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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

vassili grossman

Vie et destin

14 Juillet 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Vassili Grossman

 

Vassili Grossman (1905-1964) fut un écrivain et un journaliste communiste orthodoxe, jusqu’à sa prise de conscience des similitudes entre hitlérisme et stalinisme, systèmes opposés, créateurs l’un et l’autre de camps de concentration destinés à éliminer les opposants. L’examen des procès et des purges staliniennes d’avant-guerre, puis l’antisémitisme soviétique de l’après-guerre, le conduisirent à repenser l’histoire de L’URSS et à reconsidérer la personne de Staline. Il entreprit alors la rédaction d’une fresque monumentale, « Vie et Destin », articulée sur l’enfer de la bataille de Stalingrad dont il fut témoin actif. Il travaillera à cette œuvre majeure de 1948 à 1962.

Croyant à une évolution sensible du régime à la mort de Staline, il souhaite faire publier son œuvre. Emoi à l’Union des écrivains, transmission immédiate au KGB, perquisition à son domicile, saisie des copies et des brouillons. L’ouvrage est un brulot pour le régime soviétique. L’écrivain n’est pas arrêté, protégé par sa  notoriété ; c’est son livre qui l’est, enfermé dans les sous-sols de la Loubianka, siège du KGB. Un appel adressé à Krouchtchev demeurera sans effet. «  Je vous prie de rendre la liberté à mon livre », avait-il écrit au maitre d’alors. L’œuvre semblait dès lors destinée à l’oubli éternel. Par bonheur Grossman avait placé deux copies de ses brouillons chez des amis. Ils sortiront d‘URSS dans les années 70, et donneront lieu à une première publication en Europe occidentale en 1980. Un documentaire de Priscilla Pizzato récemment diffusé sur ARTE, relate les faits (« Le manuscrit sauvé du KGB », diffusé en mai 2020).

Epopée fantastique, ode à l’humanité, cri déchirant des opprimés, témoignage inouï, ce livre est tout à fait bouleversant. Il y a bien longtemps qu’une lecture aussi perturbante, aussi envahissante, poignante, ne m’était advenue. Il s’agit d’une œuvre majeure, de celles qui marquent l’esprit de leur empreinte. Des scènes réalistes, véristes, à portée universelle s’enchaînent, ponctuées de réflexions ou de dialogues critiques d’une clarté impitoyable, à la mesure d’une prise de conscience fulgurante sur l’antisémitisme d’Etat, la pratique de l’autocritique préalable à la condamnation, les procès de Moscou, le dogmatisme scientifique bien proche de celui de la Très Sainte Inquisition, le culte de la personnalité du génial leader. On n’entre pas impunément dans cet univers apocalyptique broyant l’individu au nom de concepts théoriques délirants, conduisant au meurtre de masse et à la barbarie sans jamais parvenir à éradiquer l’humain.

Il pourrait s’agir d’un des plus grands livres du XXe siècle.

 

Ci-après, quelques citations repères pour les temps actuels, qui avec des moyens différents, plus subtils mais tout aussi pervers et redoutables, ne sont pas loin de poursuivre les mêmes buts d’asservissement au prétexte d’une autonomie libératrice à consolider. (Les références correspondent à l’édition du Livre de Poche de mai 2019, 1179 p., 12,70 €.)

 

Vassili Grossman se déclare très proche de l’humanisme de Tchekhov, auquel il se réfère à diverses reprises. Cette prise de position est aussi capitale que les résonances qu’elle entraine aujourd’hui.

« Entre lui et l’Etat, il y a un gouffre infranchissable. Il a pris sur ses épaules cette démocratie russe qui n’a pu se réaliser. La voie de Tchekhov c’était la voie de la liberté. Nous avons emprunté une autre voie… Tchekhov a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité ; des hommes de toutes les classes, de toutes les couches sociales, de tous les âges… Il a dit, comme personne ne l’a fait avant lui, pas même Tolstoï, il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains, comprenez-vous : des êtres humains ! Il a dit que l’essentiel, c’était que les hommes sont des hommes, et qu’ensuite seulement ils sont évêques, russes, boutiquiers, tatares, ouvriers. Vous comprenez ? Les hommes sont bons ou mauvais non en tant que Tatares ou Ukrainiens, ouvriers ou évêques ; les hommes sont égaux parce qu’ils sont des hommes. …  D'Avvakoum à Lénine, notre conception de la liberté et de l’homme a toujours été partisane, fanatique : elle a toujours sacrifié l’homme concret à une conception abstraite de l’homme »(pp. 373 et suiv.)

Sur le totalitarisme et la soumission, toujours aussi extravagante aujourd’hui qu’il y a plusieurs siècles :

«… la première moitié du XXe siècle entrera dans l’histoire de l’humanité comme la période de l’extermination totale d’énormes masses de la population juive … Une des propriétés les plus extraordinaires qu’ait révélée cette période est la soumission … Des millions d’êtres humains ont vécu dans des camps qu’ils avaient construits et qu’ils surveillaient eux-mêmes … malgré (la résistance) la soumission massive reste un fait incontestable.

… puissance hypnotique qu’exercent des systèmes idéologiques globaux. Ils appellent à tous les sacrifices, ils invitent à utiliser tous les moyens au nom du but suprême : la grandeur future de la patrie, le progrès mondial, le bonheur de l’humanité, de la nation, d’une classe.

L’aspiration de la nature humaine vers la liberté est invincible, elle peut être écrasée mais elle ne peut être anéantie. Le totalitarisme ne peut pas renoncer à la violence. S’il y renonce, il périt. (pp. 280 et suiv.)

 

Un pseudo dialogue entre un prisonnier et un officier SS offre l’occasion d’un effroyable parallèle Hitler Staline :

« Notre guide, notre parti nous donnent un travail et nous y allons, nous, les soldats du parti. J’ai toujours été un théoricien dans le parti … mais je suis membre du parti. Et chez vous, pensez-vous que tous les agents du NKVD aiment ce qu’ils font ? Si le Comité central vous avait chargé de renforcer le travail de la Tcheka auriez-vous pu refuser ?

… Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir… Le monde n’est-il pas pour vous, comme pour nous, volonté : y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire hésiter ou vous arrêter ?

… Réfléchissez : qui se trouve dans nos camps en temps de paix, quand il n’y a pas de prisonniers de guerre ? On y trouve les ennemis du parti, les ennemis du peuple. C’est une espèce que vous connaissez, ce sont ceux qu’on trouve également dans vos camps. … Les communistes allemands que nous avons incarcérés dans les camps l’ont été par vous aussi en 1937. …

C’est alors qu’une nouvelle pensée frappa Mostovskoï (il fallait) haïr de toute son âme, de toute sa foi de révolutionnaire, les camps, la Loubianka, le sanglant  Ejov, Iogoda, Beria ! Ce n’est pas assez, il faut haïr Staline et sa dictature ! Mais non, bien plus ! Il faut condamner Lénine ! …

Staline nous apprit énormément de choses. Pour qu’existe le socialisme dans un seul pays il fallait priver les paysans du droit de semer et de vendre librement, et Staline n’hésita pas : il liquida des millions de paysans. Note Hitler s’aperçut que des ennemis entravaient la marche de notre mouvement national et socialiste, et il décida de liquider des millions de Juifs. … C’est dans notre « Nuit des longs couteaux » que Staline a trouvé l’idée des grandes purges de 37. »

(pp. 527 et suiv.)

 

Pour sûr, les temps ne sont pas les mêmes. Les apparences et les échelles ont changé. Pouvons-nous être certains cependant que les buts ultimes de la mise au pas capitaliste mondialisée, que les moyens de pression et de répression employés, que la soumission généralisée, soient si différents dans leurs principes fondamentaux de ceux dont Vassili Grossman a pris une si vive conscience en son temps ?

Le XXe siècle serait-il un brouillon maladroit du XXI? De la tentative de destruction de l’humain, à celle de la destruction de la vie…

Vie et destin
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