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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

peinture, accrochage

Tombé, le tableau

31 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Peinture, accrochage

 

Il était déjà là depuis longtemps. Il occupait avec une superbe évidence toute la place disponible. Imposant et modeste à la fois, tolérant la concurrence et le voisinage d'objets préalables différents, jusqu’en ses abords immédiats. Rencontré puis choisi lors d’une exposition il faisait trou dans la série à laquelle il appartenait. Une toile maigre, presque décharnée, fusain, pigments et huile, juste ce qu’il faut pour révéler des muscles d’ascète, sans souci du paraître. Cette expressive singularité avait alors retenu mon attention, et puis j’y avais perçu des indices de l’histoire de tout son amont. Jusqu’à Giotto. Lorsque l’œuvre est forte, la puissance d’évocation peut ignorer les limites.

J’ai vécu et travaillé en sa présence pendant plus de dix ans au long desquels il m’a  permis une promenade fréquente dans un paysage aride et voluptueux tel que je les aime. Qu’il n’ait  que rarement suscité l’acquiescement de mes visiteurs me plut beaucoup, j’y voyais un signe de sa forte personnalité.

Un récent matin une bourrasque intempestive s’engouffra dans l’entrebâillement de la fenêtre proche, accroché haut le tableau de belle dimension (162x130 cm) chût aussitôt, à plat sur ma table de travail. Fracas, émotion, crainte et dépit. Obligation immédiate de procéder à un rangement d’objets éparpillés pour accéder à l’endroit. Par bonheur rien de grave, si ce n’est un profond désordre. Un instant sinistré marquant une probable césure.

Accident, anecdote, ou autre chose ?

 

Lorsqu’un incident survient, l’ignorer est exclu ; se présente alors une occasion de réflexion et de mise en perspective. Il en va ainsi tout au long de la vie. Quel que soit l’aléa, perte, chagrin, douleur, émotion, un changement parfois bénéfique peut en résulter. Chercher à réparer est souvent insensé, la reconstitution identitaire est à proscrire. Essayer d’asseoir de l’autrement vaut sans nul doute toujours mieux. Combien sont désolantes, vaines et désarmantes les conduites de répétition.

Un tableau se décroche, une page est tournée, une relation se dégrade, un à venir se dessine. Vieux leitmotiv que celui de l’enrichissement par l’ouverture qu’offre la perte.

L’incendie d’un monument historique devrait permettre une mise à jour plutôt qu’une trompeuse restauration prétendue à l’identique. A l’identique de quoi, sinon des préjugés de décideurs frileux, en manque d’inspiration. S’il paraît essentiel de chercher à conserver l’esprit de la chose, du lieu, vouloir artificiellement en perpétuer les apparences figées à un moment donné de son histoire relève d’une bêtise inouïe. Seule la mort fige, la vie bouscule, modifie, patine, érode et fait évoluer.

 

Tombé, le tableau. S’agit-il d’une simple anecdote ou d’une proposition pour un changement ? Le remettre en place, laisser l’espace vacant, le remplacer ? Passent quelques jours, le tableau est évacué, serré ailleurs près d’une « réserve ». Il va connaître une période d’observation, comme un patient à orienter selon le résultat des analyses.

L’espace libre n’est pas si mal. Hypothétique amorce d’un white cube ? ce serait  sans doute excessif car inapproprié.

Survient alors l’image d’un dessin rouge et noir sur papier grand format, accroché dans la « réserve », dont il n’a jamais franchi l’enceinte. A l’évidence c’est sa chance, son jour de gloire, il faut essayer, espérant que sa venue ne bouleversera pas tout.

Magnifique ! Une main amie vient de l’accrocher au pinacle. A sa place, à sa vraie place. Il laisse un grand espace vacant pour mieux s’établir et jouir de son transfert. Il rappelle que les intervalles, les silences, sont indispensables à une bonne saisie.

Ses voisins immédiats consonnent aussitôt.

La pièce se trouve modifiée, un rouge vif profond l’illumine, il se substitue à l’austérité précédente. Rouge et noir de l’encre de chine font ressortir la blancheur du papier. C’est très beau.

Je viens de revêtir une veste en soie sauvage avec chemise indienne assortie. Un single malt tourbé à souhait provenant d'Islay  me fait signe.

La peinture est une fête.

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