Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

n. chomsky

Corona et alentours

12 Avril 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #René Dumont, Montaigne, danse macabre Moyen-âge,, #5 G, E. Morin, B. Ltour, F. Lordon, A. Bdiou, A. Bertho, Th. Piketty, F. Ruffin, N. Klein, A. Sagault, confinement, #N. Chomsky

 

Inattendu, l’épisode est sévère. Annoncée depuis longtemps, devenue de ce fait presque irréelle parce qu’accoutumée, la catastrophe surprend ; elle provoque stupéfaction et angoisse profonde. A chaque fois qu’un malheur annoncé se produit, il prend au dépourvu. Il survient là et quand il n’était pas attendu. Chacun en a fait l’expérience, le décès d’un proche est toujours une surprise, lorsqu’il intervient. Savoir l’inévitable, en connaitre l’inéluctable, ne permet jamais d’économiser l’ébranlement.

Depuis au moins cinq décennies les plus grands maux à venir sont annoncés par des esprits un peu plus aiguisés que la moyenne. Prophètes de malheur au mieux, doux cinglés pessimistes dans le meilleur des cas. René Dumont ouvrit le ban lors de la campagne présidentielle de 1974.

Nous sommes mortels, certes, mais comme il s’agit d’un destin individuel chacun peut espérer « s’en sortir » mieux que les petits copains. Face à la catastrophe, le réflexe premier consiste à faire que ma vie l’emporte avant tout. Hors tout à coup, patatras ! nous sommes tous brusquement logés à la même enseigne, sans recours possible, confrontés à un inéluctable habituellement occulté. C’est La Vie qui est désormais en cause. Rares sans doute sont ceux pour lesquels la mort est clairement le but ultime de la vie ; qui, ayant véritablement admis ce fait, s’efforcent de s’y préparer avec lucidité, ainsi que l’enseigne Montaigne, compagnon exemplaire. Si cette exercitation ne va pas sans mal, ni angoisse, elle vaut mieux que le déni et l’encombrement de faux-semblants si fragilisants.

Les danses macabres de la fin du Moyen-âge s’imposent non plus en tant que témoignage d’un art populaire, mais comme une réalité incontournable. L’effroi est réel. Peut-être tient-il en grande partie au fait d’être confondus dans un ensemble dont presque tout nous a progressivement préservés depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Nous sommes soumis les uns et les autres à des règles indépendantes de tout statut socio-culturel, alors que nous n’y prêtions plus attention. L’irrruption brutalissime du sentiment d’appartenance sidère.

Alors, comme toujours, il faut trouver des explications, c’est-à-dire des fautes et des fautifs sur lesquels reporter l’origine des maux de la tribu. Magie libératrice de l’exutoire.

La glose sur les logiques financières conduisant au démantèlement des Services Publics depuis au moins trente ans, ainsi qu’à la destruction accélérée des équilibres et des ressources naturels va bon train. Elle est parfaitement justifiée, de même que la dénonciation de l’incurie des dirigeants, leur absence d’anticipation, leurs mensonges, les contre-vérités de leur langue de bois.

Des comptes devront être exigés. Cette bataille politique est sans nul doute indispensable, même si le scepticisme quant à ses résultats est fondé.

Plus jamais ça ! clamaient nos aînés après la guerre de 14-18 ; on connaît la suite.

Utile au maintien d’un certain équilibre, vitupérer et condamner sert surtout à chasser des humeurs malignes. S‘en tenir à cette seule problématique serait courir le risque d’une grave dépression génératrice de violence gratuite, suicidaire, ou d’abandonisme fatal à un ordre providentiel aux aguets. La rouerie perverse du Pouvoir saurait immédiatement en tirer profit. La marche tranquille, soutenue, intangible vers l’instauration d’une démocrature, fille naturelle de l’union démocratie parlementaire–dictature, justifie largement la crainte de cette issue. D’autant plus que cette tendance déborde désormais largement le cadre national, pour s‘étendre à la planète entière.

Chez nous, donc : Etat d’urgence permanent désormais inscrit dans le Droit commun, renforcé par l’urgence sanitaire justifiant des contraintes privatives de liberté décidées sans limitation crédible de durée, un gouvernement par ordonnances, le mépris du droit coutumier et des règles juridictionnelles, l’accélération des installations facilitant le contrôle permanent des personnes (mise en place de la 5 G, préparation du suivi des personnes via le téléphone mobile), le tout couvert par l’absolution complaisante des juridictions de contrôle (Conseil d’Etat, Conseil Constitutionnel)…

En 1940, un Parlement déconsidéré, voué à l’impuissance par une catastrophe politico-militaire, a voté les pleins pouvoirs à Pétain. Là aussi, nous connaissons la suite.

Répétons-le, s’en tenir à ce constat et le dénoncer en combattant est nécessaire ; insuffisant cependant, faute de remises en cause individuelles profondes.

Nous devons changer de paradigmes pour parvenir à échafauder une communauté de destins, ainsi que l’espère depuis longtemps Edgar Morin.

Edgar Morin, Bruno Latour, Frédéric Lordon, les économistes atterrés, Alain Badiou, Alain Bertho, Thomas Piketty, François Ruffin, Naomi Klein, Noam Chomsky…, des penseurs ou groupes de penseurs établissent des constats nécessaires, outils indispensables à la lucidité.

Et l’opérationnalité dans tout ça ? Elle passe par nous, par chacun d’entre nous, à notre niveau, à notre échelle, liée à notre entourage.

La situation de confinement dans laquelle nous sommes plongés sans claire perspective de durée semble propice à la réflexion. Situation tout à fait nouvelle, sans aucun précédent, dénuée de toute référence possible, donc propice à toutes les aventures, y compris celles de l’esprit. 

L’agitation frénétique antérieure vient de brusquement tomber. Si le désarroi guette certains, d’autres en profitent pour se reprendre, c’est à dire opérer un retour sur soi, s’interroger sur cela seul qui importe : la vie, la mort.

L’occasion est belle de devenir leader de soi-même, d’élargir son horizon, de grandir.

Le souvenir me vient de ces déportés qui sont parvenus à survivre grâce à la poésie, au théâtre, à la musique, qu’ils portaient en eux ; seuls soutiens propres à leur permettre de faire face avec efficacité.

N’attendons rien de l’extérieur, aucune Providence ne peut jamais nous garder de l’aliénation. En nous résident les ressources. Dans notre capacité de réflexion, dans notre aptitude à nous remémorer pour établir des analogies, fonder des repères, éclairer, saisir, comprendre et créer du nouveau.

Temporairement, sans doute pour une longue période, nous ne pouvons plus nous rencontrer matériellement. Demeurent les palliatifs téléphone, Internet, courrier, largement utilisés depuis quelques semaines.

Osons dire, osons proposer, osons réfléchir, examiner, contester, réfuter, nous découvrir à nous-mêmes !

Que chacun s’aventure à créer sa poésie personnelle, son texte fondateur ! Et que se nouent les échanges, les partages, au sujet de l’essentiel et de l’accessoire, au sujet de l’indispensable et du superflu. « Imaginer des gestes barrière contre le retour à la production d’avant crise », ainsi que le suggère Bruno Latour dans un article récent, constitue un bel enjeu.

En quoi et comment cette promiscuité permanente avec la mort pourrait-elle nous changer ? Parviendrons-nous à nous enrichir de nos pertes en retrouvant des plaisirs perdus, en découvrant des possibles insoupçonnés comme le fait un handicapé fouetté par son incapacité ?

Cela en vue d’une possible coagulation à opposer à la volonté mortifère de dirigeants fondés de pouvoir d’un ordre libéral avancé irréversiblement destructeur, uniquement préoccupé de prolonger les courbes en sa faveur. Depuis la catastrophe de Fukushima rien ne semble vraiment avoir changé au Japon, l’énergie atomique n’est pas remise en cause.

Si nous voulons que les choses changent de manière radicale et durable, rien n’est à attendre de ceux qui sont actuellement aux manettes, ou prêts à leur succéder.

Tout dépend d’un sursaut collectif fondé sur une prise de conscience clarificatrice chez chacun, prêts à mettre en commun et à partager idées et propositions. Nuits debout et Gilets jaunes ont amorcé le mouvement.

L’enjeu majeur est celui de la lucidité et de l’esprit critique. Trinquons du mot,  trinquons de la réflexion. En serons-nous collectivement capables ?

« Ne cherchons pas être des héros, soyons simplement des hommes et femmes de bonne volonté. Ce serait déjà, en cette ère de « progrès » régressif imposé par des fous de pouvoir et de profit, un vrai progrès. » (Courriel Alain Sagault, 09/04/2020)

 

 

 

 

Danse macabre, La Chaise-Dieu, XVe s. (cl. Jean-Pol Grandmont)

Danse macabre, La Chaise-Dieu, XVe s. (cl. Jean-Pol Grandmont)

Lire la suite