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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

nationalisme : democratie ; nazisme ; antifranquisme ; independantisme

Catalogne : point de vue

8 Mars 2018 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #nationalisme : démocratie ; nazisme ; antifranquisme ; indépendantisme, #Catalogne

Transmis par des amis, voici un article d’un philosophe espagnol – Manuel Reyes Mate – dont je propose ici une traduction. Par son évidence, la relation qu’il établit entre l’anti démocratisme nationaliste et l’hégémonisme barbare ne peut que retenir l’attention.

 

Sans cap défini (Sin rumbo)

 

Perplexes, nous nous demandons comment nous avons pu en arriver là, et il n’y a pas de réponse. Nous avons raté quelque chose pour que soient tombées les unes après les autres les barrières qui nous gardaient de l’abîme. Mais maintenant nous sommes en pleine chute.

Nos avancées ne sont pas des vérités mais des erreurs, ce ne sont pas des conquêtes civilisatrices, mais des hoquets vers le désastre, il convient de se reprendre. L’heure est venue de revenir à notre passé et de nous interroger sur ce que nous avons manqué. Ceci nous concerne tous, plus particulièrement ceux qui prennent les décisions politiques de même que ceux qui façonnent l’opinion publique. Pour aborder un point précis, je me demande comment nous avons pu permettre que le nationalisme jouisse de quelque prestige. C’est une question qui concerne en premier lieu les intellectuels dont la tâche consiste à soupeser la qualité morale des produits politiques en circulation.

 

On envie les intellectuels allemands qui, confrontés à leur terrible passé, parvinrent à la conclusion, clairement exprimée par leur porte-voix le plus qualifié, Jürgen Habermas, que l’Allemagne « lorsqu’elle fut nationaliste n’était pas démocratique et quand elle devint démocratique elle n’était pas nationaliste ». Ils se référaient à leur pays mais entre les lignes ils laissaient entrevoir que cette affirmation avait valeur universelle. Il est vrai que la typologie du nationalisme est très variée. L’hitlérien n’est pas identique au basque ou au catalan. L’un a débouché sur la dictature et les autres cohabitent avec la démocratie. Mais ils possèdent un gène commun : privilégier le sang et la terre sur la liberté. Les gens éclairés savent que le phénomène moderne du nationalisme est un sous-produit du romantisme, un puissant mouvement culturel du 19e siècle, qui agrège la demande de terre et de sang et le traditionalisme (réaction violente contre l’universalité des valeurs révolutionnaires d’égalité et de liberté) ainsi que la célébration de la religion et de la langue en tant que principes fondamentaux d’une communauté politique. De tous ces éléments – sang, terre, religion et langue – découlent de multiples combinaisons, mais aucune ne reconnaitra la primauté absolue de l’égalité, liberté et fraternité. On pourra flirter avec ces valeurs mais sans les prendre au sérieux. Voilà pourquoi le nationalisme a un problème avec la démocratie.

 

Nous n’avons pas su défendre en Espagne ce qu’a si bien formulé Habermas pour l’Allemagne. Nous avons été obnubilés par le fait que Franco s’est perpétué avec les nationalismes périphériques avec pour conséquence une valorisation de l’antifranquisme en tant que réconciliation démocratique. Mais les exemples abondent d’antifranquistes allergiques à la démocratie (en commençant par les staliniens). Ce passé, qui  a tant pesé sur ma génération, explique la réserve intellectuelle et l’abandon du sens critique concernant les nationalismes de quelque origine que ce soit, y compris l’espagnole.

 

Mais il y a plus. Ce que nous appelons le « devoir de mémoire » est incompatible avec le nationalisme. La nécessité de nous référer à la barbarie nazie pour penser autrement la politique percute le sujet du nationalisme pour la simple raison que l’hitlérisme fut l’expression ultime du culte du sang et de la terre. On expulsa d’abord les juifs de leur pays parce qu’ils ne disposaient pas de huit ascendants allemands, et ensuite on décida de leur extermination parce qu’ils provenaient d’un autre sang. Nous ne pouvons pas oublier cette leçon. L’Union Européenne est issue de cette mémoire. L’Europe unie est la réponse à la barbarie du nationalisme ou, comme le dit Jorge Semprun, la réponse morale à la pratique de la mort qui qualifie ces ténèbres qui vont de 1914 à 1945 marqués par le nationalisme.

 

Lors d’un débat public il y a peu avec un moine bénédictin de Montserrat, indépendantiste passionné, il me demanda si eux, les indépendantistes catalans, étaient fascistes. Il me questionnait sans grand espoir parce qu’il pensait que, partageant beaucoup d’autres valeurs, je ne serais pas capable de reconnaître la soif de libération qui anime le souverainisme catalan. Je lui répondis que jamais je ne le dirai. Le fasciste n’est pas quelqu’un qui pense de manière déterminée c’est quelqu’un qui mène à bien l’extermination. On ne joue pas avec ce mot. Un nazi est un génocidaire et on peut seulement appeler nazi celui qui a perpétué un crime contre l’humanité. Mais il est vrai que ces mots, avant de développer leur parfaite aptitude à la destruction, étaient simplement des mots avec des synonymes inoffensifs comme nationaliste ou patriote. Mon bon ami, qui truffe son nationalisme de références religieuses, est logiquement épouvanté par le nazisme, mais il devrait penser qu’aujourd’hui, en Catalogne, le refuge de mots comme nationalisme ou patriotisme s’apparente à des pratiques qui rappellent celles des nazis. Quelle différence y a-t-il entre la peinture sur la boutique des parents d’Albert Rivera[1] « ce n’est pas votre terre » et celle des nazis à Berlin « Juifs dehors » ? Ils se traduisent de la même façon : dégagez !. La cinéaste Isabel Coixet[2], peu suspecte de désintérêt pour sa terre, dénonçait avec douleur que les rejetons de l’indépendantisme la traitent de fasciste  pour ne pas se soumettre à la pensée unique de la Generalitat.[3] Ils s’avancent par un chemin dangereux : celui-là même de la vieille Espagne qui s’édifia par l’exclusion des juifs et des arabes, et celui du nazisme qui entraina la ruine de l’Europe en divinisant la singularité incomparable de son sang et de sa terre.

(Reyes Mate – journal El Norte de Castilla, mars 2017 – trad. J.K.)

 

 

[1] Juriste et homme politique espagnol, né à Barcelone. Ancien député au Parlement de Catalogne.

[2] Réalisatrice, scénariste et productrice espagnole. Née à Barcelone

[3] Organisation politique de la Communauté autonome de Catalogne.

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