Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Epistoles-improbables - Blogue-notes de Jean Klépal

sebastian haffner, nazisme

Banalité, quotidien, médiocrité

14 Mars 2022 , Rédigé par Blogue-note de Jean Klépal Publié dans #Sebastian Haffner, Nazisme

 

La lecture d’un livre s’apparente parfois à la gastronomie. Plaisir des sens, plaisir des acquisitions, puissance des évocations, qualité du moment, enrichissement du patrimoine personnel. Histoire d’un Allemand, (souvenirs 1914-1933), de Sebastian Haffner,[1] répond à chacun de ces critères. Témoignage précis, clair, lucide, perspicace de la montée du nazisme. Les circonstances de la prise d’un pouvoir absolu par les hitlériens sont rendues palpables et compréhensibles par un remarquable récit individuel voisin de l’universel. Qualités littéraires plus intérêt historique, clarté du style, précision et interprétation des faits rapportés, narration talentueuse, rendent ce livre indispensable à qui veut tenter de comprendre comment une lente et perfide évolution de la pensée totalitaire peut s’emparer d’un peuple désorienté, en perte de repères. Une lecture pour notre bel aujourd’hui.

 

L’arrivée au pouvoir des nazis procéda des années incertaines de l’immédiate après première guerre mondiale où le désarroi permanent permit la succession de gouvernements démocratiques semi-dictatoriaux, supposés empêcher l’instauration d‘une dictature véritable. Fruit d’un aveuglement collectif sur la personne d’Hitler, la formation d’un gouvernement d’union nationale, et l’accession de celui-là au titre de Chancelier se firent en toute légalité. La perte du sens des réalités par le plus grand nombre précipita l’édification aussi rapide que violente du régime que l’on sait.

De restriction des libertés, en restriction des libertés, sous prétexte d’urgence, de Covid, de maintien de l’ordre, de lutte contre le terrorisme, etc, on peut se demander à quel stade de nécrose de la démocratie nous en sommes.      

Au fil de son récit, Haffner en vient (p. 277) à une question essentielle : où sont donc passés les Allemands, qui le 5 mars 1933[2] se prononçaient en majorité contre Hitler ? 

Bien que les circonstances soient loin d’être identiques, une question de même nature se pose à nous à la veille des élections présidentielles, après cinq ans de pouvoir solitaire, autoritaire, secret, inégalitaire, contradictoire. Après cinq années d’un travail insidieux d’asservissement où le récalcitrant est un adversaire à combattre et non un citoyen à convaincre par le débat contradictoire.  

Enfin, sans bien sûr être exhaustif, une réflexion sur la niaiserie des publications réalisées de 1934 à 1938, propres à endormir les esprits, à ramollir les capacités cérébrales du grand public,

alors que les camps de concentration existent déjà (pp.308, 309).

Comment ne pas assimiler Manche et Méditerranée à d’immenses chambres d’élimination d’indésirables ? Que dire aujourd’hui de médias serviles désormais détenus par quelques grosses fortunes dictant à jet continu leur grille de lecture du monde ?

Sebastian Haffner comprit rapidement que tout aménagement de la relation individu-état relevait de l’impossible, que le refus actif, donc l’exil, s’imposait à lui. Il quitta l’Allemagne en 1938, pour n’y reparaître qu’en 1954 et y voir reconnues ses qualités de journaliste et d’historien.

De nos jours la mondialisation a considérablement rétréci une planète où tout se tient, où chaque Etat dépend de liaisons systémiques avec tous les autres.

 L‘exil lié à des considérations philosophiques et morales est-il encore possible bien qu’il ait un sens fort, exemplaire, porteur d’espoir ? Où sont désormais les lieux de résistance, quelles en sont les modalités envisageables, que faire de l’idée de soulèvement ?

Ne pas confondre exil et migrations engendrées par les guerres, le terrorisme ou les famines.

Banalité, médiocrité, terreur, angoisse, sont de l’ordre d‘un effrayant quotidien mondial.

 

 

[1] Actes Sud, col. Babel, 435 p.., 9,70 €.

Sebastian Haffner (1907-1999) était jeune magistrat stagiaire à Berlin quand il décida de s’exiler en 1938. Il devint                       journaliste écrivain par la suite. Histoire d’un Allemand ne fut publié pour la première fois qu’en 2000.

[2] Elections législatives en Allemagne.

 

Banalité, quotidien, médiocrité
Lire la suite