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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

resistance

Une lecture à partir de Pier Paolo Pasolini

25 Août 2013 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Politique, #Résistance, #Culture populaire

Georges Didi-Huberman – Survivance des lucioles (Editions de Minuit, 2009, 142 p., 13,20 €)

Dante, Walter Benjamin et Giorgio Agamben, notamment, sont sollicités pour articuler une réflexion de philosophie politique à partir de Pier Paolo Pasolini.

En 1941 le jeune Pasolini relit la Divine Comédie pour y retrouver non pas la grande luce céleste, mais les innombrables lucciole terrestres. En cette période de fascisme triomphant le regard sur les ombres et les lumières contemporaines importe au plus haut point. « L’univers dantesque est inversé : c’est l’enfer qui, désormais, est au grand jour avec ses politiciens véreux, surexposés, glorieux. Les lucciole, quant à elles, tentent d’échapper comme elles le peuvent à la menace, à la condamnation qui désormais frappe leur existence. » (Soixante-douze ans après, cette phrase n’a pas pris une ride.)

Le 1er février 1975, tout juste neuf mois avant son assassinat, Pasolini publie dans le Corriere della sera un article repris l’année suivante sous le titre « L’article des lucioles », sorte de lamentation funèbre sur la période où les signaux humains furent anéantis par la nuit du fascisme triomphant.

La thèse est que, contrairement à ce que l‘on croit, le fascisme n’a pas été vaincu avec la victoire des alliés. Au contraire, des ruines accumulées est issue une terreur aussi profonde et plus dévastatrice : « le régime démocrate-chrétien était encore la continuation pure et simple du régime fasciste (violence policière ; mépris pour la constitution). »

Dès 1974 Pasolini écrivait : « Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. » En véritable voyant, il redoutait une société fondée sur la disparition de l’humain favorisée par la dictature industrielle et consumériste. Pour lui, l’émancipation ne pouvait avoir pour seul modèle l’accession à la richesse et au pouvoir.

Comme le souligne l’un de ses commentateurs, Jean-Paul Curnier, « oui, ce monde est fasciste et il l’est plus que le précédent, parce qu’il est embrigadement total jusque dans la profondeur de l’âme… » Pour Pasolini, la disparition des lucioles, ces points de résistance de plus en plus traqués, se manifeste jusque dans la pratique de la culture populaire ou avant-gardiste. En effet, la culture est devenue un simple outil de la barbarie totalitaire inscrite dans le règne marchand et prostitutionnel de la tolérance généralisée.

(Il s’agit d’une véritable apocalypse, effarante prémonition hélas ô combien vérifiée.)

Georges Didi-Huberman poursuit la réflexion en se demandant si les lucioles ont effectivement toutes disparues, ou bien si quelques survivances sont identifiables malgré tout. Il cherche ce qui pourrait désormais nous pousser à refonder notre « principe espérance ».

C’est de notre façon d’imaginer et de faire de la politique que quelque chose pourrait surgir. Prendre la mesure de ce que l’imagination est politique, voilà l’enjeu. La moindre luciole est à saisir comme une lumière pour la pensée. Parvenir à échanger des expériences pour élaborer peu à peu une sorte de matrice philosophique propre à esquisser des voies nouvelles.

L’actuelle lumière aveuglante du pouvoir n’a de cesse de chasser les lueurs vacillantes des contre-pouvoirs. Comme le remarque G. Agamben, « la seule anarchie véritable est celle du pouvoir », celui-ci en effet a instauré comme règle un état d’exception permanent (ce qui est particulièrement vrai depuis les attentats du 11 septembre 2001 et la riposte étatsunienne du Patriot Act, qui voudrait fonder un nouvel ordre mondial sur le contrôle de la planète entière). La « puissance politique » du peuple est désormais réduite à l’acclamation totalitaire qualifiée d’opinion publique, la politique étant réduite à une simple mise en scène (l’analogie avec les manifestations monstres de Nuremberg au temps de la montée en force du nazisme vient à l’esprit. Le libéral nazisme n’est pas une simple vue de l’esprit).

L’auteur conclue sur la nécessité d’organiser le pessimisme en donnant à voir le plus possible d’images-lucioles témoignant de l’existence et de la force des « parcelles d’humanité » que nous cèlent les médias officiels. Il semble que l’on puisse considérer qu’il prononce un éloge des réseaux et des mouvements alternatifs constituant autant de ferments supports d’espoir, pour peu qu’on sache les repérer.

« Nous ne vivons pas dans un monde, mais entre deux mondes au moins. Le premier est inondé de lumière, le second traversé de lueurs. Au centre de la lumière, nous fait-on croire, s’agitent ceux que l’on appelle aujourd’hui … people … sur lesquels nous regorgeons d’informations le plus souvent inutiles. (…) aux marges, c’est-à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d’innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire… »

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