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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

montaigne ; mort ; vie ; iconographie mortuaire mrxique

Montaigne, contemporain essentiel

24 Novembre 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Montaigne ; mort ; vie ; iconographie mortuaire Mrxique

L’été et l’amorce de l’automne de ce gracieux 2018 me procurèrent l’occasion d’une vaste randonnée hospitalière dont ce blogue s’est fait l’écho. Parcours unique, tumultueux, riche en expérimentations et réflexions diverses. Occasion privilégiée d’un examen de cohérence intime. 

Une fois de plus, Montaigne, maître et compagnon de longue date, m’a aidé, m’a soutenu.

Une fois de plus, j’ai plaisir à m’y référer, espérant que le lecteur éventuel trouvera dans ce papier pitance à sa mesure.

La fin de vie est évidemment indissociable de la vie elle-même. Elle en est la conséquence naturelle. Rien d’inquiétant à cela. La notion de décès par mort naturelle  éclaire ce point.

On est puny pour  s’opiniastrer à une place sans raison. Cette remarque concernant la défense inutile, car vouée à l’échec, d’une place forte peut renvoyer aujourd’hui à l’acharnement thérapeutique, et aux troubles qu’il génère pour les intéressés et leur entourage. La vaillance au combat a ses limites, l’obstination tient à la folie, nous dit Montaigne reconnaissant qu’il est difficile d’en fixer les bornes : malaiseez en vérité à choisir sur leurs confins.

Admettre l’inéluctable ne va pas de soi. S’y exercer pas à pas, c’est aussi se conforter. C’est alors seulement que l’on s’en approche que peut venir la tranquillité : Que philosopher c’est apprendre à mourir, affirme-t-il après Cicéron.

La vie ne se peut concevoir sans la mort, qui en est l’accomplissement : Le premier jour de votre naissance vous achemine à mourir comme à vivre. Je me souviens d’avoir pensé à sa mort, au moment même de la naissance de mon  premier enfant. Il n’y avait nulle angoisse à cela, simplement l’expression d’une curiosité sur la manière dont l’intervalle serait nourri, et comment nous nous comporterions l’un vis-à-vis de l’autre pour le temps que nous aurions à partager. 

Si (la mort) nous effraye, comme est-il possible d’aller un  pas en avant, sans fiebvre ? Le remède du vulgaire c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir un si grossier aveuglement ? (...) On faict peur à nos gens, seulement de nommer la mort.

Ce propos, résonne d’une étrange actualité aujourd’hui encore, où l’entretien de toute peur apparait comme l’alpha et l’oméga de la gouvernance politique, où l’aveuglement, l’évitement, le déni de réalité, bref la couardise menant à la servitude volontaire, sont monnaie courante. Protester, oui, mais juste ce qu’il faut pour se donner bonne conscience, comme on signe une pétition parmi tant d’autres, manière de cacher les embarras poussiéreux sous le tapis des apparences ? S’engager vraiment est autre chose.

Il s’agit de regarder les choses en face, de considérer la réalité pour ce qu’elle est. Affronter la mort, s’y confronter, peut apporter du bien-être, outre la fascination. L’ici et le maintenant, c’est-à-dire la jouissance du présent, s’offrent alors à la délectation la plus entière. C’est peut-être ce qu’expriment les masques et travestissements mortuaires des festivités mexicaines.

Ce refus de la dissimulation et du faux semblant va à l’encontre de la soumission coutumière. Il tient à une pratique de la lucidité, à une accoutumance progressive à la nature éphémère de notre existence. Nous avons fort à y gagner, en effet : La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à servir. Le savoir mourir nous afranchit de toute subjection et contrainte.

Avec l’âge, se déprendre et prendre de la distance par rapport aux émotions premières devient progressivement possible. Un subtil phénomène de décantation opère heureusement, ce qui permet d’entrevoir quelque apaisement.

Apprendre à mourir et se défaire de l’angoisse artificiellement entretenue de diverses manières, pas seulement la religion, c’est évidemment apprendre à vivre avec quelque tranquillité.  C’est aussi admettre que la maladie peut aider au passage ultime et même faire appréhender la vie avec réserve : à mesure que je m’engage dans la maladie, j’entre naturellement en quelque desdein de la vie.

Combien est juste cette remarque, la sensation du départ imminent peut s’accompagner d’une certaine fascination, j’en ai personnellement fait l’expérience à deux reprises. Demeure alors la question si ardue du pourquoi la poursuite du séjour. Chercher à élucider cette question  est peut-être une réponse au Pourquoi.

À propos des fantasmes d’une vie post mortem, c’est-à-dire des angoisses de notre aval, une remarque fort judicieuse : c’est pareille folie de pleurer de ce que d’icy à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans.

À quoi doit-on de tant se préoccuper de notre aval et si peu de notre amont ? À quoi bon les fables, chimères et autres billevesées relatives à l’après ?

De fait, la vie est  comparable à un  bon  repas. Il faut savoir se retirer de manière opportune : Si vous avez faict votre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous en satisfaict.

Enfin, pour conclure cette rapide vision cavalière, deux remarques capitales, car décisives :

- Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace, elle est en l’usage...

- Un petit homme est homme entier, comme un  grand.  

À l’époque de la découverte du Nouveau Monde, une vision universaliste commence à se mettre en place. Nous sommes loin d’en avoir fini.

La fréquentation assidue de Montaigne est un vrai bonheur. Elle est parfaitement roborative, elle enrichit.

Le lire au plus près de sa formulation  originale permet de goûter la saveur d’une langue directe, gouleyante à souhait, au service total du propos qu’elle défend.

L’actualité trans-séculaire des thèmes abordés, aussi bien que les analogies entre ce qu’il dit et les troubles de son  temps  avec le bel aujourd’hui  confondent l’esprit.

Commercer, converser avec Montaigne, voici un très recommandable exercice d’hygiène mentale.

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