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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

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Francis Bacon en majesté

17 Septembre 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Stedelijk Amsterdam, Télérama, Centre Pompidou, Francis Bacon, Marguerite Duras

En 1984, Edy de Wilde, directeur du Musée Stedelijk d’Amsterdam – musée d’art contemporain – présenta au moment de son départ en retraite l’exposition La Grande Parade, réunissant les peintres majeurs pour lui depuis 1940.  Le titre était emprunté non sans malice à la toile éponyme de Fernand Léger, hommage aux cirques ambulants.

De la mi-décembre 84 à la mi-avril 85, environ 400 000 personnes visitèrent l’exposition.  Nous y fûmes, pas question de rater cet événement exceptionnel. Exhumer le catalogue et le feuilleter aujourd’hui ravive le souvenir.

Il n’est pas courant de rencontrer ensemble une quarantaine d’artistes contemporains d’importance parmi lesquels Karel Appel, Bazaine, Bonnard, Braque, Dubuffet, Fautrier, Giacometti, Jasper Johns, Anselm Kiefer, Willem de Kooning, Léger, Matisse, Miró, Mondrian, Picasso, Rothko, Tapies, et quelques autres, dont Francis Bacon, que nous avions découvert avec grand intérêt à la Galerie Claude Bernard vers la fin des années 1970.

L’affluence était grande, dans certaines salles les visiteurs se prenaient en grumeaux. Celle dont Bacon occupait les cimaises n’était qu’un lieu de passage que la plupart empruntaient pressés, sans même jeter un vague coup d’œil.

 Trente-cinq ans après, le Pompidolium accueille en majesté Francis Bacon, à Paris.

Télérama consacre un hors-série de bonne facture à l’événement.

Une étude de Jonathan Littel, un entretien avec Marguerite Duras, un autoportrait issu de notes de Bacon lui-même, un sommaire dense et dépouillé des affèteries habituelles.  L’entretien avec Marguerite Duras date de 1971, son intérêt est toujours aussi vif. Il y est question de l’imprévu, de l’imagination, du bonheur de peindre ou d’écrire, de l’art abstrait, de Goya, de Van Gogh et de quelques autres frivolités de même farine.

D’emblée, Bacon met l’accent sur l’importance de l’accident, c‘est à dire de l’imprévu, de l’événement à saisir. Lorsque cela se produit, seule une conduite de détournement des réponses habituelles, du savoir-faire en quelque sorte, convient. Il nomme imagination technique ce type de réponse. Pour lui accident, chance ou hasard, s’équivalent. Je vois là un enseignement non seulement pour le domaine de l’art, mais aussi pour la manière de conduire sa vie. Le schéma stimulus-réponse est mortifère s’il demeure dans le convenu. A la surprise de l’inattendu ne peut correspondre, pour être constructive et novatrice, qu’une réponse insolite, inconnue. La situation alors évolue et le rapport de force se transforme. Le processus de création s’instaure à l’articulation de ce dialogue non logiquement programmé par une rationalité castratrice. Le cogito, si cher à ceux pour lesquels il est urgent de ne rien changer, est violemment bousculé.

L’imagination verbale repose sur ce détour de l’imagination technique. Poètes et écrivains connaissent bien cela. Ecouter les mots pour en pénétrer la structure et la bousculer, les faire pétiller en les dégoupillant.

Parvenu à ce point, on ne peut que suivre Bacon lorsqu’il déclare que l’imagination imaginaire ne mène nulle part et que rechercher l’extraordinaire est vain. Cette voie ne pouvant conduire qu’à l’anecdote du décoratif, ou de la reproduction du même à l’infini. D’où le danger de la systématisation. Travailler hors des lois ne vaut pas seulement en peinture. C’est en marchant sur les pelouses interdites que l’on découvre des perspectives nouvelles.

Lorsque Marguerite Duras l’interroge sur la notion de progrès de la peinture, il a une réponse fulgurante : c'est une fausse question. Le futurisme est présent dans la peinture des grottes d’Altamira avec la sténographie parfaite du mouvement.

Au détour d’un échange, Duras remarque de manière aussi savoureuse que pertinente que sans impulsion instinctive de départ il est inutile de travailler. Elle affirme que la lecture de certains livres montre que écrire d’une certaine façon, c’est encore moins écrire que de ne pas écrire du tout. Lisant cela aujourd’hui, je pense à ces écrivains sans imagination ni intuition qui vont sans cesse à la recherche d’un sujet nouveau à se mettre sous la plume pour parvenir à pisser de la copie. Cela ne donne en général rien de bon, au mieux une sorte de reportage pour littérature de gare. Dans ce cas, nous pouvons considérer avec Duras que lire d’une certaine façon, c’est encore moins lire que de ne pas lire du tout.

L’exigence se situe essentiellement au niveau d’un choc intérieur.

Après un point d’orgue sur le bonheur de peindre et le bonheur d’écrire, l’échange se poursuit avec une question sur la situation de la peinture dans le monde (nous sommes en 1971). Marguerite Duras : Où en est-elle ? Francis Bacon : A un très mauvais moment. Parce que le sujet était tellement difficile on est parti dans l’abstrait. Et logiquement, ça semblait être le moyen vers lequel la peinture devait aller. Mais comme dans l’art abstrait on peut faire n’importe quoi, on arrive simplement à la décoration…

On ne peut jamais parler qu’autour de la peinture, autour de l’écriture et de la lecture. C’est passionnant.

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