légitimité des élus » perd de son évidence.

« Le respect de la Loi » s’oppose çà et là à la désobéissance civile.

Peut-être des voies sont-elles en train de se dessiner. Le chantier est immense. La remise en question des évidences se trouve paradoxalement facilitée par les bévues et les provocations de l’ensemble de nos gouvernants et aspirants à la maitrise des Affaires.

Quelque aurore se dessinerait faiblement à l’horizon ?

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