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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

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Le temps des ouvriers

17 Mai 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Stan Neumann, Révolution industrielle, Clearance Ecosse, Commune de Paris, Front populaire, Société de consommation

Stan Neumann, auteur réalisateur de nombreux films documentaires, vient de réaliser pour Arte une fresque magistrale relatant l’histoire du monde ouvrier européen du début du 18esiècle à nos jours. Il s’agit d’une véritable épopée. Un coffret de quatre DVD est disponible à la boutique Arte (25 € + expédition), soient quatre heures de visionnement. C’est éblouissant de clarté et de précision, une œuvre cinématographique de premier plan, un document essentiel.

Photos, dessins, extraits de films, chansons, interviews d’historiens, d’un enseignant de philosophie, appel à la mémoire d’anciens ouvriers, se succèdent selon un récit fragmenté, toujours saisissant. La juxtaposition des épisodes confère une force  particulière à l’ensemble.

La présence de témoins contemporains permet un constant parallèle entre les données historiques et leurs correspondances actuelles. C’est ainsi que la constance des mécanismes d’exploitation et d’oppression des ouvriers depuis trois siècles apparait en pleine lumière. Il en va de même pour ce qui concerne les revendications sociales, mais aussi, surtout, le désir de reconnaissance en tant que personne, et non pas simple numéro matricule interchangeable. Me revient à l’esprit combien m’avait frappé, lorsque je fis mes premiers pas en entreprise dans les années 50, la qualité de réflexion, la culture et la dignité d’une certaine aristocratie ouvrière peuplée d’impressionnants professionnels fiers de leur appartenance de classe.

L’œuvre de Stan Neumann nous rappelle en permanence ce que nos sociétés doivent à cette classe ouvrière, moteur de l’histoire industrielle et sociale, européenne notamment.

 

Les épisodes :

 

1 -  Le temps de l’usine (1700-1840)

L’accent est mis sur la Grande-Bretagne, où tout commença, puis la Belgique, pays pionniers de la révolution industrielle.

Une nouvelle conception du travail, de la recherche du profit, et du rapport au temps, apparaît. Terminés les ateliers à domicile, le travail artisanal, il convient de regrouper de la main-d’œuvre arrachée à sa terre (la clearance écossaise, terme fort évocateur), et de lui imposer un mode d’existence tout entier centré sur la Factory ou la Mine. Le temps est confisqué à l’individu que l’on soumet au bon vouloir du patronat, libre de ses exigences. Posséder une montre entraine un licenciement…

La violence des rapports est telle que l’évocation de l’esclavagisme étatsunien s’impose.

Les germes d’une conscience de classe apparaissent vers la fin de la période.

2 – Le temps des barricades (1840-1913)

La France devient l’épicentre de la révolte contre le machinisme dévastateur. Le bris des machines est une réponse courante. L’idée d’une révolution à nouveau inéluctable, peut-être décisive, fait rapidement son chemin face à la répression. Des doctrines émergent avec leurs figures de proue. Socialisme, marxisme, anarchisme, la lutte s’organise, ériger des barricades devient une arme, souvent improvisée. L’Europe entière est parcourue de mouvements insurrectionnels.

D’échec en échec, la classe ouvrière se constitue,. La Commune de Paris en 1871 est un exemple emblématique pour la période.

3 – Le temps à la chaine (1914-1939)

L’Europe est désormais industrialisée, la guerre de 1914 est en soi une activité industrielle où le « bon ouvrier » est un exécutant docile et discipliné comme le « bon soldat ». La rationalisation du travail à la mode américaine, le taylorisme qui émiette le travail en tâches élémentaires répétitives, brise les corps et les esprits. Soumission à la machine, aux cadences, à l’ « organisation scientifique du travail » dont le chronométrage est le plus beau fleuron.

De la Révolution russe à la guerre civile espagnole, revendications et méthodes de lutte se précisent. Des antagonismes idéologiques clivent durablement la classe ouvrière, qui une fois de plus sera mâtée par les leurres initiaux du fascisme mussolinien, du nazisme hitlérien, du communisme soviétique. A nouveau, le capitalisme occidental récupère la mise.

L’épisode du Front populaire, clos par la nouvelle marche à la guerre, rejoint les utopies. Parmi ses avancées figurent les « congés payés », marque indiscutable à mon avis d’un échec retentissant : comme il s’avère que l’on ne parvient pas à modifier profondément les dégradantes conditions du travail en usine, on se satisfait d’un gain à la marge tout juste bon à colmater une partie des dégâts physiques et mentaux d’une année d’exploitation acharnée.

4 – Le temps de la destruction (1939 à aujourd’hui)

Fortement impliqué dans la Résistance, la Libération et ses suites immédiates donneront un lustre particulier au monde du travail ouvrier, empreint d’un souci d’acquisitions culturelles  propres à asseoir ses stratégies.

Mais, peu à peu le virus de la « société de consommation » gagne du terrain. Une relative aisance matérielle s’instaure, l’acquisition d’objets superflus occulte la revendication de dignité. Les différenciations marquées entre classes s’estompent. La notion de classe sociale elle-même est mise en question. A partir des années 70 s’accélèrent perte d’identité, perte de la fierté d’appartenance, et dissémination urbaine. La classe ouvrière porteuse du mythe indestructible du changement est  fragmentée, jusqu’à se dissoudre dans l’ensemble confus de la société. L’appel « travailleurs, travailleuses » cher à l’extrême gauche fait désormais sourire. La longue série de défaites a brisé un ressort, l’extrême droite reprend les sortilèges récupérateurs de ses ainés du 20e siècle.

 

Le temps des ouvriers
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