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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

trissotin, jp sartre, a korzybski, h laborit,, v klemperer,j prevertn tour de babel

Du langage

9 Septembre 2021 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Trissotin, JP Sartre, A Korzybski, H Laborit,, V Klemperer,J Prévertn Tour de Babel

 

Presse écrite, presse parlée, discours politique, langage courant, il faut choisir : des mots ou de la pensée. L’efficacité commande, l’urgence interdit le superflu de la réflexion. Le flot continu d’informations laxatives cérébrales, indifférenciées, récurrentes, uniformisées, auquel nous sommes exposés en permanence répond à l’entretien chronique de cette urgence castratrice et nécrosante, qui nous est imposée depuis trop longtemps.

La langue s’affadit, elle devient imprécise, le vocabulaire s’amenuise au rythme de la fonte de la banquise ou de la perte de la biodiversité. Le brouet insipide libère parfois un grumeau attirant pour les Trissotins en mal de représentation. Ils le saisissent, s’en emparent, et le lancent sur le marché de la mode langagière. C’est ainsi qu’empathie et résilience, entre autres, connaissent une vogue comparable à celle d’aromates passe-partout. Une pointe d’ésotérisme leur confère une irrésistible touche intellectuelle. La fortune de l’expression est alors immédiatement assurée, le plaisir d’en agrémenter toutes sauces est extrême pour mesdames les Précieuses ridicules et messieurs les Trissotins.

Les mots qui étonnent, qui surprennent, résonnent, demeurent en mémoire, jouissent d’une large faveur. Comme l’homme qui est très rarement ce qu’il prétend (J-P Sartre, existentialisme),  le mot n’est jamais la chose qu’il désigne (A. Korzybski, sémantique générale), sa faculté d’occultation l’emporte souvent. Nommer, classifier, aboutit parfois à réduire à néant. « Ah, j’ai compris, vous êtes un empiriocriticiste » dit un quidam à Henri Laborit, qui ajoute « dès lors il ne m’adressa plus la parole » (Biologie et structure, Gallimard, 1968).

Outre la verroterie destinée à séduire le vulgaire dans une démarche hautaine de colon, ainsi qu’évoqué ci-dessus, existe du lourd hautement connoté, polysémique, chargé d’un trop plein de sens, tellement galvaudé que les dérives permanentes vers le jargon demanderaient des précisions à chaque usage. Entrent notamment dans cette catégorie Démocratie, Liberté, Egalité, Droits, Elections, etc.

Cabossé, éventé, devenu difficilement identifiable, usé jusqu’à la corde, n’ayant peut-être d’avenir que sous forme hallucinatoire, Démocratie ne parvient à survivre que grâce à des prothèses adjectives, au prix de fâcheuses redondances exprimant l’impossible : démocratie participative, démocratie populaire, démocratie républicaine… Il en va de même pour des mots usuels du langage courant tels que le Temps ou la Pensée.

Dans le dos du Temps se profile une multitude de sens : époque, période, souvenir, nostalgie, ou bien disponibilité, histoire, échéance, durée, attente, ou encore climat, rythme, mesure, conjugaison, délais, etc. Le temps des physiciens n’est pas celui dos historiens, pas plus que celui des philosophes, encore moins des politiques.

Dans le dos de la Pensée se profile une autre multitude de sens : imaginer, concevoir, créer, se souvenir, chercher, réfléchir, ou encore reproduire, inventer, découvrir, explorer, rêver, prévoir, etc. La pensée du chercheur n’est pas celle du philosophe, pas plus que celle du vrai jardinier devant laquelle il se découvre, selon Jacques Prévert.

Nous ne vérifierons sans doute jamais assez ce que parler veut dire.

Le mythe de la Tour de Babel ne peut manquer d’être évoqué, avec l’ombre de la prise de pouvoir d’un jargon totalitaire, tel que l’a analysé Victor Klemperer pour la manipulation du langage par la propagande nazie, conservant vocabulaire, syntaxe, expressions et intentions de la langue allemande, modifiés peu à peu, détournés de leur sens comme de leur usage jusqu’à devenir un véritable langage totalitaire, outil d’une propagande globale qui s’impose sournoisement..

A quel point, à quelle distance, en sommes-nous ?

Si l’existence d’un doute peut contribuer à la crédibilité du propos, à son écoute, à son partage, l’affirmation répétée de certitudes insuffisamment étayées ouvre la porte à des méfiances durables, souvent irréductibles (vaccination/antivax..)

 

 

 

 

 

 

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