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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

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Le ciel est, par dessus le toit...

6 Septembre 2019 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Verlaine, J. Callot, Goya, Picasso, P. Eluard, J. Semprun, J. Genêt, Villon, Ch. d'Orléans, Parménide, S. Plagnol, Ganesh, J. Préert, #J. Prévert

Les exemples d‘insoumissions et d’évasions artistiques opposées à la violence de la réalité abondent.

Dans sa prison, Paul Verlaine médite sur sa vie, complaisance lucide à l’égard de lui-même. Il s’évade en se confiant à la poésie.

Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme…

Jacques Callot, Goya, Picasso, révèlent puis dénoncent les brutes meurtrières et leurs mandants.

Durant l’Occupation, la production poétique fut considérable. Paul Eluard écrit son poème Liberté aux heures les plus sombres, en 1942.

Face à l’horreur absolue de la déportation, quelques-uns ont pris appui sur leurs connaissances littéraires et leurs savoirs poétiques. Jorge Semprun, parmi d’autres, en a témoigné.

Plus tard, Jean Genêt célèbre déviance et marginalité des bannis ; il nous convie en parallèle à la rencontre de Giacometti et de Rembrandt, artistes hors normes.

Loin en amont, François Villon et Charles d’Orléans ont sublimé par l’écriture poétique, l’un ses brigandages, l’autre sa très longue détention en Angleterre, après Azincourt.

L’Art aide à transcender les situations les plus dramatiques. Il aide à créer du différé.

Sans art vivant en état d’insurrection la barbarie triomphe.

 

Profondément dérangeant, l’Art est souvent malmené par le Pouvoir, quelle qu’en soit l’incarnation. Ou bien il est muselé par une officialité banalisante et uniformisante, dont le Ministère de la Police Culturelle est chez nous le garant, ou bien il est marginalisé par l’ignorance volontaire et le déni, voire l’interdit de la censure.

A quoi doit-il cette surprenante puissance ? Sans doute à la manière dont il s’empare de ceux qu’il rencontre et dont il prend possession de manière fulgurante. Il donne à ses adeptes la force de se battre, de résister.

Dès lors que l’on veut la faire marcher au pas, la musique tourne au ridicule, elle perd tout attrait.

Par nature, l’Art est rebelle, son histoire est tissée de ruptures, de remises en question, d’hétérodoxie. Il ignore la notion de progrès, il questionne sans cesse. L’idée même d’accomplissement entraîne sa disparition. La question permanente lui importe bien plus qu’obtenir des réponses.

C’est semble-t-il dans les temps les plus troublés, ou dans la déconstruction du faux-semblant d’une assurance tranquille, qu’il s’accomplit au mieux. Purification cathartique due à l’Art ?

 

Quels effets sur la personne ?

Contrairement à ce que voudraient faire croire quelques gardiens du temple, l’Art est accessible au plus grand nombre. Il suffit que l’on ignore les scories du langage prétentieux des « sachants », soucieux de contrôler l’abord de leur pré carré, gage de la permanence de leur influence.

Par bonheur, des commissaires d’exposition s’emploient de temps à autre à quelque clarification. Visites scolaires et ateliers pour enfants, même s’il y a toujours beaucoup à faire, vont souvent dans le bon sens. Pas de prérequis pour entamer et entretenir une relation avec l’Art, le plus tôt étant le plus souhaitable.

Une image, des sonorités musicales, une lecture, voire une situation particulière, peuvent engendrer un choc immense, bouleversant, un état de sidération, de stupeur, issu d’une sensation d’évidence d’abord incompréhensible. Nous ressentons alors la certitude que C’est Ça et C’est Là, sans pour autant saisir de quoi il s’agit.

C’est la certitude du mystère qui importe, elle est motrice car irréfutable.

« L’éclair illumine toutes choses » (Parménide), tout à coup l’éclair dissipe les ténèbres et nous voyons ce qui demeurait insoupçonné. Révélation fulgurante, éminemment fugace, que rien ne peut faire oublier. Une épiphanie. L’individu sait désormais qu’il a vu, perçu, ressenti ; il peut s’ajouter tout cela. A chacun d’en faire son miel.

L’Art taraude au plus profond.

De telles expériences, de telles fréquentations, ne peuvent que développer le regard et affuter l’attention. Elles rendent exigeant, voire intransigeant, ce qui conduit au développement de la curiosité, de la soif de comprendre, donc à l’indocilité. De cela, le Pouvoir se méfie, à juste titre

Une œuvre s’invite et prend possession de l’être. Moments de jouissance charnelle. Moments d’exception. « Mes tableaux sont mes maîtresses » ai-je écrit un jour dans un ouvrage principalement consacré à la peinture de Serge Plagnol[1].

Refuser ces émotions peut se trouver lourd de conséquences, remord et frustration à la clé. L’Art ne pardonne pas son mésusage, il a toujours le dernier mot.

C’était en Inde du Sud, à Maduraï, il y a plus de quarante ans. Déniché dans un capharnaüm, un bronze de Ganesh, le dieu à tête d’éléphant, m’avait immédiatement séduit. Harmonie des proportions, soin du travail, éclatante beauté dénuée de prétention, nous étions devenus amis sur le champ, nous nous comprenions. Nous étions destinés l’un à l’autre. Il a fallu que le temps du commerce s’interpose. Le marchandage n’était qu’une des règles du jeu. Il l’a vilainement emporté, j’ai cédé bêtement à la rationalité. Presqu’aussitôt une amertume m’a envahi, elle n’a pas cessé depuis. Le Ganesh de Maduraï est sans doute le seul dépit amoureux dont je sois l’unique responsable.

 

Spirituel ou temporel, le Pouvoir connaît bien la puissance des émotions véhiculées par les images, et leur primat sur la froide raison.

L’Art médiéval comprend une masse énorme d’images de propagande, représentations du Paradis et de l’Enfer, distinction entre gentils et méchants, monstres terrifiants, châtiments exemplaires, illustrations du bien penser et du bien agir. A l’époque il n’était pas encore question d’art, le maitre artisan exécutait sa tâche, il répondait au mieux à une commande selon des canons établis. Nous considérons aujourd’hui ces travaux comme œuvres d’art, car ils n’offrent plus que leur évidente valeur esthétique. La valeur symbolique s’est dissoute avec le temps. Il en va de même avec ce qu’il est convenu d’appeler bien maladroitement « Arts Premiers ».

Il est probable que les images publicitaires et les emblèmes d’aujourd’hui ne connaîtront pas la même fortune.

Cette valeur symbolique perdue tient toujours cependant en matière d’architecture. Les styles et les matériaux évoluent, l’architecture autoritaire des bâtiments officiels demeure. Peut-être va-t-elle même en s’accentuant avec la prétention délirante de certains architectes vedettes.

 

Peinant à contraindre l’expression de l’Art, le Pouvoir s’est peu à peu organisé pour le museler en lui opposant une concurrence factice présentée comme Art contemporain, et en procréant des générations d’artistes d’élevage, maintenus en haleine à coups de subventions aléatoires et de résidences chichement rémunérées. La seule et unique mission de cette basse-cour consiste à réinventer en permanence l’eau tiède du conformisme. La confusion ainsi entretenue est très favorable à l’entretien d’une soumission mentale et comportementale du plus grand nombre. Tout cela est très hygiénique.

 

Décloisonner, démystifier, rendre accessible, souffler sur les braises, se garder des jargonautes, insuffler une confiance en soi, susciter et accompagner le questionnement sur l’ensemble des choses de la vie, autant de pistes à entretenir et à développer.

Alors pourrons-nous, espérons-le, découvrir en permanence que le ciel de l’Art est par-dessus le toit des mesquineries mensongères des pétitions de principe des petites gens qui vaquent aux affaires.

Alors, avec Jacques Prévert, pourrons-nous revenir tranquillement à pied d’œuvre,

à pied tout autour de la terre
à pied tout autour de la mer
tout autour du soleil
de la lune et des étoiles
A pied à cheval en voiture et en bateau à voiles.

(En sortant de l’école)

 

[1]  J.K., Secrets d‘alcôve, Area-Descartes et Cie, 2013

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