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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 18:17

Cette ville n’est que villages, à visiter patiemment, à deviner, à déguster. Ses enclaves de silence s'additionnent et se savourent, qu’elles soient calanque, jardin ou parc.

La nature est présente : collines et rochers, mer, plages discrètes, vent du large, oiseaux de mer. Contrainte par la montagne, la cité affronte la mer. Des goélands moqueurs, gabians cousins du mythique Jonathan, survolent les parages. D'un point haut, posés l'instant d'un regard souverain, on entend leurs rires, qui se mêlent à ceux des enfants.

Cette ville si pauvre procède d'un lointain passé dont elle a toujours englouti les traces, elle n'offre que très peu de vestiges. Le souvenir n’est pas son fort. De longue date elle a digéré et réemployé son patrimoine, les monuments ne comptent pas ici. Point de passages, séjour de marchands, lieu d’échanges et de mixité, elle n'a jamais cessé de s'édifier.

Aux encoignures croissent les petites vivaces, à l'abri du regard. Humbles, elles fleurissent le bitume. Laiteron, pariétaire, fausse camomille, pied de pigeon, figuier, misère, lierre, chrysanthème inodore sont quelques-uns de leurs noms.

Comme les dents d'un peigne fin ordonnant les allées et venues, les ruelles voisines, sources jamais taries, drainent le quartier Plaine-Cours Julien et abreuvent l'espace d'une faune colorée, cosmopolite. On se côtoie, on se mêle. Cabotage urbain, chaque terrasse est un ponton. On y accoste un moment, pour se détendre, pour regarder, pour rien, pour être simplement bien, pour repartir bientôt, stimulé.

Passé le surprenant Vallon des Auffes, l’anse de la Pointe rouge abrite une plage très populaire. Il fait bon s’y rendre en fin de journée pour contempler le coucher du soleil bien loin au large. Des couples et des familles sont là. Les enfants s’ébattent, courent, sautent, rient, remuent sable et eau. Parfois un ballon s’égare, on sourit. Le jour décline, des nageurs profitent des derniers moments, des embarcations légères glissent tranquilles. Au loin des navires, deux ou trois, s’acheminent vers le port ou en sortent. D’où viennent-ils, où vont-ils, Maghreb, Corse, ailleurs ?

Le château d’If et les îles du Frioul poussent délicatement leurs premiers feux tandis que l’Estaque enfile son collier de lumières orangées. Notre Dame de la Garde luit, indifférente et lointaine au faîte de son rocher.

Existe-t-il quelque autre endroit en France où l’on puisse dîner en famille à deux pas des premières vagues ?

Nous sommes à Marseille dans le huitième arrondissement. Nous sommes aussi bien en Inde du Sud quelque part vers Trivandrum, là où les gens se rendent pour célébrer le cosmos, pour goûter l’instant, et ressentir un bien-être collectif léger et rassurant.

L’agitation du monde est marginale, presque oubliée. Ici se trouve un territoire humain hors du temps et de l’espace. Nous touchons à la simplicité de l’évidence. Rentrer chez soi en longeant la corniche, goûter la fraîche tiédeur de la brise nocturne, instants réparateurs. Marseille n’est décidément pas une ville.

La mémoire lui importe-t-elle ? Elle se délecte d’un style de vie qui la fait unique depuis les origines.

On devient marseillais sitôt qu’on y arrive ou bien on décampe sans demander son reste.

Partout des tentatives, des espoirs, des projets, des énergies et des frustrations, jamais rien d’abouti. Ainsi va la ville sans souvenir, qui fut un temps « Ville sans nom », digérant sans retenue les traces d’un amont dont elle se repaît, riche d’ambiances colorées, toujours prête à s’inventer, immuable, grouillante d’une incroyable diversité. Ville de coexistences, de rencontres, ville de proximité, ville d’étrangeté totale. Ville de contrastes et d’excès où le tohu-bohu et l’incivilité côtoient sans cesse silence et délicatesse inattendus.

En d’autres lieux on contemple le paysage, ici c’est lui qui nous irrigue, qui nous emplit comme le fait une peinture.

Le bleu du ciel est par-dessus les toits, avec le regard, avec les sourires.

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Published by Blogue-note de Jean Klépal - dans Marseille
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commentaires

Martine LAFON 13/12/2014 23:14

Jean,
J’enregistre ce texte magnifique. Il va rejoindre dans sa version papier la boîte à archives étiquetée Jean KLÉPAL.
Un voyage à Marseille sous cette forme est la meilleure des histoires avant d’aller dormir et promet des images pour des rêves dont on ne se souvient pas toujours. Qu’importe ! On peut rêver tout haut et en plein jour à une ville presqu’imaginaire, proche et exotique. Un très bel hommage à la cité phocéenne. Merci.

Lolo 10/12/2014 12:03

Ton regard sur Marseille est absolument magnifique ! On a envie d'y courir et de s'envelopper d'un grand manteau de bonheur

Fouchard 09/12/2014 18:26

J'admire ce texte...il fait du bien...et je l’admire d'autant que je sais que Marseille a souvent été l'occasion de "jets de vapeur" chez Jean...C'est peut-être le plus dur à réussir en parlant de Marseille : ville à connaître, ville sensuelle, mais qui ne mérite pas les édiles qui la dirigent...et qu'elle a pourtant choisis! C'est bien que Jean fasse ainsi la part des choses et mette en avant l'essentiel de cette ville, ce qui fait qu'on l'aime! En fait, Marseille, ça se mérite!

LE PICARD FRANCOIS 09/12/2014 14:48

Mais Jean tu viens de nous écrire une poésie de haute qualité, je l'ai lue et relue avec délectation. Marseille ville où je n'ai jamais habité mais où à chaque passage ou séjour j'ai tout simplement aimé être. Les quartiers, les vallons en effet, les resto sympa nichés ou exhibés m'ont laissé plein de bons souvenirs.Du temps où nous habitions Aix nous mettions à l'eau avec des amis notre semi-rigide à cet emplacement incroyable du vieux port et en dix minutes nous étions sur le Frioul, arrondissement insulaire! pour plonger, se baigner, pêcher.
cet épistole mérite publication...merci pour ce morceau choisi. François

Claude 08/12/2014 18:36

Très belle évocation de Marseille assez juste Claude

serge plagnol 08/12/2014 11:59

VOilà une belle célébration de Marseille par un texte vivant , poétique et romanesque

Micheline Dionne 08/12/2014 15:30

J'ai un point de vue de ''comparatista.'' Mais oui, on s'énerve en entendant que tout
''impacte'', ''impactera'' et ''a impacté''. Ceci vient d'être rejeté du revers de la main par l'autorité suprême, l'Académie française. Je ne connais pas la position officielle de l'office québécois de la langue française... Mais un linguiste nous dirait d'observer dans la sérénité et la tolérance. Elles évoluent les langues; ici c'est l'anglais, l'influence dominante. Je me suis donné la peine de maitriser cette langue et ma Maîtrise d'une université anglophone me confirme dans mon statut de bilingue. Mais les langues me fascinent. Et je converse avec bonheur en italien et titube en espagnol ou en allemand. Pour l'arabe, je salue très poliment. Matin de bonté. Matin de lumière. Au lieu de tout mélanger, ce serait bien de se dire que l'être humain peut et devrait peut-être essayer de maîtriser et d'aimer deux, trois, voire quatre langues.... THE SKY IS THE LIMIT.

Blogue-note de Jean Klépal 08/12/2014 11:14

"C'est trop beau ... comme on dit en France. Ici au Québec on continue de dire: C'est très beau.
Mais les idiomes, les dialectes et les langues se marient comme les humains. Et la langue arabe préfère le trop au très ; je sais pourquoi tout est désormais trop beau, trop bon etc." Ainsi donc, si je comprends bien, le français serait déjà profondément pollué par la langue arabe ? N'y aurait-il pas là-dedans quelques traces de fixation obsessionnelle ? La maltraitance de la langue ne commence-t-elle pas plutôt avec le jargon pratiqué en permanence à la radio comme à la télé par les pseudo-journalistes qui y sévissent, aussi bien qu'avec la langue de bois, dialecte infâme pratiqué par la majorité de la classe politique ?

Micheline Dionne 07/12/2014 23:49

C'est trop beau ... comme on dit en France. Ici au Québec on continue de dire: C'est très beau.
Mais les idiomes, les dialectes et les langues se marient comme les humains. Et la langue arabe prèfére le trop au très ; je sais pourquoi tout est désormais trop beau, trop bon etc. Et j'en redemande. Marseille la déstabilisante, la grouillante, la dangereuse: traverser une rue à Marseille quand on a été élevée à l'anglaise, est comment dire, plus qu'un défi, une preuve de très grande témérité. Faute de ciel bleu, ici à Montréal, on trouve partout absolument partout, les savons de Marseille mais ça ne suffit pas. C'est décidé: encore une menace à mettre à exécution: Je viens à Marseille en juin. Qu'on se le tienne pour dit.