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Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

voltaire

A propos de la liberté d'expression

21 Octobre 2020 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Conflans-Ste-Honorine, liberté d’expression, J-P Sartre question juive, Cathares, La Fontaine loup et agneau, Molière Tartuffe, Charlie Hebdo, V. Hugo Châtiments, Boris Vian, Zola J'accuse, #Voltaire

 

L’horreur effroyable du drame sauvage de Conflans-Sainte-Honorine se situe au-delà de toute considération. La barbarie ne souffre aucune discussion, aucune nuance. Nous sommes hors de toute limite, hors du domaine de l’humain, en pleine monstruosité. Impensable, impossible de tenter de justifier. Chercher à comprendre la construction d’un enchaînement fatal seul peut convenir.

Il se pourrait qu’une des origines possibles se manifeste au niveau d’un contre-sens fondamental sur la notion de liberté d’expression.

Cette liberté, comme toute autre, connait nécessairement des règles en précisant l’usage. Pour s’exercer convenablement cette liberté ne saurait s’affranchir de garanties. Aucune liberté ne peut correspondre à la reconnaissance d’un tout et n’importe quoi érigé en principe souverain. Chacune se trouve nécessairement bornée par le champ de telle ou telle autre. Aucune liberté ne peut empiéter sur quelque autre, fondamentale. Les règles d’un vivre harmonieusement en société se situent dans ces parages.

L’exercice de la liberté implique à l’évidence le respect absolu de la différence. Je ne suis pas l’autre, qui n’est pas moi, nos traits communs prévalent sur ce qui nous rend dissemblables.

Lorsque ces considérations perdent force et intensité, la voie est ouverte au totalitarisme, au mépris, au racisme, à l’exclusion, à la haine de l’autre. Nous rencontrons alors des compagnons de funeste mémoire : esclavagisme, ostracisme, colonialisme, fascisme, barbarie nazie, stalinisme. L’autre est exploitable, haïssable, à chasser, voire à détruire, car coupable de n’être pas moi, me mettant en péril du fait même de son existence.

Dans ses Réflexions sur la question juive Jean-Paul Sartre a écrit des pages mémorables là-dessus.

S’insurger contre une religion quelle qu’elle soit n’est en rien blâmable. Rien ne doit protéger dogmes ou croyances souvent porteurs de fanatisme (par exempleArnaud  Amaury, abbé de Cîteaux et légat du pape, chargé de ramener les cathares à la vraie foi avant le sac de Béziers, 22 juillet 1209 : « Tuez-les tous, catholiques et cathares, Dieu reconnaîtra les siens » ; les mouvements catholiques intégristes actuels).  " Écrasons l’infâme », c‘est à dire la superstition et le fanatisme, s’exclamait Voltaire. Oui, sans nul doute, mais par une réflexion solidement étayée et un comportement congruent, surtout pas par l'immolation ou le massacre. Toute opinion doit pouvoir s’exprimer, le droit au refus, à la critique, ne saurait se ménager. Cependant dénigrer, injurier, outrepassent critiquer comme contester. Critiquer ou contester impliquent réflexion et argumentation, ce qui n’a rien à voir avec des pétitions de principes, des mensonges, des contre-vérités ou des affabulations. La Fontaine a clairement montré dans Le loup et l’agneau l’inanité du « si ce n’est toi, c‘est donc ton frère… ou l’un des tiens ». Cette fable n’est pas seulement un classique de la littérature, c’est aussi une leçon de morale loin de se trouver éculée. La littérature peut parfois posséder quelque utilité pour nous parler de l’ordre du monde, surtout lorsque l’inculture s’érige en valeur prônée par le Prince du moment (cf. le dédain officiel de N.S. à l’égard de La Princesse de Clèves).

Dénigrer suppose mépris, évidemment insultant. Dénigrer ne ménage aucune place à la confrontation des idées. Des a priori indiscutables font obstacle à toute possibilité d’entente éventuelle.

Or, tout n’est pas indolore. Par conséquent, tout n’est pas admissible, donc tout n’est pas impunément possible.

Les dessins initialement publiés par Charlie hebdo sont à la fois d‘une laideur et d‘une vulgarité insignes. Ils sont moches et grossiers, cela devrait suffire à en limiter la portée. De surcroît, ils évoquent la période nauséabonde de l’occupation où les répugnantes caricatures du Juif typique disaient combien son apparence physique l’assimilait à un parasite à éradiquer par tous les moyens. Redoutable patronage.

Rien ne peut, ni ne doit empêcher leurs auteurs de les réaliser. Rien ne peut, ni ne doit empêcher de les publier. Rien n’oblige néanmoins à les relayer, à les diffuser, à en faire des outils pédagogiques, pas plus qu’à les contempler. Tout ce qui est excessif est insignifiant, remarquait Talleyrand.

Il faut sans doute être passablement idiot, ou rongé par le fanatisme, pour s‘en offusquer et en faire un prétexte homicide. De même qu’il faut être passablement abruti pour en faire un emblème du combat républicain démocratique.

Par leur caractère provocateur, ces dessins franchissent les bornes du recevable acceptable. Ils ne méritent que silence. Les utiliser pour illustrer et accompagner une intervention sur la liberté d’expression, ne peut au mieux qu’être contre-productif.

La pertinence du choix s’impose d’autant plus que d’autres supports ne manquent pas, du Tartuffe de Molière, des Fables de La Fontaine, formidables mises en question de l'hypocrisie  religieuse et du régime desporique de Louis XIV, au J’accuse de Zola, puissante contestation d’une justice partiale, ou bien en puisant dans l’œuvre gravé de Goya, dans la charge satirique de Victor Hugo contre Napoléon III, la peinture de Basquiat, les chansons de Boris Vian, Léo Ferré, Brel ou Brassens, des photos de manifestations populaires, etc.

Tout provocateur nourrit un contre-provocateur. Agression contre-agression, la violence ne requiert qu’une étincelle pour tout dévaster. Que cette violence puisse aller jusqu’au meurtre montre à quel point d’exaspération irréconciliable sont rendues les relations entre les extrêmes. Des mesures d’autorité ne suffiront pas à contenir les effets de décennies d’humiliation. Elles ne pourront que les entretenir, à moins d’un complet changement de point de vue de la part de l'Etat et de son Administration, si encline au mépris vexatoire. Nous sommes tous concernés. C’est l’affaire de chacun, au quotidien, dans son entourage immédait. C'est une affaire de très longue haleine, sans doute deux ou trois génértions.  

La défense indispensable de la liberté d’expression mérite et nécessite des armes de meilleur aloi que les appels à la haine d’un bord contre l’autre.

Nous sommes de plus en plus contraints de vivre ensemble, essayons d’inventer les modalités de cet impératif. Nous nous maltraitons comme nous maltraitons la planète. Le respect ne se mesure pas plus qu’il n’est sélectif.

A propos de la liberté d'expression
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