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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

presocratiques

Propos sur la pensée

6 Février 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Alain philosophe, Etienne de La Boétie,, #Présocratiques

 

Vers l’âge de deux ans, au moment où s’élabore une première structuration de la personnalité avec l’apparition de la parole verbale intelligible, l’enfant passe par une phase d’expression orale où il dit « non ». Il affirme son être au monde et cherche à se positionner comme sujet. Il commence confusément à chercher son identité. La société se chargera bientôt, notamment avec l’institution école primaire, de le contraindre au primat de l’acceptation et de la soumission considérée comme comportement social « normal » (norme, normatif, normalité).

Alain [1] note dans ses Propos sur les pouvoirs (1925), « Penser c’est dire non ». Il poursuit « Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort : au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. (…) Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c‘est que je consens, c’est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C’est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit. Qui croit, ne sait même plus ce qu’il croit. Qui se contente de sa pensée, ne pense plus rien. »

Une forme d’écho lointain au Discours sur la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie ?

Au fait, que penser signifie?

Rares sont les moments où nous pensons vraiment. Il est beaucoup plus fréquent que nous pensions à, ce qui n’est pas penser en fait. Il ne s’agit que d’un processus qui, par analogies successives, nous réfère à du déjà connu ; nous ne cherchons à ce moment qu’à reproduire ou à explorer du déjà envisagé. Il n’y aucun apport là-dedans, simplement une vérification de la validité de la mémoire. La pensée n’est alors qu’une illusion de pensée propre à nous abuser sur nous-mêmes. Comme nous le savons, cela marche très fort, au singulier comme au collectif, en tout temps.

Une autre forme d’erreur est de confondre croire et penser. Dire je crois équivaut à publier une minéralisation de l’esprit, qui s’en tient à des énoncés non vérifiés, voire invérifiables comme l’existence de Dieu, relevant du domaine des émotions et non de celui de la réflexion. Non, le cogito, ainsi que le bon sens, ne sont pas les choses du monde les mieux partagées, contrairement à ce qu’affirme Descartes.

Il n’y a pensée véritable que lorsqu’il y a remise en question et aperçu d’éléments inenvisagés ou inexplorés jusqu’à présent. La pensée est nécessairement iconoclaste et créatrice. Elle relève d’une sorte de révélation instantanée, comparable à celle de l’éclair qui révèle toutes choses avant que les ténèbres ne s’en saisissent aussitôt (les présocratiques).  Cela relève de l’exception.

Méfions-nous des penseurs et autres faux prophètes dont l’époque regorge.

PS :

Une remarque directement formulée par un lecteur assidu me pousse à nuancer un propos nécessairement abrupt étant donné le format choisi. Croyance et intuition ont une large place dans la recherche ; elles peuvent ouvrir des pistes auxquelles la pensée créatrice s'appliquera alors. A contrario, le rationalisme aveugle trop souvent.

 

[1] Alain (Emile Chartier – 1868-1951), philosophe, essayiste, journaliste, prestigieux professeur de khâgne au lycée Henri IV à Paris, pacifiste militant, il fut un personnage marquant de la IIIe République.
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